Belgique

Mawda : un procès en trompe-l’œil

d'Lëtzebuerger Land vom 27.11.2020

Le procès de l’affaire Mawda a débuté devant le Tribunal correctionnel de Mons (Belgique) ces 23 et 24 novembre. Cette retentissante affaire judiciaire belge – qui a pour toile de fond la politique migratoire en Europe – porte le prénom d’une fillette kurde âgée de deux ans : Mawda Shawri. Celle-ci a été tuée par un tir policier lors d’une course-poursuite sur une autoroute belge (E42) dans la nuit du 16 au 17 mai 2018. La tragédie a ému et scandalisé une partie de l’opinion belge mais aussi déclenché une campagne internationale, baptisée « Justice4Mawda », soutenue par plusieurs personnalités parmi lesquelles les intellectuels nord-américains Noam Chomsky et Angela Davis, les cinéastes britanniques Ken Loach et Mike Leigh ou l’ex-Pink Floyd Roger Waters. Seuls trois protagonistes du drame sont poursuivis devant le Tribunal correctionnel de Mons. Le policier, auteur du tir mortel, pour « homicide involontaire » et deux présumés passeurs irakiens, désignés comme les conducteur et convoyeur de la camionnette dans laquelle Mawda a perdu la vie. Si le pandore évoque un tir « par accident », les présumés passeurs, eux, contestent les préventions qui leur sont reprochées, soit une « entrave méchante à la circulation avec rébellion armée et circonstance aggravante d’avoir entraîné la mort ».

Ces deux journées de procès se sont focalisées sur les circonstances du tir policier. S’agissait-il d’un tir intentionnel ou accidentel ? D’un tir par « réflexe » ou « par crispation » ? Que savait le policier de la présence de migrants et d’enfants à bord du véhicule fuyard ? La camionnette multipliait-elle les manœuvres dangereuses sur l’autoroute ? Pourtant, comme l’a démontré la solide enquête du journaliste belge Michel Bouffioux (quinze articles publiés sur deux ans dans Paris Match Belgique), ces questions ne sont que la pointe visible de l’iceberg dans une affaire qui, 22 ans après la mort par asphyxie policière de la nigériane Semira Adamu, a tout du nouveau scandale aux relents racistes. Après les auditions d’un expert en balistique et du médecin légiste, c’est au tour de Me Selma Benkhelifa de plaider. D’emblée, l’avocate des parents de Mawda introduit une salutaire dose d’humanité qui, jusque-là, faisait terriblement défaut dans l’enceinte du Tribunal : « Madame la présidente, je dois vous parler de Mawda, la fille de mes clients, tuée d’une balle dans la tête ! ‘Ça’, ce sont les faits. »

« Avec Mawda, son frère et ses parents, il y avait 28 autres migrants dans cette camionnette. Ces gens ne se connaissent pas entre eux. La camionnette appartient à des passeurs qui leur ont promis de les emmener en Angleterre », enchaîne Me Benkhelifa. « Surchargé, ce véhicule est repéré par la police à cause de ses fausses plaques d’immatriculation. Une course-poursuite s’engage. À bord de la camionnette, quelqu’un casse la vitre arrière et jette objets et sacs de couchage pour ralentir la progression de la police. Par cette fenêtre cassée, un migrant montre un enfant ; ce qui fera dire à l’un des policiers, par radio, à ses collègues : ‘Ralentissez, il y a des enfants à bord !’ » Peu avant Mons, une autre voiture de police monte sur l’autoroute E42 et prend en chasse la camionnette de migrants. « La voiture est conduite par X. accompagné de Z., qui se trouve sur le siège passager », poursuit Me Benkhelifa. « Z. charge son arme, la sort et tire sur la camionnette ! Cela va extrêmement vite : de 02h01 à 02h02 du matin. Pourtant, ce policier qui vient d’intervenir, il n’est pas stressé par une longue course-poursuite, il sait qu’il y a des enfants et des migrants à bord de cette camionnette. Depuis le lancement des opérations de police ‘Médusa’, la poursuite de migrants est habituelle pour lui. D’ailleurs, le même jour, il avait participé à une autre poursuite de migrants et ceux-ci leur avaient échappé. »

Après le tir, la camionnette va s’immobiliser sur un parking à proximité d’Obourg. Arrivés sur place, les policiers constatent qu’il n’y a plus personne à l’avant du véhicule. Lorsqu’ils ouvrent la porte latérale, tous les migrants sortent dont le père de Mawda avec sa fille ensanglantée dans ses bras. Et le témoignage des parents va glacer d’effroi l’assistance. « Les policiers ont menacé de nous tirer dessus si l’on ne se s’agenouillait pas », commence Ali Shamden, le papa de Mawda.

« Madame la présidente, deux ans et demi plus tard, c’est comme si j’y étais toujours, je me souviens de tout ce qui s’est passé », poursuit le père orphelin. « Il y avait une autre famille avec un enfant dans la camionnette. Ma femme et moi n’avons jamais montré un enfant à travers la vitre pendant la course-poursuite. C’est l’autre famille qui l’a fait. Nous sommes descendus les derniers de la camionnette. Lorsque j’ai pris Mawda des bras de sa mère, il y a eu une fontaine de sang ! J’ai paniqué, j’ai crié : ‘Ambulance!’ Car c’est le même mot dans ma langue [le sorani] qu’en français. Les policiers m’ont pris Mawda et m’ont frappé violemment. Je n’ai aucun mot pour décrire cette situation... Ils nous ont traités de manière inhumaine. » Les yeux brisés mais plantés dans ceux de la présidente, Ali Shamden ajoute : « J’ai vu le policier sortir son arme sans hésiter ! Et son tir a touché ma fille… Jusqu’à aujourd’hui, nous avons des problèmes psychologiques. Nous sommes traumatisés. Mon épouse n’est plus normale ; moi, non plus. Mon fils pleure ou s’enfuit chaque fois qu’il croise un policier dans la rue. » En pleurs, Ahmer Phrast, la mère de Mawda, s’exprime à son tour : « Nous étions couverts du sang de notre fille. Mais au lieu de nous aider, ils ont arraché Mawda des bras de mon mari et l’ont jetée à terre ! Ils ont frappé mon mari et l’ont plaqué au sol. Les policiers nous ont ensuite interdit de monter dans l’ambulance… »

« Qualifié d’hystérique parce qu’il implorait du secours pour sa fille, le père a été directement placé en détention, ensuite la mère et leur fils. C’est en prison qu’ils ont appris le décès de Mawda ! », tonne Me Selma Benkhelifa. « Parlons de son frère, âgé de quatre ans au moment des faits, puisque celui-ci est totalement absent du dossier. Comme s’il n’avait jamais été là ! Alors qu’il a vu sa sœur mourir d’une balle dans la tête et qu’il n’a plus parlé pendant quatre jours… S’il existe des cellules d’aide psychologique pour les policiers, il n’y en a eu aucune pour ces migrants ! Ils ont tous reçu un OQT (Ordre de Quitter le Territoire) dont deux adolescents, âgés de quatorze ans, complètement traumatisés, à qui on a simplement dit : ‘Partez !’ »

Dans un silence de mort, la voix de l’avocate résonne avec un surcroît de détermination : « Il faut parler de déshumanisation dans ce dossier, Madame la présidente, mais il faut aussi oser parler de racisme ! Si ce n’était pas des migrants, jamais on n’aurait tiré ! Jamais on n’aurait traité les parents d’une enfant décédée comme ça ! J’en veux pour preuve supplémentaire cette phrase d’un des policiers, enregistrée cette nuit-là : ’L’enfant ne bouge plus : on dirait un sac poubelle’… ». De son côté, l’avocat du policier, Me Laurent Kennes, a plaidé tout en minimisation : « Les parties civiles n’ont pas le monopole de l’humanité. Ce policier, également père de famille, est déjà assez accablé comme ça ». Avec plus de pertinence, l’avocat ajoute : « Mon client porte le poids du décès d’un enfant. Il porte aussi des poids qui le dépassent, celui des violences policières commises par d’autres policiers, celui du poids de la politique migratoire européenne et belge mal gérées depuis des années ». Réclamant l’acquittement, Me Kennes a aussi martelé, contre l’évidence, que son client « ignorait » la présence d’enfants ou de migrants à bord de la camionnette. Au contraire de l’avocate générale qui a pointé les mensonges du policier, son « refus d’assumer », son « manque de dignité » et estimé « l’infraction établie », mais n’a requis contre lui… qu’un an de prison avec sursis. Sanction très légère qui contraste avec la grande sévérité du procureur du Roi contre les présumés passeurs. Le magistrat a en effet requis dix ans de prison ferme pour le chauffeur, désigné comme récidiviste dans le trafic d’êtres humains, et sept ans ferme pour le convoyeur.

La présidente du Tribunal, Marie-Sheila Bastians, a fixé la reprise des débats au 10 décembre prochain. Au menu : les plaidoiries de la Défense des deux Irakiens. Pour autant, ce procès laisse déjà un goût amer et a tout du trompe-l’œil. Tant il manque certains « complices protecteurs » dans le box des accusés. « Le parquet de Mons s’est refusé à poursuivre les mensonges policiers qui ont immédiatement suivi le tir du policier qui a tué Mawda », souligne Michel Bouffioux, le journaliste qui a révélé, l’une après l’autre, les désinformations policières de ce dossier hallucinant. « Qu’il s’agisse du mensonge de l’enfant tombé de la camionnette lors de la course-poursuite ; du fait que c’est le coéquipier X qui a téléphoné à l’un de ses supérieurs pour dénoncer le tir de Z. pendant que celui-ci gardait le silence et que ses collègues intoxiquaient les ambulanciers ; ou encore la thèse de l’enfant-bélier, cette invention selon laquelle les migrants eux-mêmes avaient tué Mawda : tous ces mensonges sont parfaitement objectivés par le dossier judiciaire. Les policiers qui ont participé à ce festival de mensonges bénéficient d’une totale impunité. Cela me choque profondément. Cette obstination des autorités judiciaires montoises dans le déni est une catastrophe pour l’image de nos institutions et pour le vivre-ensemble dans ce pays. »

Olivier Mukuna
© 2020 d’Lëtzebuerger Land