Les pires événements et tant de jours meilleurs ont cadencé l’existence de l’abbaye cistercienne d’Orval, à quelque 80 kilomètres de Luxembourg. Par le chant ancré dans les gênes, la communauté vit sereine, tournée sur elle-même, orientée sur le monde. Le chant y harmonise « la réserve naturelle du silence ». Qui s’y est anormalement prolongée entre le lendemain de la Révolution et 1926. Voilà donc un siècle que les moines, après un séjour à Luxembourg, ont réinvesti leurs terres. Leurs pierres. Célestes comme leur breuvage ambré.
Mais quel âge ont véritablement les pierres originelles ? Frère Bernard, responsable de la communauté monastique, confesse volontiers : « Il n’y a pas de certitude absolue ». Histoire et légende s’emmêlent parfois les pinceaux. L’arrivée des cisterciens remonterait à 1131. Peut-être 1132. Autre pierre à l’édifice historique : un auteur du cru, David Pierson, journaliste, a publié en 2020 Béatrice de Dante à Orval», un livre sur les liens surprenants avec le grand poète italien Dante, qui, par voie détournée, attesterait la fondation de l’abbaye voici 955 ans. Sous un angle plus disruptif, Mathilde, qui a sa fontaine dans les ruines, serait le fruit de l’aventure entre Mathilde de Toscane et Grégoire VII.
L’anniversaire du retour des moines, d’ici quelques semaines, ne manquera pas d’allant dans ce joyau et au cœur de son histoire, son épopée, ballottée entre incendies, événements politiques et révolution. Pour autant, écrin de la fontaine Mathilde, Orval déclame inconsciemment Lafontaine, jouant le roseau davantage que le chêne, plie mais ne rompt pas. « Nos racines nous portent », assoit le frère.
Contrairement à d’autres ordres, tels les jésuites qui s’autorisent la bougeotte, le moine cistercien, répondant au vœu de Saint-Benoît, fait preuve d’une parfaite stabilité. « Nous nous enracinons. Nous engageons notre vie ici. Nous sommes amoureux du lieu. Nous allons à contre-courant de ces religieux qui vagabondent. » Pourtant, accident de l’histoire en pays frontière, il est arrivé à la communauté de vivre sous d’autres cieux, comme à Montmédy (Meuse) et à Luxembourg.
D’abord 1789, à Paris surtout. Puis, au fil du temps, les révolutionnaires s’égayent loin de la capitale, jusqu’en Meuse. Jusqu’en Gaume, pays du Val d’or. Plus tard jusqu’à Luxembourg... La région subit les dégâts collatéraux de la Révolution. Les moines doivent leur salut à la fuite. Or donc, une trentaine de mois après la prise de la Bastille, les révolutionnaires atteignent Orval. Les moines abandonnent l’abbaye, partiellement détruite en 1785 déjà. Dès juillet 1791, ils déménagent leurs archives dans leur refuge, le refugium, résidence de passage à la place forte de Luxembourg, là où est ouvert aujourd’hui le City museum, rue du Saint-Esprit. Pendant de longs mois, l’abbé Siegnitz et quelques moines, à Orval, gardent les lieux qui viennent d’ailleurs d’accueillir un hôte de marque, le marquis de Bouillé, grand ordonnateur de la fuite des Tuileries de Louis XVI et de Marie-Antoinette, interceptés à Varennes-en-Argonne, à cent kilomètres de Luxembourg, alors que le couple royal espérait trouver protection à Montmédy, cinquante km plus loin.
Les moines s’abritent aussi à l’abbaye de Neimënster, jadis bénédictine, sécularisée sous le Directoire (1796). Indirectement, Luxembourg devient alors un haut-lieu culturel de l’art orvalien. Car, originaire de Habay, non loin d’Arlon, Frère Abraham Gilson emporte dans sa bourse pinceaux et peintures, et laisse éclater son talent déjà reconnu. Ses œuvres se déploient à Neimënster. Il en décore les plafonds du réfectoire. Selon des références historiques, la chapelle de Neimënster était l’ancienne bibliothèque des moines.
Quand éclate la Révolution, frère Abraham connaît déjà Luxembourg. Vers 1781, il avait présenté son œuvre « Notre-Dame de Luxembourg recevant les clefs de la Ville » lors du centième anniversaire de Notre-Dame de Luxembourg, patronne du Duché. Selon l’historien Henri Carême, l’original a disparu tandis que le Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art en conserve une composition en format plus réduit sur laquelle s’épanouit une figure féminine cédant les clés de la Ville à la Vierge couronnées d’angelots. Dans les carnets de l’association Aurea Vallis & Villare (2022), Guy Wagner, s’appuyant sur le travail de Henri Carême, précise que durant son séjour luxembourgeois, Frère Abraham réalise là-bas plus de 70 tableaux. Huit « sont visibles à Stenay et quatre sont restés à Luxembourg (…). Il y peint également La résurrection de Lazare d’après une œuvre de Jerosme Mutien, le maître italien du seizième siècle.
D’autres traces picturales subsistent, aujourd’hui encore, sur le plafond d’une pizzeria de la rue du Nord. Le site du restaurant souligne que sa fresque, attribuée à Frère Abraham, n’est pas étrangère au classement comme monument historique, en réalité immeuble protégé par arrêté ministériel. S’en dégage, dit-il en substance, une ambiance semblable à un coin d’Italie.
À Luxembourg toujours, la Bibliothèque nationale détient un véritable trésor baptisé Die Orvaler Handschriftenue bis zum 1628. Le catalogue réalisé, dit la BnL, « a pour objet la description scientifique de 76 manuscrits complets, datables du 9e au 17e siècle », jadis partie de la bibliothèque de l’ancienne abbaye d’Orval. Le premier tome « richement illustré, donne un aperçu complet, qui s’appuie sur beaucoup de textes inédits, de l’histoire du scriptorium et de la bibliothèque d’Orval depuis la fondation de l’abbaye au tournant du 12e siècle jusqu’à sa suppression en 1796 ». Le second volume, fruit aussi des investigations scientifiques de l’expert de la BnL Thomas Falmagne, de l’Université catholique de Louvain-la-Neuve, et du professeur Luc Deitz, responsable des fonds de la Réserve précieuse de la Bibliothèque nationale, s’adresse davantage aux spécialistes.
L’exil sera de courte durée. Les troupes françaises s’emparent de la citadelle, la « Gibraltar du Nord », en juin 1795. Après une brève éclaircie, qui incite quelques convers à regagner Orval, les hostilités reprennent de plus belle dans cette région sur la trajectoire des troupes françaises qui font main basse sur Orval et ses biens. Les occupants partent alors pour d’autres citadelles, Montmédy, ou encore Sedan et Carignan (Ardennes actuelles). Une loi supprime les congrégations. Comme nouveau refuge, les exilés « luxembourgeois » choisissent le prieuré de Conques, à une vingtaine de kilomètres d’Orval à nouveau détruite puis pillée, par les populations locales aussi. Deux ans plus tard, les ruines seront mises en vente, aux enchères.
Les vestiges n’ont jamais laissé indifférent, comme en atteste le triple passage de Victor Hugo, entre 1862 et 1864, tombé sous le charme des vieilles pierres et de l’esprit qui s’en dégage. Vite interrompus par une nouvelle guerre (1914-1918), les premiers travaux de déblaiements débutent en 1914, sur cette propriété alors de madame de Terwagne-Wauters. Une nouvelle ère s’annonce. Passe par là, le 8 mai 1926, l’abbé de la Trappe cistercienne de Soligny, dans l’Orne, dom Jean-Marie Clerc. L’accompagne, un Gantois, Charles van der Cruyssen devenu Père Albert à l’âge de 45 ans, entrepreneur de son état. Inquiets de la tournure politique française – le nouveau cartel des gauches au pouvoir à Paris –, les deux moines recherchent un lieu paisible par-delà des frontières.
La nouvelle propriétaire, madame Charles de Harenne, fille adoptive de Mme Terwagne, projette de rétablir une vie religieuse, raison pour laquelle elle cède son domaine à la Société de l’Abbaye Notre-Dame d’Orval. Une poignée de moines de l’abbaye auvergnate de Diou s’installent ici, suivant la règle de saint Benoît, de l’Ordre des Cisterciens de la Stricte Observance. Albert, resté sur place, sera d’ailleurs élu abbé (1936), le 54e.
Pour un constructeur, ça tombe bien. Sous son impulsion, « les travaux de reconstruction deviennent une œuvre nationale », retient André Monhonval (dans Maintenant et toujours, d’Orval à Montmédy). L’édification de cette troisième abbaye se prolongera jusqu’en 1948. L’auteur ajoute volontiers que « le souffle d’Orval franchit les frontières, traverse les océans pendant que, dans sa bouteille pansue, un breuvage amer et ambré réunit les générations ». De fait, abandonnant par instant la prière, les moines savourent le travail et leurs brassins depuis le 7 mai 1932, jour de la Sainte Rose (Venerini). Tout un parfum. Qui pousse du régulier au séculier. Et s’il était une sainte écriture, disant du céleste breuvage brassé céans, qu’il incite aussi au chant ?