Un enseignant eschois veut réhabiliter le courant républicain

La république invisible

d'Lëtzebuerger Land du 13.03.2026

Dans Vive d’Republik, Claude Frentz tente de ressusciter une tradition ensevelie, en déshérence, qui, regrette-t-il, aurait été « verharmlost, lächerlich gemacht, verhöhnt oder totgeschwiegen ». On sait que les perdants n’écrivent pas l’Histoire. Dans le cas des républicains de 1919, le backlash fut particulièrement violent. « Nur ein paar Schnapsnasen und einige verrückte Weiber » auraient suivi l’appel pour une « Sowjet-Republik Luxemburg », écrit le Wort quelques jours après la révolution (ou « putsch ») avortée. Un discours dominant qui se consolide au fil des décennies. La République est bannie de la mémoire collective par une Histoire dynastique et conservatrice, dont le prototype est livré par Arthur Herchen (un ancien tuteur de Marie-Adélaïde) et son Manuel d’histoire nationale, réédité neuf fois dans des versions révisées par Nicolas Margue. Brisée par les « nouveaux historiens » déconstructivistes de l’Uni.lu, cette lignée historiographique connaît aujourd’hui un surprenant revival avec la BD 963-2025 du communicant Jérôme Bloch, qui a fait un carton en librairie.

Historien amateur lui aussi, Claude Frentz (49 ans) a voulu écrire une contre-histoire populaire de la monarchie et de la république. Instituteur dans un quartier populaire d’Esch-sur-Alzette, Frentz souligne son ambition « didactique », et son intention d’écrire un livre accessible au plus grand nombre. À partir de 2018, ce père de quatre enfants commence à compiler, écrire, agencer et éditer son livre, passant des soirées entières (et une partie de la pandémie) sur eluxemburgensia. Dans sa préface, l’historienne Renée Wagener caractérise l’ouvrage comme « eine Art Lesebuch », et évoque « eine militante Geschichtsschreibung » qui éviterait toutefois le piège du dogmatisme. Vive d’Republik se lit comme un long essai de réhabilitation du mouvement républicain, une histoire engagée, en prolongement de l’Asbl 1919 que Claude Frentz préside.

Mais c’est également un livre basé sur de sources historiques. Claude Frentz lui-même y voit une « Zitaten- und Dokumentensammlung ». Il a pu se baser sur les archives de presse, quelques mémoires de témoins, ainsi que les ouvrages de Josiane Weber (Großherzogin Marie Adelheid von Luxemburg – Eine politische Biographie) et de Henri Wehenkel (La République trahie), tous les deux publiés en 2019. Mais à l’origine du livre se trouve l’amitié entre Claude Frentz et Jean Rhein. À sa mort en 2018, cet économiste, ex-communiste, journaliste chez Editpress et féru de luxemburgensia lui léguait sa bibliothèque et ses notes. Elles fourniront les fondations pour Vive d’Republik.

L’ouvrage propose une sorte de best-of (« republikanische Sternstunden »), sans vraiment fournir un cadre d’analyse unitaire. Frentz s’efforce d’établir une ligne de continuité, mais les points de suture restent visibles. Qu’est-ce qui unit les bourgeois de 1795 aux ouvriers et soldats de 1919 ? Cette question d’une continuité républicaine, l’auteur la soulève en introduction, mais sans vraiment y apporter de réponse au fil des 230 pages qui suivent.

Le passé est un pays étranger. Le lecteur d’aujourd’hui est frappé par l’atmosphère politique et sociale totalement survoltée à l’aube du « court XXe siècle ». En novembre 1915, une bagarre éclate au Parlement : Hubert Loutsch, le nouveau ministre d’État et allié de Marie-Adélaïde, voit s’asséner « mehrere gutgezielte Fausthiebe auf das Schädeldach » par un député libéral, comme le relate le Tageblatt. Le lendemain, deux députés socialistes balancent les chaises ministérielles par les fenêtres de la Chambre. Le Kaiser allemand n’est guère amusé : « Ich werde wohl den Reg. Präs. V. Trier hinschicken müssen, um diese Bande in Ordnung zu halten ». Quelques années plus tard, la Grande-Duchesse se retrouvait du côté des perdants de la Grande Guerre et le Luxembourg était à deux doigts de perdre son indépendance.

Le livre s’articule autour du « Revolutionswinter » 1918-1919. Claude Frentz en retrace minutieusement les jours chaotiques, au Parlement, dans les rues, casernes et usines. Il le fait principalement en se basant sur les articles d’une presse très partisane. Mais ce sont des petites scènes du quotidien citées par Frentz, qui rendent le mieux le chamboulement en cours. L’ancien ministre monarchiste Auguste Collart se rappellera dans ses mémoires la « Beflissenheit, mit welcher an gewissen Fenstern die mühsam errungenen und sorglich aufgemalten Hoflieferantentitel entfernt wurden ». Un comique de situation qui résonne plus fortement que les proclamations tonitruantes des discours, tracts et éditos.

L’expérience républicaine est étouffée entre le 9 et le 12 janvier par l’intervention des troupes françaises. Le général Lacombe de la Tour disperse les foules, interdit les manifestations, instaure la censure de la presse. La République française écrasant sa petite sœur luxembourgeoise, l’ironie n’a pas échappé aux observateurs de l’époque. Les actions du commandant français seront soumises à une enquête interne qui conclura que celui-ci avait « commis une erreur des plus regrettables […] en déférant aux réquisitions des autorités locales, comme il l’aurait fait sur le territoire de la République [française] ». Clemenceau inflige un blâme au général. Mais la dynamique républicaine était passée.

Claude Frentz identifie les hauts gradés français, souvent royalistes et catholiques, comme principaux coupables. Mais son autopsie de la défaite républicaine laisse des questions ouvertes. S’agissait-il d’une « révolution », comme l’écrit Frentz ? Celle-ci a-t-elle réellement abouti à des « bürgerkriegsähnliche Verhältnisse » ? Ce qui rendait les événements moins tragiques, c’est qu’il n’y eut pas de morts. (Un constat qui s’applique également au terrorisme d’État des années 1980, folklorisé comme « Bommeleeër-Affär »). Mais cela n’en fait pas pour autant une farce.

Comme s’il n’en avait pas fait le deuil, Claude Frentz passe très vite sur le référendum du 28 septembre 1919. Un raz-de-marée monarchistes : 77,8 pour cent votent en faveur du « maintien de la Grande-Duchesse régnante Charlotte ». (Un chiffre qui n’est pas cité dans Vive d’Republik.) L’auteur souligne, lui, que 28 pour cent des électeurs étaient restés à la maison et rappelle que l’abstention avait été la consigne de vote des socialistes et des libéraux. Le vote rural et catholique aurait fait la différence, estime Frentz. Seulement à Esch-sur-Alzette et à Rumelange, une majorité s’est prononcée pour la république.

Claude Frentz pointe le « pluralisme » du mouvement républicain, allant des Stater bourgeois aux ouvriers Minetter. Entre une approche légaliste et institutionnelle, d’un côté, et une approche révolutionnaire et sociale, de l’autre, les « contradictions fondamentales » n’auraient pu être dépassées. C’est avec une certaine surprise que Frentz note que, dès l’été 1919, le mouvement républicain a quasiment disparu. Vingt ans plus tard, face au danger nazi, le pays s’affiche uni et célèbre sa Grande-Duchesse. Au lendemain de l’Occupation, l’aura de la dynastie est à son maximum et la Grande-Duchesse Charlotte sera vénérée comme une figure mariale. La libération de 1944 a éclipsé l’humiliation de 1919. Le républicanisme entre dans une longue période de latence.

Claude Frentz relève pourtant quelques poussées républicaines. Elles restent aussi éphémères que marginales. En 1957, un lycéen nommé Gaston Vogel s’écrie « Vive la République ! » au passage du président français René Coty devant le palais grand-ducal. L’année suivante des étudiants « anarchistes » publient un manifeste pour la république : « Vu les lois de la dégénération, il y a plus de chances que le chef suprême de la nation soit un imbécile ou un idiot qu’un génie ». Or, les auteurs prennent soin de souligner « le courage » de la Grande-Duchesse en 1940, et d’assurer « Nous n’avons pas l’intention de la détrôner demain ».

Dans une veine nettement plus trash, la Rou’d Wullmaus prendra le relais dans les seventies. La critique de la monarchie est désormais l’apanage de la presse satirique (Feierkrop), des caricaturistes (Guy W. Stoos) et des auteurs de Kabarett. Vive d’Republik rappelle ainsi que Guy Rewenig, alors qu’il était jeune instituteur, avait remplacé le portrait du Grand-Duc par celui de Che Guevara dans sa salle de classe. À ses débuts, la Gréng Alternativ fustige encore « diesen Überbleibsel des Feudalismus » et plaide pour un référendum. La revendication est rapidement escamotée.

Il faudra les gaffes à répétition au compte du Grand-Duc Henri pour que la critique de la monarchie fasse son retour dans le mainstream politique et médiatique. Mais la question de la république reste largement taboue. À quelques exceptions près. En mars 2021, Jeannot Waringo raconte ainsi sur RTL-Radio avoir dit au Grand-Duc : « Par définition sinn ech awer éischter Tendenz Republik ». Dans sa « Constitution alternative », Déi Lénk propose « un/e président/e de la République » à élire par le Parlement. Mais Frentz note que « die meisten politischen Parteien scheinen der Frage nach der Staatsform eher auszuweichen ».

Les élans républicains sont provoqués par les crises monarchiques, plutôt que l’inverse. Claude Frentz ne fait donc pas seulement un best-of républicain, mais également un worst-of monarchique. Outre celui de Marie-Adélaïde, il fait un portrait très peu flatteur de Guillaume III, dont il fustige le « herrisches und cholerisches Auftreten », la « Trinksucht » et la débauche : « Nach aktuellen Schätzungen soll Wilhelm bis zu hundert uneheliche Kinder gezeugt haben ». Durant l’année révolutionnaire 1848, le monarque reçoit une délégation luxembourgeoise, en leur lançant : « Vous êtes tous des canailles ! » En 1856, il crée le Conseil d’État pour superviser le Parlement. Mais rien n’y fera. En 1860, un officier prussien se désole d’avoir débarqué dans cette contrée où l’aristocratie n’inspire ni « Ahnenpietät » ni « Ehrfurcht » : « Das reine Demokratennest ».

Par moments, le livre ressemble à un « Wimmelbuch » de la gauche aux XIXe et XXe siècles. Frentz fait défiler une pléthore de figures et de personnages, sans toujours leur donner un relief biographique. (On remarque au passage que les écoles primaires du Belair, Gaston Diderich et Aloyse Kayser, portent toutes les deux des noms d’antimonarchistes de 1919.) Si le livre a des protagonistes, ce sont René Stoll, le leader des conseils ouvriers et paysans, et le sergent-major révolutionnaire Émile Eiffes. Ce dernier sera le seul à être condamné après les événements de 1919, écopant de deux années de détention. Mais Claude Frentz ne précise pas leur trajectoire ultérieure : Eiffes deviendra représentant commercial d’une société pétrolière, tandis que Stoll vendra des pneumatiques et des extincteurs. Son fils se lancera dans la fabrication de matelas, assurant le bon sommeil des Luxembourgeois.

Bernard Thomas
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