Le combat des mots, le combat d’une vie

d'Lëtzebuerger Land du 16.01.2026

Le Escher Theater vient d’accueillir L’odeur de la guerre, seule-en-scène de et avec Julie Duval. En amont du spectacle, la jeune autrice, comédienne et boxeuse a annoncé en voix off qu’elle avait écrit ce texte il y a cinq ans et qu’elle l’avait joué plus de deux cents fois. Mais en ce 11 janvier elle l’a joué pour la première fois à deux… elle est enceinte. Une actualité heureuse qui met en perspective ce spectacle très personnel et plein d’émotions.

L’odeur de la guerre est un récit théâtral percutant, celui d’une jeune femme qui lutte contre les violences de la vie. C’est l’histoire d’un combat, d’une libération et d’une renaissance. Il tient de la chronique sociale, du journal intime et du récit d’apprentissage. Julie Duval y raconte son histoire en y mêlant souvenirs autobiographiques et éléments de fiction, paroles du théâtre et gestes de la boxe.

Ses mots sont ceux de la langue parlée, directe et crue, une langue jeune qui résiste et qui met parfois KO. L’autrice revient sur les relations tissées ou subies, la violence côtoyée, les non-dits portés comme autant de fardeaux, la colère qui s’est renforcée et la nécessité de boxer pour revivre, exister, créer. Son combat personnel fait collectif. Grave et légère, triste et drôle, la pièce est aussi pleine d’humour et d’ironie.

Tout au long du spectacle, mis en scène efficacement par Juliette Bayi et Elodie Menant avec une scénographie minimaliste, Julie Duval se livre dans une impressionnante performance, entre coups de poing, respiration et souffle. Si elle est Jeanne, sorte d’alter égo, que l’on suit de sept à vingt ans, elle endosse tour à tour les rôles de la mère, du père, de June (la sœur), de Dunia (l’amie d’enfance), d’un enseignant au collège à Fréjus, d’un prof de théâtre à Paris, de Francesco le coach de boxe et d’autres encore. Pour chaque personnage, souvent haut en couleur, la comédienne adopte avec justesse une posture, un langage, une voix ou un accent.

Quand le spectacle commence, Jeanne, en short et dessus noirs, pieds nus, entre en scène… le plateau est vide ou presque, dans le fond à droite trône un sac de frappe, à gauche un banc de
où elle posera ses gants de boxe. Aujourd’hui, le ring l’attend pour un premier combat en championnat. Flashback. Jeanne s’en retourne vers l’enfance, l’adolescence si difficile — « pourquoi on ne nous explique rien »— , la violence des mots, la violence des relations, les préjugés, les brisures, les épreuves d’une vie pas gagnée d’avance.

On remonte avec elle le cours des souvenirs, des rêves et des cauchemars, de Fréjus quittée à 18 ans pour Paris en passant par un voyage en Thaïlande — « j’ai accompli mon rêve, partir » —, un périple fait de hauts et de bas. Tout s’enchaîne : les relations familiales avec leurs négligences et incompréhensions, l’ennui à l’école et l’éviction du collège, le viol dont Jeanne sera victime, l’urgence de partir à Paris et d’y trouver un boulot, les cours de théâtre avec ces personnages qui redonnent voix aux petites gens, la salle de boxe, les efforts ici et là. On revient toujours à l’entrainement, aux mots durs mais nécessaires du coach, à l’apprentissage de la boxe thaïlandaise, de la respiration, de la confiance en soi, de la connaissance du corps car « la boxe ce n’est pas de la bagarre, c’est une histoire d’équilibre ».

L’univers sonore et visuel est bien caractérisé avec, au fil des scènes, le chant des cigales qui marque les séquences familiales dans le Sud, la musique électronique, les fumées et les nuances de bleu qui symbolisent la boîte de nuit, avec de beaux jeux de lumières qui suggèrent des ambiances particulières, comme celle de la salle de boxe aux odeurs si révélatrices, le camphre et la sueur. Les lumières tantôt franches, tantôt nuancées sont convaincantes, elles délimitent parfois aussi des espaces. Ainsi une lumière blanche, traversée de lumières mauves, trace au sol un ring dans une belle scène finale qui se déroule comme au ralenti alors que la musique emplit de plus en plus l’espace : Jeanne est seule avec elle-même, dans son combat, entre enchaînements puissants et envolées dansées, comme si elle avait tout à coup réussi à surmonter le passé et à retrouver le sourire. L’odeur de la guerre, un spectacle émouvant, une performance au rythme soutenu qui a du punch !

Note de bas de page

Karine Sitarz
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