De L’Agence aux Big Four, comment les firmes de l’audit et du conseil ont fait leur nid dans le centre financier luxembourgeois. Selon une histoire reconstituée par Benoît Majerus

Les invités

Le premier rang au Top100 Paperjam le 10 décembre 2014. Figurent notamment Didier Mouget (managing partner de PWC) et Marie-Jean
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 13.03.2026

A paru cette semaine dans les pages de la prestigieuse revue académique De Gruyter Oldenbourg, l’un des derniers épisodes de la série historique sur la Place financière écrite par l’historien Benoît Majerus. Dans le cadre de ce programme baptisé « Letterbox », le Luxembourgeois, 50 ans, est remonté aux origines. Il a déterré l’opportunisme de la notabilité en 1929 avec la création du régime de holding made in Luxembourg qui fera le beurre des notaires, des avocats et des banques (d’Land, 01.09.2023). L’historien du C2DH à l’Université du Luxembourg a développé sa thèse selon laquelle, dans les deux derniers tiers du XXe siècle, les avocats-entrepreneurs ont imposé leur savoir technocratique pour capter le capital international et en tirer parti. Des dynasties (Loesch, Baden, Elvinger), des partenariats bien sentis (Paul Mousel, Guy Harles et Claude Kremer chez Arendt & Medernach) et une classe politique perméable ont fondé le socle du centre financier luxembourgeois (d’Land, 10.02.23). Puis il y a eu les cabinets d’audit, devenus Big Four, ces « invisible architects of offshore finance », comme Benoît Majerus les désigne dans ce dernier volet. Par des entretiens et l’épluchage d’archives, l’historien étudie l’émergence et l’institutionnalisation de ces « acteurs internationaux » dans le développement du Luxembourg comme centre financier offshore, « un champ jusque-là très peu exploré ».

Aujourd’hui les PWC, Deloitte, EY et KPMG comptent parmi les principaux employeurs du pays. Les trois premiers figurent même dans le Top20 des employeurs privés. Ils ne sont pas partis de zéro, car ils se sont appuyés sur des fiduciaires locales. Elles avaient été constituées au sortir du second conflit mondial. L’occupant allemand avait introduit un nouveau système fiscal. Ce dernier nécessitait davantage « d’expertise ». L’arrivée de groupes internationaux dans le sillon du plan Marshall (comme Goodyear en 1951 ou Dupont de Nemours en 1962) dopait la demande en comptables qualifiés. Seuls seize étaient enregistrés dans le nouvellement constitué ordre des Experts-Comptables au début des années 1950. Trois Luxembourgeois (Rodolphe Gerbes, Georges Kioes et René Schmitter) se sont alors associés pour créer L’Agence. Celle-ci deviendra Fiduciaire Générale en 1968 (puis Deloitte). L’entreprise s’est développée en silos d’expertise : les holdings, les firmes américaines et les premiers fonds d’investissement. L’arrivée de Jean Hamilius, jeune ingénieur d’affaires ayant étudié aux États-Unis et extrêmement bien connecté politiquement (au parti libéral) a ensuite accéléré le développement. Un concurrent grandissait parallèlement à la fin des années 60, Interfiduciaire (qui deviendra KPMG), elle, liée au parti chrétien-social, notamment via le fiscaliste Roger Molitor. Le futur conseiller d’État est cité dans l’article de Benoît Majerus : « Les fiduciaires figuraient parmi les moins importants (sur le centre financier naissant, ndlr). Si vous considériez le prestige et le classement, les avocats étaient placés très haut, les notaires aussi, peut-être encore plus. Mais les fiduciaires… on les prenait de haut. » La légitimité arrive à mesure que les affaires s’internationalisent et se complexifient.

Au début des années 1970, la déconfiture du fonds luxembourgeois IOS et l’émergence de l’euromarché ont poussé le centre financier luxembourgeois, vers plus de professionnalisation et de nouvelles opportunités d’affaires. Les groupes bancaires ont ouvert des filiales en nombre. Ce qui était alors le Big Eight a aussi commencé à reluquer le Grand-Duché. Après y avoir mené leurs opérations depuis Bruxelles, les firmes internationales de l’audit y ont envoyé du staff. Marie-Jeanne Chèvremont, Française interviewée plusieurs fois par Benoît Majerus, figurait parmi les pionniers, à l’époque pour Coopers & Lybrand (futur PWC). Norbert Becker a lui été débauché au régulateur (le Commissariat au contrôle des banques) par la firme Arthur Andersen (qui deviendra EY).

Pour faciliter leur intégration sur le marché local, les Big Four se sont appuyés sur des entreprises locales. PwC a intégré la Fiduciaire Steichen (fondée par Victor, père du fiscaliste Alain). Deloitte s’est appuyée sur Fiduciaire générale, EY sur la Compagnie Fiduciaire et KPMG sur Interfiduciaire. Benoît Majerus remarque au passage que les groupes internationaux de l’audit ont mis beaucoup moins de temps à asseoir leur emprise sur les locaux que les cabinets du Magic Circle (Linklaters, Allen & Overy et Clifford Chance). L’historien l’explique par la nature transfrontalière du secteur de l’audit et du conseil : « Il est rapidement devenu évident que les fiduciaires luxembourgeoises ne pourraient pas maintenir leur position dans le commerce international sans une telle intégration. »

Le Luxembourg, auquel les Big Eight (puis Four) ont consacré une importance secondaire en envoyant des « collaborateurs de second ordre », est devenu leur « eldorado », note Majerus. Il reprend les propos de Scott Cormack, l’un des envoyés de Peat Marwick (futur KPMG) : « Frankly, I mean, there was an enormous business opportunity. We made profits from day one. We never needed any cash at all […] we were the most profitable firm in continental Europe from day one. » Marie-Jeanne Chèvremont complète : « La majorité des clients d Big Eight au Luxembourg étaient des entreprises internationales, auxquelles il était possible de facturer des honoraires nettement plus élevés, contrairement aux cabinets qui travaillaient principalement pour des entreprises nationales. »

Les courbes dessinées dans les pages du Gruyter Oldenbourg illustrent la progression des revenus. Ils tournaient autour de cinquante millions d’euros au début des années 2000. Ils s’échelonnaient entre 300 et 700 millions d’euros annuels en 2024. « La prochaine étape, c’est le milliard », avait confié François Mousel à Paperjam en 2022. Le Luxembourgeois venait d’être nommé au poste de managing partner du plus grand cabinet d’audit, PWC. « Dans cinq ou neuf ans, c’est l’objectif à viser. Pour autant que le Luxembourg en tant que pays ne s’effondre pas complètement », avait précisé François Mousel (fils de Paul Mousel et frère d’Emmanuelle qui s’impose de plus en plus chez Arendt & Medernach, de loin le plus grand cabinet aujourd’hui). En 2025, PWC a atteint 765 millions d’euros de chiffre d’affaires avec ses 3 665 employés.

Les courbes des salariés de l’ensemble des Big Four ont cru de la même manière que celles de leurs revenus. Leurs nombres sont passés de quelques centaines (entre 400 et 800) en 2000 à entre 2 000 et 3 700 en 2024… avec un certain tassement après le rattrapage post-Covid. Benoît Majerus relève que leur univers se masculinise à mesure que l’on grimpe dans la hiérarchie. Entre 1998 et aujourd’hui, l’historien recense seulement deux Managing Partnerinnen (Marie-Jeanne Chèvremont chez PWC et Karine Riehl chez KPMG). C’est en outre par l’impôt sur les salaires que les Big Four contribuent le plus aux caisses publiques. Ces firmes et leurs associés maîtrisant l’art de l’optimisation.

Majerus évoque le turnover de ces firmes en matière de ressources humaines mais passe à côté du rôle (peut-être trop contemporain) joué par le réseau Arthur Andersen dans le paysage financier luxembourgeois. L’historien évoque la création d’Atoz (conseiller fiscal qu’il intégrerait dans un Big Five local) par Norbert Becker, une banque aussi (Compagnie de Banque Privée). Mais il survole l’influence de l’homme d’affaires lors des campagnes de Gaston Thorn ou sur les dossiers économiques du DP ensuite. Majerus cite aussi Alain Kinsch qui, alors managing partner d’EY(où il a succédé à Raymond Schadeck), a participé à l’élaboration du programme financier de la coalition 2013-2018. Celui qui est aujourd’hui vice-président du Conseil d’État (et président de la Bourse) a aussi fait ses classes chez Arthur Andersen. Comme Claude Marx, directeur général de la Commission de surveillance du secteur financier (CSSF), avant de rejoindre la banque privée HSBC puis revenir au public. Les précurseurs du private equity local, Mangrove Capital (devenus célèbres avec le coup Skype) que sont Hans-Jürgen Schmitz, Mark Tluszcz et Gerard Lopez, ont tous commencé leur carrière chez Arthur Andersen.

Les services financiers constituent la branche rapportant le plus aux Big Four. En 2005, Deloitte estimait que trois quarts de ses revenus en dépendaient, vingt pour cent émanant du secteur public et cinq de l’industrie ou des PME locales. Chez PWC, la même année, on parlait de soixante pour cent issus de la finance, vingt de l’industrie, quinze du secteur public et cinq de clients internationaux. KPMG signe elle les comptes des banques, quarante à cinquante pour cent d’entre elles dans les années 1990, estime son ancien managing partner, John Li. Les fonds d’investissement sont, eux, l’apanage de PWC.

Selon le Monterey Insight Luxembourg Fund Report, 95 pour cent des 14 000 fonds luxembourgeois recensés sont audités par le Big Four (dont 44 pour cent pour PWC). C’est principalement par ce biais, explique Majerus, que les Big Four vont intégrer le processus d’élaboration de la décision politique en matière financière. Depuis les années 1970, les différents comités associés au régulateur financier rassemblent traditionnellement des fonctionnaires de différents ministères, du régulateur et des représentants du secteur financier. Dans les années 1980, la transposition de la directive OPCVM et la spécialisation du centre financier dans la distribution transfrontalière de fonds installe définitivement les Big Four à la table.

« La participation à ces comités permettait d’exercer une influence directe sur le processus législatif, car les projets de loi y étaient discutés et amendés », écrit l’historien. « Elle conférait également un avantage considérable en termes de connaissances, qui pouvait être mis à profit dans les relations avec les clients », poursuit-il. Une navette informelle opérait. Les managing partners siégeaient aux tables de discussions nationale et européenne (Comité Européen des Valeurs Mobilières) et rapportaient illico à leurs clients qui, au passage, précisaient la demande du marché. Un input que les avocats locaux, pas assez intégrés aux réseaux internationaux, n’apportaient pas. Les Big Four avaient été absents de la Commission chargée d’étudier l’amélioration de l’infrastructure législative de la place financière (CAIL) créée en 1980 et rassemblant notaires avocats et banquiers. Leur présence sera « systématique » ensuite au Haut comité de la place financière, créé en 2009, souligne Benoît Majerus. Les grands cabinets d’avocats finiront par adopter le style organisationnel des Big Four. En 2007, le recrutement par Arendt & Medernach de Marie-Jeanne Chèvremont a guidé vers une mutualisation des tâches dans un monde où les avocats étaient traditionnellement attachés à leurs clients respectifs. En 2014, Arendt s’est doté d’un managing partner. Comme les Big Four.

Ces derniers, relève l’historien, finiront par marquer de leur empreinte la skyline du centre financier. Vers la fin des années 2010, EY et KPMG se sont installés dans des écrins emblématiques sur l’avenue JF Kennedy au Kirchberg, voisinant Arendt & Medernach. Deloitte dispose aussi d’un siège remarquable dans le nouveau quartier de la Cloche d’Or, face à Crystal Park, quartier général inauguré par PWC en pleine tourmente. C’était en novembre 2014 en présence du Premier ministre Xavier Bettel (qui a coupé le ruban de tous les nouveaux sièges des Big Four dans la décennie, remarque Majerus). Le chef du gouvernement et son ministre des Finances (DP), Pierre Gramegna, ont loué l’architecture (faite de plexiglas) « symbole de transparence » quelques jours après les révélations Luxleaks qui avaient mis à nu l’optimisation fiscale industrielle opérée par les services de PWC. Les Big Four avaient du même coup été placés au cœur du débat public. Benoît Majerus ouvre et clôt son article académique sur Luxleaks. C’est aussi en partie à cause de ce scandale que l’historien, précédemment tourné vers la psychiatrie, s’est intéressé à la finance offshore.

En 2016, appelé à la barre comme témoin et représentant de la société civile lors du procès Luxleaks,, il s’était senti « humilié » par le juge Marc Thill, lequel attendait l’expertise d’un professeur de l’Université. Benoît Majerus avait signé une tribune « Net a mengem Numm » et une pétition en soutien au lanceur d’alerte et ancien salarié de PWC, Antoine Deltour. Le nom de l’historien était ainsi apposé à la signature de Sylvain Assange, Edward Snowden, Eva Joly, Edgard Morin ou encore Thomas Piketty. « Si je suis encore appelé à la barre, alors on ne peut plus me dire que je ne connais rien au sujet », plaisante Benoît Majerus aujourd’hui face au Land. L’année dernière, le chercheur a décroché la plus prestigieuse des bourses européennes, ERC (« le graal »), pour son projet Digshell. Les 3,3 millions d’euros promis financeront une étude comparative entre différents centres financiers offshore (Panama, Singapour et les Îles Vierges Britanniques) pour juger si les mécanismes de construction ont été les mêmes qu’au Grand-Duché.

Pierre Sorlut
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