Mobbing à l'école

Petites garces

d'Lëtzebuerger Land vom 21.07.2005

Le tribunal administratif vient de rendre un jugement dans une affaire peu commune concernant un grave problème de mobbing à l'école entre jeunes filles d'une même classe du Lycée technique pour professions de santé à Ettelbruck. Deux d'entre elles ont distribué des tracts dénigrant une de leurs camarades au début de l'année scolaire. Celle-ci s'en alla trouver la direction à cause de harcèlement et de menace. Elle a ensuite déposé plainte auprès de la police. Convoquées par le conseil de classe, les deux nient les faits, l'une d'entre elles est assistée par un avocat et menace de déposer plainte pour dénonciation calomnieuse. Les camarades de classe sont entendus et confirment les accusations de violence morale. D'autres réunions ont lieu pendant lesquelles les deux jeunes filles maintiennent leur position. Finalement, elles sont suspendues des cours pour trois mois – elles auraient pu risquer un renvoi définitif de l'école – à cause de leurs comportements agressifs, la verbalisation de menaces et la mise en garde de témoins potentiels, donc des actes de violence morale et d'atteinte aux bonnes mœurs. Une d'entre elles ne l'entend pas de cette oreille et introduit un recours gracieux auprès de la ministre Mady Delvaux. Celle-ci confirme cependant la sanction à cause de la gravité des faits. Elle estime aussi que la direction du lycée n'a pas ménagé ses peines pour entendre les personnes concernées et des témoins et que donc, la sanction doit être maintenue. La prochaine étape est la saisine du tribunal administratif qui, lui, ne s'occupe pas du fond – donc de savoir si elles sont coupables de mobbing – mais de la forme de l'affaire. D'abord, il analyse si les procédures ont été respectées, si les filles ont été correctement entendues et mises au courant des faits qui leur furent reprochés. Il estime finalement que les droits de la défense n'ont pas été violés. Les juges ont d'ailleurs entériné la procédure du témoignage anonyme, un principe qui est toutefois énergiquement combattu en matière de droit pénal (les discussions autour du projet de loi du ministre Luc Frieden renforçant le droit des victimes d'infractions pénales et améliorant la protection des té¬moins ne sont pas prêtes à aboutir). Dans ce cas-ci par contre, les juges estiment que la direction du lycée avait raison de ne pas révéler l'identité des témoins aux accusées, « étant donné que, d'une part, l'instruction a relevé que la demanderesse avait tenté d'intimider différents témoins et que, d'autre part, le contenu dudit rapport et des dépositions des quatre élèves entendus (…) a pu être discuté contradictoirement. À cela s'ajoute que (la demanderesse) avait la possibilité de réagir face aux accusations de ses camarades de classe (…), mais qu'elle a préféré ne rien dire à ce sujet. » Le tribunal en conclut que les droits de la défense ont été respectés. Les trois mois d'éloignement ont donc été maintenus – trois mois durant lesquels les sentiments de haine, de répulsion et de frustration ont pu macérer et se sont sans doute davantage développés. Avec le risque de faire enfler le désir de vengeance au lieu de forcer le repentir. Des études internationales confirment que les problèmes de harcèlement moral dans les écoles est de plus en plus répandu. On peut cependant douter que le phénomène soit fondamentalement différent pour les jeunes par rapport aux générations précédentes qui ne parlaient que peu de ce sujet tabou. L'Ombudscomité pour les droits de l'enfant (ORK) s'occupe actuellement de quinze dossiers avec l'exclusion de huit jours à trois mois comme sanction disciplinaire. Le Comité s'inquiète, car cette mesure est de plus en plus répandue alors qu'elle était une exception il y a quelques années encore. D'une part, il faut résolument protéger les victimes de ce type de violence, mais de l'autre, l'ORK doute que l'éloignement de l'école est une réponse efficace au fléau. La présidente Marie Anne Rodesch est loin d'être convaincue des effets bénéfiques de cette punition : « D'abord, certains élèves ne le ressentent pas du tout comme une sanction ; ils sont même plutôt con¬tents de profiter d'un congé supplémentaire. En plus, ils se retrouvent souvent seuls à la maison parce que leurs parents travaillent, ce qui ne peut pas être la panacée non plus. D'un autre côté, je trouve que cette réponse institutionnelle est trop facile et viole le principe de l'obligation scolaire, une responsabilité de l'Éducation nationale qui est pourtant ancrée dans la loi. » Il arrive qu'au cours d'une même année, certains élèves se retrouvent plusieurs fois sanctionnés de la sorte, ce qui leur fait prendre un retard scolaire considérable avec, à la clé, un redoublement ou même un reclassement vers un autre système scolaire. Et un potentiel de frustration énorme. Il serait donc préférable de trouver une autre réponse au harcèlement que l'exclusion pure et simple. C'est pour cette raison que Marie Anne Rodesch préconise des sanctions alternatives et réparatrices. L'Ombudscomité vient de remettre des recommandations dans ce sens-là à la ministre de l'Éducation nationale, Mady Delvaux, pour endiguer cette tendance des établissements à exclure trop facilement des élèves de leurs classes. Un exemple intéressant est la médiation entre pairs qui a entre-temps fait ses preuves dans beaucoup d'établissements de l'enseignement primaire et secondaire. Un autre exemple est la « classe mosaïque » du Lycée technique de Bonnevoie qui regroupe pendant un certain temps les élèves difficiles et permet de calmer les esprits et les ressentiments de part et d'autre. « Cette formule a connu un certain succès, explique Pascale Petry du ministère de l'Éducation nationale, et elle sera étendue à trois autres lycées dès la prochaine rentrée. » Deux établissements sont connus : Wiltz et Mamer. L'idée est de sortir les élèves qui se sont faits remarquer soit par un comportement agressif et provocateur, soit par une attitude passive ou un absentéisme répété. Ils seront repris dans une classe à part, limitée à huit élèves au maximum. Le défi pour le personnel enseignant et éducatif est de s'occuper intensément de ces élèves qui peuvent venir de toutes les classes et tous les types d'enseignement. Le projet inclut aussi les Services psychologiques et d'orientation scolaire Spos, qui s'occupent de l'encadrement du jeune en difficultés. De plus, le travail est étendu aux parents qui sont consultés, s'ils le veulent, chez eux au lieu d'être obligés de se rendre dans l'enceinte scolaire. « C'est un détail important pour montrer aux parents qu'ils jouent un rôle à part entière, explique Pascale Petry, ils ne sont pas forcés de recevoir les représentants de l'école, ce n'est pas un contrôle, mais ils se sentent souvent plus à l'aise chez eux. » Après l'intégration provisoire de l'élève dans la classe parallèle – qui peut durer de six semaines à trois mois – une analyse de la situation de l'élève, de ses ressources, de ses intérêts, de son environnement social est effectuée. Ensuite, un plan d'action est élaboré sous forme de contrat auquel souscrivent tous les intervenants : école, élève, parents. À la fin de la période d'éloignement, une évaluation permet de déterminer si les buts ont été atteints et si l'élève est prêt à réintégrer sa classe d'origine. Cette mesure permet de travailler sur les ressources de l'élève qui ne sera pas simplement confiné chez lui, mais il sera confronté à son comportement et devra prendre la responsabilité d'atteindre le but de réintégrer sa classe. « C'est un changement fondamental de mentalité et de paradigmes, ajoute Pascale Petry, l'enseignement s'est toujours focalisé sur les fautes et les erreurs des élèves qu'il fallait sanctionner. Dans ce cas-ci par contre, une erreur servira de signe que quelque chose ne va pas et qu'il faut vérifier où se trouve le problème. » La participation de tous les intervenants est donc primordiale et prend forme par le contrat, l'engagement pris par chaque partie concernée. Une deuxième prémisse est la différence entre les genres. D'abord, les formes de violence sont différentes : avant tout physique auprès des garçons, plutôt psychiques entre filles. Ensuite, les filles sont beaucoup plus effacées lorsqu'il y a un problème, ce qui signifie qu'il est plus difficile pour un enseignant de les repérer lorsqu'elles ne se font pas remarquer du tout. « L'environnement et les attentes de la société par rapport aux filles sont différents, explique Pascale Petry, il faut considérer tous ces aspects-là, ce qui signifie que le personnel encadrant doit être féminin et masculin, que les élèves médiateurs le soient aussi, cela signifie un emploi de la langue qui prenne plus en compte le féminin » – une multitude de détails qui sont rarement pris en compte. Un autre aspect concerne la formation continue des enseignants. Le ministère offre une multitude de cours axés sur le stress, la médiation, le travail en équipe, la coopération avec les parents, un enseignement différencié. Dès la rentrée prochaine, cette offre sera orientée davantage sur les besoins spécifiques des différents établissements scolaires. En somme, tous les efforts qui servent à améliorer le climat scolaire font partie intégrante de la prévention de la violence. Cela va du premier accueil de l'élève et de ses parents à l'attention portée à la personnalité et au comportement de chaque élève. Avec le changement d'axiome où chacun a un droit à l'erreur. Éviter la sanction en tant que tout dernier recours permet surtout d'en préserver l'efficacité – du moment qu'un résultat positif est réellement établi.

 

anne heniqui
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