Paulette Lenert n’aime pas le terme « jeu politique » : « Ech fannen, Politik ass kee Spill ». Puis elle ajoute : « Nu sinn ech vläicht e bëssen e Spillverdierwer… » L’ancienne ministre de la Santé n’a toujours pas trouvé sa place, ni sur les bancs parlementaires, ni dans l’appareil du parti. Elle avait renoncé au poste de cheffe de fraction en 2023 pour des raisons de santé. C’est par dépit qu’elle décline aujourd’hui la présidence du LSAP. « Paulette » se place pourtant toujours au deuxième rang des politiciens les plus populaires, selon le Politmonitor. Si elle a accumulé un prodigieux capital de confiance et de sympathie, elle a du mal à le valoriser politiquement.
« Ech si jo och net ugetruede fir an eng Oppositioun… », dit-elle ce mardi après-midi au Land. Elle nuance illico par la seconde mi-phrase : « …même si cela en fait naturellement partie ». Bref, elle aurait d’abord dû « retrouver son rôle dans l’opposition », et cela au sein d’une fraction de douze députés, dont chacun garderait jalousement ses prés carrés thématiques. Elle se plaint du « Stempel » de politicien d’opposition, qui ne serait « pas si simple à porter ». On entendrait sans cesse « la même litanie » : « Pourquoi ne l’avez-vous pas fait lorsque vous étiez au pouvoir ». (Il faut dire que Lenert s’est choisi le dossier, toxique, du logement.) « Je trouve qu’il est difficile de faire bouger les choses depuis l’opposition », constate Lenert. Dans ses fonctions précédentes, que ce soit comme ministre, haute fonctionnaire ou juge, elle aurait eu un tout autre « impact direct », et on l’aurait « davantage prise au sérieux ».
Après avoir affronté une pandémie et une campagne électorale, elle aurait été « complètement à terre », relate Paulette Lenert. Moins d’une semaine après le scrutin d’octobre 2023, la Spëtzekandidatin signalait qu’elle n’allait pas présider la fraction socialiste. Un choix qu’elle ne regrette pas : « Je recommanderais à chacun qui vient de traverser un tel parcours : Fais un pas en arrière. C’est la seule chose intelligente à faire. » En novembre 2023, un mois après les législatives, une maladie virale chronique se déclare chez elle. Lenert dit avoir « appris à vivre avec », elle se sentirait beaucoup mieux aujourd’hui. Mais pendant une demi-année, l’ex-ministre de la Santé allait très mal, souffrant de migraines et d’une fatigue extrême.
Paulette Lenert s’étant retirée de la première ligne, c’est Taina Bofferding qui a dû combler le vide. Mais la cheffe de fraction manque de punch parlementaire, les députés Sam Tanson (Déi Gréng) et Marc Baum (Déi Lénk) lui volant régulièrement la vedette. « Ces deux-là sont très éloquents, vraiment excellents », concède Lenert. Cela la réjouirait d’ailleurs, « comme citoyenne et comme socialiste ». Mais, demande-t-elle, pourquoi devrait-on sans cesse comparer Bofferding à Baum ou Tanson, plutôt qu’aux chefs de fraction du DP et du CSV ? La députée Lenert prend la défense de sa cheffe de fraction. On ne pourrait demander tout et son contraire : « Si nous voulons une leader qui prenne toute la lumière, alors nous devons rester dans l’ombre. Mais cela n’a pas été le choix de Taina. Et je la soutiens dans ce choix. Une équipe n’est forte que si elle réussit à donner une visibilité à un maximum de personnes. »
Si elle était devenue Première ministre, se met à rêver Lenert, elle aurait déclaré la simplification administrative « zur Chefsaach » :
Ce serait le dossier le plus difficile, nécessitant une grande maîtrise technique et du « vrai leadership » pour arbitrer entre des intérêts divergents. « Dat ass wierklech Dossiersaarbecht », s’enthousiasme-t-elle. Par son « tempérament », elle serait quelqu’un « qui aime résoudre des problèmes ». Se battre ou provoquer en permanence, cela ne serait pas un style politique « normal » : « Si j’avais voulu pratiquer les arts martiaux mixtes, j’aurais rejoint un club ». Elle est pourtant capable de monter dans le ring. Début décembre, elle a ainsi porté quelques légers crochets à Philippe Wilmes dans l’émission « Kloertext », pointant l’étrange concordance entre les revendications de l’AMMD et le projet Findel Clinic. Face au Land, Lenert rappelle que le CSV et le DP avaient « axé toute leur campagne électorale » sur la politique de santé : « À les entendre, on aurait cru que le Luxembourg était le dernier pays du monde, avec un système de santé en train de s’effondrer ». Elle voit dans Philippe Wilmes « la tête du lobby » qui a poussé à une libéralisation de la médecine et à un déconventionnement partiel. L’affaire qui le vise serait donc forcément « politiquement explosive ». En même temps, Lenert avoue être « toujours allergique à ce que des procès soient menés sur la place publique ». Il ne faudrait pas oublier qu’une telle fuite entraînerait « d’énormes conséquences » pour la personne visée.
Paulette Lenert estime que c’est surtout son « authenticité » qui lui a valu sa popularité. « D’un point de vue tactique, ce serait un peu idiot pour moi de dire : ‘Puisque je suis dans l’opposition, je deviens soudain quelqu’un d’autre’. » Lenert continue à cultiver son image de marque, celle d’une Quereinsteigerin, qui ne se fond pas dans le moule du parti et ne se conforme pas aux codes politiques. Ce lundi, Paulette Lenert introduit une conférence de presse en déclarant : « Nous aurions préféré ne pas devoir l’organiser ». Elle retrouve son sujet de prédilection, celui de la résilience aux crises, plaide pour une « culture de la preparedness », évoque les blackouts, les drones, les actes de sabotage : « Mir brauchen dringend eng Campagne ! ». L’après-midi, la fraction socialiste fait suivre un communiqué intitulé : « Quand la crise surgit, il est trop tard pour se préparer ».
Le LSAP traverse sa propre mini-crise. Les tensions entre fraction et parti sont relativement anciennes. Elles avaient percé dans un article du Tageblatt paru en pleines vacances d’été, dans lequel des « Vertraute der Partei » attaquaient Taina Bofferding pour son « Mangel an Führung und Leadership ». Le quotidien d’Esch s’appuyait sur des sources anonymes qui encensaient Ben Polidori comme « unser bester Abgeordneter » et qui avançaient le nom de Nicolas Schmit comme potentiel tête de liste pour 2028, une rumeur que le concerné a illico démentie. Embarrassés de voir étalé en public tant de Beschass, les poids lourds du LSAP se sont réunis pour une réunion de crise, s’engageant à un cessez-le-feu.
Ben Streff a failli fragiliser cette entente à la mi-janvier. Avant de quitter son poste de « Parteimanager » (pour rejoindre le ministère de l’Éducation), il a évacué ses frustrations accumulées. Il l’a fait en live dans la matinale de RTL-Radio, prodiguant ses conseils en stratégie et distribuant les bonnes et mauvaises notes. Les jeunes députés comme Liz Braz, Ben Polidori et Claire Delcourt ont eu droit à ses louanges, tout comme le vétéran Mars Di Bartolomeo volontaire pour la bataille électorale des Européennes. Streff a surtout rendu un hommage appuyé à ses anciens chefs, les deux coprésidents du parti, Dan Biancalana et Francine Closener, qui auraient fait preuve « d’énormément de courage ». Mais si Streff s’est déplacé dans la matinale, c’est surtout pour fustiger les anciens ministres devenus députés. Ceux-ci devraient sortir de leur « bubble » et être plus présents « sur le terrain », martelait-il. « J’attends d’un député qu’il donne tous les jours 200 pour cent. Certains donnent peut-être 99 pour cent, mais cela ne suffit peut-être pas. »
Des déclarations que Paulette Lenert a peu appréciées. « Je trouve vraiment krass qu’on puisse exiger ça de quelqu’un. Je ne veux pas d’une société où les gens se retrouvent sur les rotules. » Et de lancer en riant : « Da géi mol e puer Joer op 200 Prozent, an da schwätze mer nach eng Kéier. » Mais cette demande de « permanent liwweren » n’aurait pas uniquement émané de Ben Streff. Lenert se réfère à l’article paru en été dans le Tageblatt, qui aurait été en partie « applaudi » par la direction du parti. « Je sais que cette attente existe, en tout cas au sein du parti, je l’ai bien compris. Cela faisait clairement partie des points abordés lors des échanges en interne l’été dernier. » Elle en aurait « tiré ses conclusions » en renonçant à postuler, de nouveau, pour la présidence du LSAP au prochain congrès qui aura lieu en mars (lire page 4). Mieux vaudrait donner une visibilité à des jeunes, en vue des prochaines élections. Bref, elle aurait « tourné la page ».
Le parti et Paulette Lenert, décidément, ça fait deux. Le premier camouflet, l’ancienne Vice-Première ministre l’a essuyé en amont du congrès de 2024. En janvier de cette année, Dan Biancalana et Francine Closener avaient officiellement fait part de leur intention de se retirer de la présidence. Les deux ex-ministres Paulette Lenert et Georges Engel manifestaient publiquement leur intérêt. Mais à la surprise générale, le duo dirigeant a fini par changer d’avis, annonçant vouloir rester, au nom de la « continuité ». Un volte-face qui laissait Paulette Lenert désemparée : « Si on me fait comprendre que la base veut la continuité, en clair, cela veut dire pour moi : Les gens ne veulent pas de toi. »
Paulette Lenert se laisse toutes les options ouvertes par rapport à l’échéance électorale de 2028. Cela dépendrait de son état de santé et de sa « disponibilité mentale », expliquait-elle ce mardi matin à Radio 100,7. « Je ne le sais pas, et je m’interdis vraiment de me poser cette question aujourd’hui », répète-t-elle au Land. Aucun candidat « naturel » ne s’imposant pour l’instant, la question de la Spëtzekandidatur reste en suspens. Elle risquera de pourrir l’atmosphère en interne. En attendant, la conjoncture politique pousse doucement les socialistes vers un retour au pouvoir. L’affaiblissement de Luc Frieden et la montée de Gilles Roth rouvrent une nouvelle « Muecht-
optioun » au sein du CSV. L’ex-maire de Mamer a dirigé sa commune pendant 23 ans avec le LSAP. « T’ass keen domme Jong. Hie weess, wéi et geet », disait Francine Closener il y a une année à propos de Roth. Paulette Lenert évoque, elle, les potentiels « Schnëttstellen » tant avec le DP et les Verts, qu’avec « un CSV moins libéral », qu’elle qualifie de « déi normal CSV ».