École d'intégration

Por uma escola de integração

d'Lëtzebuerger Land vom 09.11.2000

Les chiffres finiront toujours par convaincre : si les étrangers représentent actuellement 36 pour cent de la population luxembourgeoise, il semblerait logique que les populations scolaires reflètent cette proportionnalité. Or, selon les statistiques du ministère de l'Éducation nationale, de la Formation professionnelle et des Sports (Menfps), il en va tout autrement : au niveau de l'enseignement secondaire technique, les étrangers représentent effectivement presque 37 pour cent contre 63 pour cent de Luxembourgeois, mais dans l'enseignement secondaire classique, les élèves étrangers sont largement sous-représentés (treize pour cent, contre 87 pour cent de Luxembourgeois). 

Dans l'enseignement préparatoire par contre, cette proportion est carrément inversée, avec 60 pour cent d'élèves non-luxembourgeois contre 40 pour cent d'autochtones. L'impression que donne cette simple statistique de l'enseignement secondaire au Luxembourg est clairement celle d'une école à deux vitesses. Pour Christiane Tonnar, sociologue responsable du service de la scolarisation des enfants étrangers au Menfps, c'est là que le bât blesse : « Un de nos objectifs est d'arriver à faire entrer plus d'élèves au secondaire, » affirme-t-elle. Christiane Tonnar est l'auteure du document Pour une école d'intégration - constats - questions - perspectives, édité en février 1998 par le ministère, et qui faisait suite au débat d'orientation Problématique enseignement-immigration, en 1983 à la Chambre des députés, débat dont découlèrent les Quarante mesures proposées par le ministre Marc Fischbach en 1991.

Le document du Menfps servit de base et d'impulsion à la préparation d'un nouveau débat d'orientation similaire, initialement prévu pour juillet de cette année, puis pour octobre, ensuite pour la semaine prochaine, mais qui vient finalement d'être encore repoussé à la fin du mois. En préparation de ce débat, la Commission de l'Éducation nationale  a entrepris une large consultation en amont (toutes sortes de chambres professionnelles), à l'intérieur (syndicats d'enseignants de tous les ordres d'enseignement, syndicat d'élèves) et en aval (parents d'élèves, associations et ambassades des ressortissants non-luxembourgeois) du système scolaire. Le rapport préliminaire n'est encore qu'une compilation des procès-verbaux de ces réunions, sans véritable analyse ou orientation future.

Claude Wiseler (PCS), co-rapporteur avec Agny Durdu (PDL) du dossier, n'est pas vraiment fâché du report du débat, « cela nous laissera le temps d'approfondir nos discussions sur les conclusions et recommandations à en tirer. » En attendant, très circonspect, il parle en nom propre ; pour lui - docteur ès lettres, enseignant de formation et échevin en charge de l'enseignement à la Ville de Luxembourg - ce débat est essentiel parce qu'il a des conséquences touchant à la cohésion sociale même du pays. 

Car si tous les intervenants semblent s'accorder sur l'importance d'une école unique pour tous les élèves, les divergences apparaissent au niveau des degrés de différenciation et d'individualisation des cours et cursus selon les besoins individuels de chaque élève. Ainsi, le trilinguisme (luxembourgeois, allemand, français) reste une des spécificités du système scolaire luxembourgeois dont tout le monde souligne l'importance ; il n'en reste pas moins que c'est aussi le principal handicap à une meilleure intégration d'élèves allophones. Il s'agira donc de trouver des systèmes prenant en compte à la fois l'histoire et le savoir de l'élève d'une part, et les besoins d'utilisation de langue dans le futur métier de l'autre. 

Selon l'ébauche du rapport parlementaire, la Commission suivrait pour ses recommandations la voie d'un enseignement plus différencié, aussi bien en ce qui concerne l'organisation scolaire (un cycle d'apprentissage de trois ans au premier degré du primaire p.ex., comme le préconise le Menfps) que dans les critères d'évaluation (l'évaluation normative, qui teste les savoirs acquis, serait ainsi à compléter par une évaluation formative, qui prend en compte les progrès de l'élève) ou les seuils à atteindre en langues dans les différentes sections du secondaire. Le député vert Robert Garcia, membre de la commission, ne se lasse pourtant pas de regretter le manque de visions de ce débat, qui serait en fait un pas en arrière par rapport aux Quarante mesures de 1991 et manquerait, selon lui, de mesures concrètes.

« Nous devons absolument arriver à une école de l'intégration, souligne Claude Wiseler, une école qui soit la même pour tous mais laisse néanmoins une chance aux élèves étrangers. » Cette intégration passe pour tous par le luxembourgeois, langue véhiculaire. Lutter contre la ghettoïsation des élèves étrangers est aussi le leitmotiv du document d'orientation de Menfps. 

Or, Christiane Tonnar s'investit aussi fortement pour la reconnaissance des langues maternelles des enfants, et partant, pour la valorisation de leur cultures. Ainsi, depuis plusieurs années, les enfants portugais ou italiens ont la possibilité d'opter pour les cours d'éveil aux sciences ou de géographie dans leur langue maternelle, ce qui leur permet de ne pas perdre cette langue et le lien à leur culture d'origine, sans pour autant être surchargés de travail. Ces cours intégrés fonctionnent dans les écoles primaires à la demande des parents d'élèves, les manuels sont peu à peu traduits dans les langues usuelles. 

L'aspect du multiculturalisme ou d'interculturalisme est désormais largement accepté comme un enrichissement de l'école. « Nous essayons de faire toujours en sorte que les mesures prises pour les étrangers bénéficient aussi aux Luxembourgeois, » affirme Christiane Tonnar. Ainsi, l'éducation précoce : la première « promotion » d'enfants scolarisés au précoce sont maintenant en classes préscolaires et les appréciations des enseignants seraient plutôt positives, les enfants auraient un meilleur niveau en luxembourgeois - ce qui fut un des objectifs du précoce, mais pas uniquement.

Malgré le relatif succès de cette mesure d'intégration, malgré les mises en garde de nombreux interlocuteurs à l'interne comme à l'externe, malgré son propre attachement à « l'absolue nécessité de préserver une école d'intégration », le gouvernement PCS/ PDL a décidé de lancer des projets pilotes d'alphabétisation en français. Cette année, un groupe de pilotage a été constitué afin d'accompagner le projet et éviter les fautes commises durant deux expériences pilotes allant dans ce sens à la fin des années 1970 à Luxembourg et à Esch : les deux projets s'étaient soldés par un échec, car seule une minorité d'élèves parvenait à intégrer les filières classiques. 

Dans une prise de position commune, des associations d'étrangers et les syndicats mettent en garde devant les risques de ségrégation d'un tel système1. Dans la version 2000, l'objectif visé est clairement un apprentissage intensif de l'allemand comme langue étrangère, en vue justement d'intégrer au plus vite les enseignements classiques en allemand. 

Les questions abordées dans le débat d'orientation toucheront forcément aussi la formation des enseignants et la méthodologie d'apprentissage utilisée pour pouvoir répondre aux besoins spécifiques des élèves. Tous ces volets pourraient par exemple être adaptés dans la réforme de la législation scolaire de 1912 que le Menfps vient d'entamer. 

À la population d'immigrés « classique », se composant essentiellement de romanophones, est venue s'ajouter, il y a deux ans, une nouvelle population, celle des demandeurs d'asile et de réfugiés. L'année dernière, ils furent 1 616 élèves et jeune apprentis à être accueillis par le système luxembourgeois. Leur situation, leurs besoins divergent fortement de ceux des autres enfants d'immigrés, comme le gouvernement ne laisse aucun doute sur le caractère provisoire de cette scolarisation, et donc à leur non-intégration. Si l'accueil fut difficile en raison du caractère imprévisible de l'arrivée des réfugiés, les choses se sont stabilisées cette année. 

Le service d'accueil des élèves de réfugiés du Menfps est en contact constant avec les quatre médiateurs interculturels dont les contrats ont été prolongés cette année pour suivre les élèves dans leurs classes respectives. Certains manuels du primaire et autres dictionnaires ont d'ailleurs déjà été traduits en albanais et en serbo-croate afin de faciliter la communication. Le système des médiateurs ayant fait ses preuves, d'autres communautés revendiquent d'ail-leurs elles aussi une telle personne pouvant faire le lien entre le pays d'accueil et la culture d'origine des enfants.

1 Prise de position commune concernant le document du Men « Pour une école d'intégration » et les projets du nouveau gouvernement, soussignée par l'Association des institutrices du préscolaire (AIP), l'Association de soutien au travailleurs immigrés (Asti), la Confédération de la communauté portugaise du Luxembourg (CCPL), le département immigrés de l'OGB-L, la Fédération des associations de parents d'élèves du Luxembourg (Fapel), la Féduse-Enseignement/CGFP, le Syndicat des enseignants portugais (Fenprof), le SEW-OGB-L et le SNE-CGFP, datée du 2 février 2000.

josée hansen
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