Fonds national de la recherche

Hormones de croissance

d'Lëtzebuerger Land vom 23.05.2002

Ils peuvent emmener leur matériel informatique «dans l'état où il se trouve» ainsi que les livres et périodiques «achetés dans le passé dans le cadre des unités de recherche Crea et Stade» et le Centre universitaire «s'engage à proposer des contrats de travail aux chercheurs salariés du CRP-GL impliqués dans la réalisation des projets» entamés. L'accord de coopération conclu le 26 avril dernier entre le Centre universitaire et le Centre de recherche public Gabriel Lippmann se lit comme un contrat de divorce - alors même que le CRP-GL est issu du Cunlux et qu'il s'appelait CRP-CU lors de sa création - les deux rejetons à en faire les frais, ce seraient dans ce cas les cellules Stade, Statistiques et décisions, i.e. recherche en sociologie, et Crea, i.e. économie appliquée. Depuis le 1er mai pour la première et à partir du 1er juin pour la seconde, ces deux cellules changent d'affiliation et dépendront à nouveau du Centre universitaire, le CRP-GL voulant recentrer ses activités dans le domaine des sciences dures. 

Or, au CU, tout est à refaire, des questions banales comme celles de bureaux mais aussi d'autres, plus importantes, comme le financement, la pérennisation et le développement des deux structures ainsi que de l'assurance de leur autonomie ou du statut de leurs chercheurs et autre personnel: rien n'est définitivement clair. À la limite, il faudrait y recréer un nouveau Centre de recherche public, qui puisse garantir tout cela aux deux cellules qui furent à la base même de l'actuel et très jeune paysage de la recherche luxembourgeois, organisé par la loi du 9 mars 1987 seulement.

«Notre mission est exclusivement de faciliter le financement de projets de recherche, explique Raymond Bausch, secrétaire général du Fonds national de la recherche (FNR), nous n'aspirons nullement à réformer les structures ou les procédures.» Le 22 avril dernier, la ministre de l'Enseignement supérieur et de la Recherche, Erna Hennicot-Schoepges (PCS), a lancé, ensemble avec les dirigeants du Fonds, le programme Vivre demain au Luxembourg (Vivre) vaste chantier d'études sur le Luxembourg, les Luxembourgeois comme s'appelait une exposition au Musée d'histoire de la Ville de Luxembourg, visant à analyser le pays sous toutes les coutures en sciences humaines, notamment sociologiques et en économie appliquée. 

Démographie, sociologie des migrations, analyse du capital humain et de la main d'oeuvre, de l'économie nationale, mutations de la société par l'arrivée des nouvelles technologies d'information et de communication, quête de nouvelles niches et de développements pour le secteur financier, définition de la place du pays dans la Grande Région et en Europe, mais aussi organisation de l'espace et aménagement du territoire: même si les douze millions d'euros prévus pour le programme sur cinq ans semblaient être une somme considérable à première vue, la délimitation du domaine est tellement vaste qu'il faut relativiser.

«Un programme pour assurer le seul développement durable de la place financière mériterait au moins autant d'argent qu'un programme sur celui de l'eau,» aime à répéter Fernand Fehlen, sociologue et responsable de la cellule Stade. Le programme Eau lancé l'année dernière est à lui seul doté de cinq millions d'euros. Le programme Vivre est le cinquième programme de recherche du Fonds, lancé un an après les autres, sa création est probablement due à la volonté politique de la ministre, qui n'a jamais caché son attachement aux sciences humaines. Or, la question cruelle que se posent depuis lors les acteurs du domaine: qui va faire ces recherches et études alors que tout le secteur n'en est encore qu'au stade embryonnaire, qu'il manque une masse critique?

«Au mieux, l'exercice sera salutaire et révèlera les carences de ce secteur, comme Luxembourg 95 l'avait fait en culture,» estime Raymond Bisdorff, mathématicien, cofondateur de la cellule Stade, qui s'en est retiré depuis. À la cellule Stade, ils sont actuellement quatre salariés fixes, plus quelques chercheurs satellites ou stagiaires. 

Comment alors envisager de grands projets de recherche? «Mais ce programme peut justement permettre aux cellules de recherche d'élargir leurs équipes, d'engager des chercheurs sur des projets assurés sur cinq, voire six ans,» explique Ulrike Kohl, responsable du suivi du programme Vivre au FNR, consciente des difficultés structurelles qui peuvent se poser au Luxembourg.

La première étape pour les chercheurs intéressés est celle du 1er juin, date à laquelle ils devront envoyer un bref résumé, une sorte de note d'intention au Fonds pour que celui-ci sache à quoi s'attendre et puisse commencer à chercher des «experts indépendants» qui soient à même de juger le projet de recherche. Le 15 juillet, les dossiers complets devront être introduits. Après analyse des projets par le Fonds ainsi que par les experts mentionnés, le conseil d'administration retiendra ceux qui correspondent aux critères du programme et du FNR, fin 2002 pourraient alors être signées les premières conventions avec les instituts et lancés les premiers projets de recherche. 

Pour comparaison: pour le programme Biosan (santé et biotechnologies, 2001-2007, six millions d'euros), il y a eu deux fois plus de projets que de moyens, la moitié a dû être reportée sur une sorte de liste d'attente. Sur 32 projets en tout soumis dans les quatre programmes du FNR, 24 ont été retenus, tous de bon niveau affirme-t-on au Fonds.

Sont éligibles les CRP selon la loi de 1987, les établissements publics d'enseignement supérieur (Cunlux, Iserp, IST, IEES), le Ceps/Instead et les organismes, services et établissements publics autorisés à entreprendre des activités de recherche. Une personne ou association privée - comme par exemple l'Asti ou le Clae pour leurs études sur les migrations - devra obligatoirement s'associer à un de ces organismes pour pouvoir bénéficier du financement par le FNR. Un deuxième appel à projet sera lancé en 2004, peut-être que cette échéance permettra aux initiatives hétérodoxes de se structurer d'ici-là. 

Néanmoins, le Fonds possède tout un arsenal de «mesures d'accompagnement» permettant de participer au financement de toutes sortes d'initiatives dans le domaine de la recherche, comme par exemple l'organisation de colloques et conférences, pourvu qu'elles aient un but et une orientation scientifiques.

Au-delà de ses critiques d'une définition a-historique du programme Vivre, de l'absence quasi totale de la dimension historique dans les grands axes - l'histoire y est vaguement vue comme une donnée transversale - et donc d'un regard myope tourné uniquement vers l'avenir, Michel Pauly s'inquiète actuellement avant tout pour la survie du Cludem (Centre luxembourgeois de documentation et d'études médiévales auprès du Centre universitaire), 17 livres à son actif, expositions et autres succès populaires... Le Cludem risque de souffrir, voire de mourir des suites du nouveau statut des enseignants-chercheurs du Centre universitaire, qui fait suite à la loi sur l'autonomie du CU de 1996 et doit finalement entrer en vigueur à la prochaine rentrée universitaire. 

Jusqu'à présent, nombre d'enseignants étaient des professeurs du secondaire qui profitaient de détachements. Cette perméabilité des deux systèmes sera définitivement abolie sur ordre du ministère, une trentaine de postes de professeur universitaire a été créée au Cunlux, les enseignants devaient se décider pour l'un ou l'autre. Le système sera complété par des vacataires, en principe, les enseignants du secondaire pourraient donc continuer à enseigner au Cunlux, mais sans décharge, donc après ou à côté de leur cadre plein dans le secondaire - ce que peu auront le loisir ou l'envie de faire. 

Pour Michel Pauly - qui, avec Michel Margue, a été engagé dans la section histoire du Cunlux - ce nouveau statut pourrait vouloir dire qu'il perdrait tout simplement les chercheurs du Cludem, ils sont cinq dans cette situation. Cette crainte est en ce moment la première urgence pour lui, participer au programme Vivre demanderait en plus du personnel supplémentaire. 

On ne s'improvise pas chercheur spécialisé sur les questions ayant trait à l'identité luxembourgeoise, si un regard externe peut apporter un éclairage intéressant, une recherche approfondie demandera une connaissance certaine du terrain. Difficile alors de trouver des chercheurs à engager stante pede pour contribuer à un projet de recherche.

Autre critique récurrente de la part de professionnels concernés par le programme Vivre: son orientation quelque peu utilitariste: parmi les critères à remplir pour qu'un projet soit sélectionné, il y a celui de l'intérêt socio-économique, celui du «rapport entre les dépenses de réalisation prévues et les résultats escomptés» ou encore celui du «caractère mobilisateur sur le plan national». Des notions comme celle de la «liberté de la recherche» ne semblent pas encore entrées dans le vocabulaire. «Mais la recherche, on ne peut pas la commander, s'emporte Raymond Bisdorff, on peut tout au plus créer un environnement qui lui soit favorable.» Pour lui, il s'agit ici prioritairement de faire des études et non de la recherche absolue, nuance de définition qu'il estime de taille. Si la recherche appliquée est acceptée depuis quelque temps aussi bien par la société luxembourgeoise que par le monde politique, la recherche fondamentale reste l'enfant pauvre.

«Je puis vous assurer que nous n'avons jamais interprété ces critères de manière utilitariste,» affirme Ulrike Kohl du FNR. Pour Raymond Bausch, il est clair que le programme Vivre n'a nullement l'ambition de couvrir tout le domaine des sciences sociales et humaines, il sera forcément fait un choix dont le premier pas est à faire par les chercheurs eux-mêmes. Pour le Fonds national de la recherche, comme pour la ministre, une des ambitions est de créer des liens entre les projets, d'où le «caractère mobilisateur sur le plan national» comme un des critères de sélection: on veut doucement forcer ces différentes cellules de recherche, plus ou moins organisées, à coordonner et unir leurs efforts. Il s'agit d'éviter que la même recherche soit faite à deux endroits différents par deux équipes distinctes, ce qui, vu l'exiguïté du domaine, semble effectivement absurde.

Mais il est vrai aussi qu'à l'heure actuelle, la recherche comme l'enseignement supérieur au Luxembourg gardent toutes les marques et tous les défauts d'une sorte de croissance sauvage, née de l'idéalisme et de l'engagement individuels. Les lois tentant de structurer les organes et leurs compétences depuis une quinzaine d'années, mais aussi la création du Fonds national de la recherche sont des preuves de la volonté de passer à la vitesse supérieure - aussi grâce à la pression de l'Europe, il ne faut pas l'oublier. Si le programme Vivre demain au Luxembourg arrivait à dépasser les luttes fratricides des différents «clans» en sciences humaines, à professionnaliser leurs structures et à les pérenniser, à casser le système des connivences régnant encore trop souvent dans les organes de prise de décision, il aurait déjà presque accompli un miracle.

 

Contact du Fonds national de la recherche: téléphone: 2619251, e-mail: fnr@fnr.lu; Internet: www.fnr.lu

 

 

 

 

josée hansen
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