Présentée jeudi après-midi, la nouvelle étude réalisée par le réseau Pesticide action network Europe (PAN Europe, le Mouvement écologique est son représentant au Luxembourg) démontre que 90 pour cent de 59 échantillons de pommes conventionnelles testées dans treize pays européens contiennent tellement de résidus de pesticides que ces fruits ne devraient pas être donnés à consommer à des enfants de moins de trois ans. Les doses sont de sept à 112 fois supérieures à la limite légale pour les aliments destinés aux plus jeunes.
Toutes les analyses ont été réalisées dans un même laboratoire en Allemagne, selon un protocole identique. 58 pesticides différents ont été trouvés, dont des polluants éternels (PFAS) et des produits reconnus comme neurotoxiques par l’Autorité européenne de sécurité des aliments (EFSA). Certains pesticides sont présents sur la peau du fruit, mais d’autres le sont aussi dans la chair. Laver ou peler les pommes ne suffit donc pas pour éviter de les ingérer.
Le Luxembourg est un mauvais élève. Dix pesticides ont été détectés dans les trois échantillons de pommes locales, achetés chez deux producteurs et dans un supermarché. L’une d’entre elles en contenait sept, record de l’étude, alors que la moyenne européenne est de trois pesticides par pomme. Six des sept produits étaient des fongicides (boscalid, fludioxonil, fluopyram, pyraclostrobine, tébuconazole et trifloxystrobine) utilisés contre l’oïdium, la tavelure ou la pourriture de conservation. La dernière molécule détectée était celle d’un insecticide. Cette liste confirme que les pesticides sont utilisés tout au long de la production, de la fructification au stockage.
Plus des deux tiers des pommes contiennent des résidus de candidates for substitution, les pesticides les plus toxiques identifiés par l’Union européenne. Les États membres ont l’obligation de les retirer du marché dès qu’une alternative plus sûre apparait. Tous les échantillons luxembourgeois en contenaient. Deux pommes sur trois étaient positives au spirotetramat, un insecticide pour lutter contre les pucerons ou les cochenilles interdit depuis octobre 2025.
L’acétamipride, insecticide de la famille des néonicotinoïdes (qualifiée de tueur d’abeilles), est fréquemment observé. Y compris dans toutes les pommes luxembourgeoises. Des études récentes ont démontré son caractère neurotoxique et sa faculté à traverser la barrière placentaire pour parvenir jusqu’au cerveau des fœtus, notamment humains.
La multiplicité des produits découverts par cette étude pose la question de la dangerosité causée par l’effet cocktail. Faute d’avoir été suffisamment étudié, il est encore méconnu. PAN Europe rappelle que de récents travaux universitaires ont toutefois conclu à une baisse de la fertilité dans le cas d’exposition prolongée à plusieurs familles de pesticides. Les auteurs de l’étude regrettent que l’EFSA n’évalue les dangers des pesticides qu’au cas par cas, sans prendre en compte leur association. Pourtant, un règlement européen du 23 février 2005 stipule que les limites maximales de résidus autorisées devront prendre en compte « les effets cumulatifs et synergiques » des pesticides « dès lors que les méthodes permettant d’évaluer ces effets sont disponibles ».
L’étude appelle à l’élaboration de normes nationales pour l’alimentation dans les crèches et les cantines scolaires. Le programme Supply4Future, porté par le ministère de l’Éducation nationale et son antenne Restopolis, qui privilégie le bio au conventionnel, devrait être étendu à l’ensemble des opérateurs.
Répondant au Land, Jean-Claude Muller, producteur de pommes et président du Lëtzebuerger Uebstbauveräin estime que cette étude n’est « ni fiable ni transparente ». Il juge ses conclusions « criminelles » et conteste l’idée que les pommes luxembourgeoises soient « empoisonnées ». « Les résidus de pesticides se trouvent sous les seuils critiques », indique-t-il, regrettant qu’aucun échantillon de pommes bios n’ait été testé, « parce qu’elles reçoivent des traitements, elles aussi ».
Il déplore que les arboriculteurs soient ainsi exposés, car « nous produisons simplement ce que le marché nous demande ». Il explique que lorsque les consommateurs veulent acheter des pommes, ils regardent d’abord le prix, puis l’origine et enfin seulement si elles sont bios ou conventionnelles. « Quand des clients viennent à la ferme et qu’ils demandent à ma femme (qui tient la boutique, ndlr) pourquoi nos pommes ne sont pas bios, elle les invite à voir un pommier qui n’est jamais traité dans notre cour. Les pommes sont très goûteuses, mais elles sont petites, un peu tâchées et n’ont pas une forme homogène. Systématiquement, les clients lui disent qu’ils les achèteraient pas. »
Sur ce point, essentiel, le producteur est presque aligné avec PAN Europe. L’organisme a avancé que soixante pour cent des pesticides utilisés sur les pommes étaient uniquement appliqués pour leur effet esthétique (taille et couleur). Si les consommateurs acceptaient d’acheter des pommes moins belles et moins uniformément calibrées, les agriculteurs pourraient se passer de nombreux produits toxiques.
Claire Wolff, responsable de la biodiversité et de l'environnement naturel au Méco, approuve. « Il n’est pas question pour nous de stigmatiser les producteurs, c’est pourquoi nous ne nommons pas les entreprises d’où viennent nos échantillons. Nous sommes conscients qu’il s’agit d’un problème global. Les arboriculteurs sont contraints d’obéir à un système bien établi qui leur impose de respecter des normes. Il est très difficile pour eux de sortir de là… mais certains y arrivent pourtant. C’est pourquoi les pouvoirs publics doivent s’engager à les aider. »
Cette étude est publiée alors qu’au Luxembourg, le gouvernement montre peu d’intérêt pour les questions environnementales se multiplient. Le nouveau plan d’action national pour le bio présenté fin décembre par la ministre de l’Agriculture Martine Hansen (CSV) se caractérise par la faiblesse de son contenu et le manque d’objectifs chiffrés. Il s’agit davantage d’un catalogue d’intentions.
Toujours en décembre, l’ancienne directrice du Lycée technique agricole a courroucé les agriculteurs en annonçant une baisse des subventions promises pour les maraîchers (moins dix pour cent) et la réduction des traitements phytosanitaires dans les champs (moins vingt pour cent). Martine Hansen a expliqué à la Chambre que le ministère avait sous-estimé l’intérêt des agriculteurs et que les hectares à financer dépassaient de loin l’enveloppe prévue. Le Lëtzebuerger Bauer du 19 décembre précisait qu’elle avait été fixée à deux millions d’euros, alors qu’il en aurait fallu huit. Des fonds venus de primes moins demandées ont bien été réinjectés, mais cela n’a pas suffi.
L’argument de la surprise paraît léger. En effet, le nombre d’hectares concernés par la prime pour la réduction de l’usage des produits phytosanitaires avait déjà augmenté de 28 pour cent en 2024. La croissance a été de trente pour cent en 2025, selon les chiffres avancés par Martine Hansen à la Chambre. La progression régulière de la demande est donc établie. Le Lëtzebuerger Bauer se souvient qu’en 2023, pour le premier exercice de cette prime, le ministre de l’Agriculture Claude Haagen (LSAP) avait su trouver les ressources nécessaires pour payer les subventions promises, même si le budget initial avait aussi été largement dépassé.
Christian Hahn, président de la Centrale paysanne, est irrité. « Nous avons signé pour une prime au printemps et en décembre, au moment de la payer, on nous dit qu’elle est inférieure de vingt pour cent parce qu’il n’y a plus d’argent. Ce n’est pas correct », lance-t-il face au Land. L’agriculteur explique que ces primes ne sont pas des cadeaux, mais qu’elles sont calculées pour compenser la baisse de revenus consécutive à la baisse de la production et au surcroît de travail. Lors d’une réunion dans le cadre de l’élaboration du Plan stratégique national qui a eu lieu mercredi dernier, Martine Hansen a expliqué qu’elle essaierait de remédier à la situation pour 2026. « Ne pas recevoir les subventions promises deux années de suite, ce serait grave », assure Christian Hahn.
Un des seuls objectifs affichés par Martine Hansen lors de la présentation du plan d’action national pour le bio était d’accroître de un pour cent par an la superficie agricole bio du pays. Les études réalisées par PAN Europe se succèdent et démontrent que les produits locaux (vins, céréales, pommes) sont contaminés par les pesticides et les polluants éternels. Le sujet dépasse l’agriculture, il s’agit de santé publique. Martine Deprez (CSV), la ministre dédiée, est pourtant extrêmement discrète sur cette question qui la concerne tout autant que ses collègues de l’Agriculture et de l’Environnement (Serge Wilmes, CSV).