D’Kromm an der Heck

d'Lëtzebuerger Land du 27.03.2026

Pas d’avancée sur le salaire social minimum, mais pas de recul non plus : voilà ce qu’impose le rapport de forces politique, Spautz ou pas. On en reste donc au statu quo. Les mécanismes de l’index et de l’ajustement bisannuel joueront, mais il n’y aura pas d’augmentation (significative) au-delà. Un tiers de l’ajustement de 3,8 pour cent (au 1er janvier 2027) sera compensé par l’État. Comme en 2019, 2022 et 2023, une partie de la hausse des coûts salariaux sera donc nationalisée, via une subvention à la Mutualité des employeurs par exemple.

Le gouvernement a fui la question du salaire social minimum pendant près de deux ans. Il est d’abord resté dans le flou, jusqu’à ce que le Conseil d’État exige des « valeurs de référence indicatives ». Il a ensuite joué la montre, jusqu’à ce que la Cour européenne confirme la directive. Il a enfin cherché des artifices comptables. En mai 2025, Georges Mischo (CSV) proposait d’exclure les traitements des fonctionnaires du calcul. En novembre, il voulait en déduire les prestations sociales. La question politique était ainsi déguisée en question méthodologique.

Ce mardi, à une réunion demandée d’urgence par les syndicats, c’est Martine Deprez qui a pris le lead. L’ancienne prof de maths a présenté l’argumentaire et les chiffres, alors que Marc Spautz est resté en retrait. Quant au ministre libéral de l’Économie, Lex Delles, il s’était fait excuser. Le crash du dialogue social retombait donc, de nouveau, sur deux ministres CSV. Le soir sur RTL-Télé, on apercevait un Marc Spautz visiblement tendu et mal à l’aise s’engouffrer dans l’ascenseur. L’exercice du pouvoir estompe peu à peu son aura de dernier représentant de l’aile sociale. Les syndicats ne lui font pas de cadeau.

En moins d’une heure, Nora Back et Patrick Dury sont sortis de la réunion, parlant d’un « échec total », s’indignant d’une « Almosenpolitik » et promettant « des actions syndicales ». Le dialogue social serait « arrivé au point mort ».
Deprez et Spautz venaient d’abattre leurs cartes. Le lendemain, l’IGSS détaillait les chiffres dans un cahier méthodologique. Le salaire minimum atteindrait d’ores et déjà 59,3 pour cent du salaire médian. Soit seulement 0,7 point de pourcentage d’écart par rapport au seuil de référence (60%) recommandé par la directive. Bref, il ne manquerait que 34 euros pour atteindre un salaire minimum « adéquat ». Tout serait donc pour le mieux. C’est ce qu’on appelle une « Punktlandung ».

Pour que celle-ci réussisse, l’IGSS a exclu les primes, gratifications et compléments du calcul de médiane. Un choix « cohérent », correspondant à la méthodologie d’Eurostat, écrit-elle. Les syndicats semblaient pris de court par cette « Reche-
stonn », qui leur enlève toute marge de négociation. Leur calcul à eux se basait sur les chiffres du Statec et de l’OCDE, et était arrivé à un écart de 11,2 points de pourcentage, soit 313 euros par mois. En mai 2025, la question méthodologique avait pourtant été discutée dans la commission parlementaire du Travail. Les fonctionnaires du ministère y avaient déclaré suivre la méthodologie d’Eurostat, qui « prend seulement en considération les salaires de base », contrairement à la méthodologie du Statec, qui « inclut divers suppléments tels que le treizième mois et d’autres gratifications ». Et de conclure : « Ceci explique que le montant du salaire médian du Statec est plus élevé que celui du salaire médian calculé selon la méthodologie d’Eurostat. » Dix mois plus tard, on en arrive au même constat.

« T’ass do wou d’Kromm an der Heck läit », a constaté Marc Spautz, ce mardi sur Radio 100,7. Or, il était évident que le mode de calcul retenu par son ministère limiterait d’office toute hausse du SSM. L’exclusion des suppléments, primes et gratifications, touchés surtout par les cadres et les fonctionnaires, a lissé la médiane. La directive reste, elle, vague sur le mode de calcul, évoquant « des bases de données nationales, des données harmonisées provenant d’Eurostat et d’autres sources accessibles au public telles que l’OCDE ».

L’UEL profite du moment pour lancer une offensive. L’organisation patronale veut enrayer « une spirale salariale destructrice » en tentant de faire sauter la mécanique, « de facto automatique », de l’ajustement bisannuel du SSM à l’évolution des revenus. L’organisation patronale plaide pour l’instauration d’une « commission SSM » qui devrait considérer, au-delà de l’évolution des revenus, « les conditions socio-économiques dans leur ensemble ». Les ajustements ne seraient donc plus acquis, mais tributaires de l’avis des « experts et des parties prenantes impliquées » censés constituer la commission.

Pendant ce temps, Marc Spautz et Luc Frieden répètent que le gouvernement n’aurait pas encore pris de décision définitive. (Le ministre de Travail estime que cela pourrait durer jusqu’après les vacances de Pâques.) L’OGBL et le LCGB n’envisagent pas de mobilisation d’ampleur dans l’immédiat. Ils organiseront d’abord leurs fêtes du 1er mai, qu’ils célébreront séparément, les « rouges » au Neimënster les « verts » à Remich « près de la piscine ». Ils seront sans doute réticents à diluer l’impression de force laissée par la manifestation de juin 2025 par une mobilisation de moindre ampleur. Surtout que, politiquement, la partie s’annonce difficile. Cette fois, l’Union des syndicats ne pourra pas jouer sur les divisions internes de la coalition, dont les rangs paraissent soudés sur la question du SSM.

Bernard Thomas
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