Le FMI invite les États à soutenir la compréhension des phénomènes naturels et la conception de théories explicatives, un socle sur lequel générer des gains de productivité

Plaidoyer pour la recherche fondamentale

d'Lëtzebuerger Land vom 22.10.2021

La première quinzaine d’octobre est traditionnellement l’époque de l’attribution des Prix Nobel de l’année. Trois d’entre eux, celui de littérature, de la paix et d’économie (ce dernier étant est un cas à part) font l’objet d’une médiatisation plus ou moins forte selon l’identité des lauréats et leur origine. On parle moins des trois autres (physiologie-médecine, physique et chimie) alors que les travaux ou découvertes récompensés ont un impact autrement important sur la vie des habitants de la planète. Ce n’est sans doute pas un hasard si le Fonds monétaire international a choisi cette période de l’année pour publier, le 6 octobre, un document intitulé De l’importance des sciences pures pour la croissance économique. Les auteurs Philip Barrett, Niels-Jakob Hansen, Jean-Marc Natal et Diaa Noureldin, tous quatre membres de la division des études du FMI, montrent que, contrairement à une idée reçue, l’investissement public dans la recherche fondamentale est rentable et doit être accru de façon significative.

Selon eux, la hausse de la productivité (la capacité à créer davantage de produits avec les mêmes facteurs) est le principal moteur de la croissance à long terme. Mais la dernière édition des Perspectives de l’économie mondiale, publiée le même jour, montre que curieusement, la productivité n’augmente que faiblement depuis plusieurs décennies dans les pays avancés en dépit de la progression régulière de l’effort de recherche et développement (R&D). L’analyse révèle que la composition des dépenses de R&D est inadéquate car celles-ci portent principalement sur la recherche appliquée (R&D à vocation commerciale conduite par les entreprises) alors que la recherche scientifique fondamentale a des conséquences favorables « sur un plus grand nombre de secteurs, dans un plus grand nombre de pays et pour plus longtemps ».

C’est la recherche fondamentale qui permet de réaliser des percées scientifiques dans des domaines-clés à des moments cruciaux pour l’humanité. Le développement en un temps record des vaccins à ARN messager contre le Covid-19 en offre une excellente illustration. Leur mise au point beaucoup plus rapide que prévu, qui a permis de sauver des millions de vies et évité une catastrophe économique a bénéficié, comme pour d’autres inventions ou innovations majeures, des « connaissances scientifiques pures » accumulées depuis des décennies. La recherche fondamentale n’est pas attachée à un produit ou un pays particulier. Elle peut trouver des applications imprévues et être utilisée dans des domaines variés. Elle se diffuse donc plus largement et demeure plus longtemps pertinente que la recherche appliquée. Ce constat ressort clairement des citations des travaux : les articles scientifiques relevant de la recherche fondamentale continuent d’être cités plusieurs années après leur publication, avec un point culminant huit ans après. Les citations d’articles touchant à la recherche appliquée (brevets) culminent au bout d’à peine trois ans. Après douze ans les articles purement académiques, pourtant plus rares et plus ardus, sont même cités plus souvent que les autres.

L’essentiel de la recherche fondamentale est conduit dans les pays avancés, ce qui se voit très bien dans le palmarès des prix Nobel décernés dans les sciences exactes. Mais pour être efficace elle doit faire l’objet d’un transfert de connaissances en direction des pays émergents et en développement. Par manque de moyens et d’infrastructures, ces derniers comptent bien plus sur la recherche étrangère que sur la recherche nationale, qu’elle soit fondamentale et appliquée. L’adaptation des connaissances « étrangères » aux conditions locales semble être une meilleure voie pour favoriser l’innovation et la croissance que l’investissement direct dans la recherche fondamentale nationale. Dans les pays dotés de bons systèmes d’éducation, l’effet estimé de l’adoption de technologies étrangères sur la croissance de la productivité est particulièrement sensible.

Une étude menée sur quarante pays entre 1980 et 2017 a montré qu’une augmentation du « stock des connaissances fondamentales étrangères » accroissait davantage les dépôts de brevets dans ces pays que dans les pays avancés. Pourquoi s’intéresser aux dépôts de brevets ? Il s’agit d’un indicateur permettant de mesurer l’innovation, laquelle aura à son tour un effet positif sur la productivité. Une augmentation d’un pour cent du stock de brevets peut accroître la productivité par travailleur de 0,04 pour cent. Ce chiffre peut sembler dérisoire, mais « de modestes augmentations cumulées au fil du temps améliorent le niveau de vie » selon les auteurs, qui estiment par ailleurs « qu’une élévation permanente de dix pour cent du stock de recherche nationale peut à lui seul accroître la productivité de 0,3 pour cent. L’effet d’une augmentation identique du stock de recherche fondamentale étrangère est plus marqué : la productivité croîtrait alors de 0,6 pour cent ».

Les politiques visant à stimuler la recherche fondamentale peuvent aussi contribuer à la lutte contre le changement climatique, car il est démontré que les sciences pures jouent un rôle plus important dans « l’innovation verte » (énergies renouvelables comprises) que dans le développement des technologies polluantes (comme les turbines à gaz). La recherche fondamentale coûte cher et ne procure que des rendements financiers incertains. Son financement doit donc reposer sur les pouvoirs publics. Mais en dehors de l’évaluation des sommes à mobiliser se pose la question de savoir à qui elles doivent être destinées. Selon les auteurs il serait « inefficient de réserver le financement de la recherche fondamentale aux universités et laboratoires publics car on perdrait alors des synergies potentiellement considérables entre le secteur public et le secteur privé ». Mais il serait également compliqué de « dissocier la recherche privée fondamentale de la recherche privée appliquée, pour ne subventionner que la première ».

Ils plaident pour une « politique hybride » qui consisterait à doubler les subventions à la recherche privée (fondamentale et appliquée) et à augmenter d’un tiers les dépenses de recherche publique : cette mesure pourrait ajouter 0,2 point par an à la croissance de la productivité du travail dans les pays avancés (selon l’OCDE, elle n’aurait augmenté que de 0,9 pour cent par an depuis 2015). Un meilleur ciblage des subventions accordées aux projets de recherche fondamentale et une coopération plus étroite entre le secteur public et le secteur privé pourraient encore accroître ces effets. Le coût n’est pas négligeable pour les finances publiques, mais il s’agit d’investissements qui pourraient être rapidement rentabilisés (sur environ dix ans) par leurs effets positifs sur les revenus de ménages. Les économistes du FMI ont calculé que si ces dépenses avaient été effectuées entre 1960 et 2018 « les revenus par habitant seraient supérieurs d’environ douze pour cent à ce qu’ils sont aujourd’hui ». Ils insistent sur le fait que les retombées étant potentiellement plus fortes dans les pays émergents, « il est indispensable d’assurer la libre circulation des idées » et la collaboration internationale en matière de recherche.

L’évolution des prix Nobel d’économie

Créé en 1968 et attribué pour la première fois en 1969, le « Nobel d’économie » s’appelle en réalité « Prix de la Banque de Suède en sciences économiques à la mémoire d’Alfred Nobel » car il est le seul qui n’ait pas été créé par le testament de ce dernier. Le 53e prix a été décerné le 11 octobre au canadien David Card, à l’Israëlo-américain Joshua Angrist et au Néerlando-américain Guido Imbens, trois chercheurs qui travaillent tous aux États-Unis. Régulièrement pointé du doigt pour son absence de diversité en termes de genre (sur 89 lauréats on ne compte que deux femmes, la première en 2009) et de géographie (72 pour cent ont la nationalité américaine) le palmarès est en revanche salué pour son évolution doctrinale, entamée il y a une trentaine d’années. Le prix ne récompense plus des théoriciens (s’il en reste) de la construction de modèles d’explication des phénomènes économiques mais des chercheurs attachés à l’expérimentation, sur le modèle des sciences dites « dures », comme la physique ou la chimie.

Cette approche nouvelle consiste à trouver, soit dans la « réalité vraie », soit dans une situation spécialement créée pour le test, des terrains d’expérimentation où sont étudiés les effets de mesures comme une augmentation (ou une baisse) des revenus ou des impôts, ou une évolution du niveau de formation. Cette méthode est particulièrement utile pour conduire et évaluer les politiques publiques. Ainsi David Card, un des lauréats 2021, a mesuré l’effet de l’afflux de réfugiés cubains en 1980 sur le marché de l’emploi de Miami en comparant ce dernier à celui d’autres villes ayant les mêmes caractéristiques mais n’ayant pas connu un tel phénomène. Il a pu montrer que l’immigration massive n’avait pas fait baisser les salaires ni monter le chômage. Mais cette méthode dite « d’expérimentation naturelle » dont Card fut un pionnier dans les années 90 pose un gros problème méthodologique car contrairement à un test de laboratoire dans une science dure, elle n’est pas reproductible. Lors d’un congrès en juin 2021un autre lauréat de l’année, Joshua Angrist montrait la montée en puissance des recherches empiriques dans la science économique et concluait son exposé par un plaidoyer pour une science économique « rigoureuse mais joyeuse », posant des questions concrètes, avec des réponses qui peuvent guider la décision publique. Mais l’évolution constatée dans le palmarès du « Nobel d’économie » montre aussi la volonté du jury d’encourager des recherches « business friendly » qui puissent être directement utiles aux entreprises. Ce fut le cas dans un passé récent des travaux sur la théorie des jeux, sur la théorie des contrats ou sur l’économie comportementale qui ont tous eu des applications dans le domaine de la stratégie et de la finance.

Georges Canto
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