Timothé Le Boucher publie 47 Cordes. Un pavé passionnant sur l’obsession, l’identité, l’altérité qui raconte la rencontre entre un musicien sans histoire et un étonnante créature qui a le don de modifier son apparence à sa guise

Prête à tout pour lui, prêt à tout pour une harpe

d'Lëtzebuerger Land du 10.12.2021

Ambroise est musicien, harpiste pour l’exactitude, et vient de signer un premier contrat, à durée déterminée, dans l’orchestre où joue déjà sa sœur, Zahidé. Il vient donc de s’installer dans une ville en bord de mer. Lors de la découverte d’une petite plage isolée, après une randonnée, il rencontre une jeune femme étonnante.

Elle est jeune, belle, bourgeoise… elle se prélasse sur son petit yacht, un verre de rouge à portée de main. Sa peau est blafarde, sa tenue est surprenante et les ongles de ses doigts sont effilés comme des lames. Quand un petit poisson approche de son embarcation, elle plonge une main dans l’eau, attrape sa proie sans aucune difficulté, et lui dit : « Te voilà peu farouche. D’habitude tes semblables fuient ma présence ». Ce n’est qu’en apercevant, au loin, Ambroise, qu’elle décide de lâcher sa pêche. Visiblement le jeune homme est à son goût, elle décide de « jouer » un peu avec lui pendant qu’il se baigne. Froid et distant, ayant des problèmes relationnels avec les femmes, Ambroise ne répond pas aux avances de la jeune femme. Des avances on ne peut plus claires. Quand l’ordinateur d’Ambroise est abimé par la marée montante, elle propose : « Je t’en offre un nouveau (…) mais en échange, tu m’appartiens jusqu’à minuit ». Un comportement plus qu’étonnant !

Tandis qu’Ambroise poursuit son chemin, il commence à croiser un tas de jeunes femmes qui soudainement s’intéressent à lui. Rapidement l’auteur nous révèle la vérité : c’est toujours de la même personne. Une Métamorphe, un être capable de modifier totalement son apparence physique sans le moindre effort. À sa guise, il est femme ou homme, blanc ou noir, gros ou mince, blond ou brun, porte les cheveux longs ou courts… Il est riche, a des superpouvoirs et semble bien décidé de faire d’Ambroise, sa « jolie proie ». « Tu finiras bien par m’appartenir » lance-t-elle.

Commencera alors un long jeu du chat et de la souris. Ambroise essaye de trouver ses marques, dans la ville, avec sa sœur chez qui il squatte le temps de trouver un appartement, même si leur relation n’a pas toujours été au beau fixe lors de leur jeunesse. Dans la salle d’escalade où il aime s’entrainer, ainsi que dans l’orchestre où des bandes rivales semblent se faire une guerre de l’ombre et où un corbeau balance dans des lettres anonymes des infamies contre ses ennemis, principalement Zahidé. La Métamorphe, pour sa part, ne le lâche pas d’une semelle. Il devient ainsi son meilleur ami fan d’escalade, sa copine danseuse, sa maîtresse cantatrice… C’est avec cette dernière que le courant semble passer le mieux.

Cet être fantastique va alors s’amuser à humilier le jeune musicien et à lui proposer des défis qui lui feront gagner, une corde à la fois, une magnifique harpe de concert. Mais la Métamorphe va finir par s’attacher et à délaisser ses affaires, dont on ne sait rien, et par se fâcher avec d’autres membres de son espèce, un « Cercle » où « tout le monde surveille et est surveillé ». Ce qui ne plait pas du tout à son entourage.

Avec une première partie de 384 pages, Timothé Le Boucher (Ces jours qui disparaissent, Le Patient) s’est attaqué avec ce 47 Cordes à un romain graphique de taille. Il s’agit là sans aucun doute à son œuvre la plus dense et ambitieuse. Une ambition qui commence par ce personnage surprenant de la Métamorphe ; « Elle amène un terrain de jeu amusant pour l’écriture et offre de nouvelles possibilités de récit » explique l’auteur dans le dossier de presse.

Ainsi le récit oscille constamment entre réalisme – le monde d’Ambroise, les coulisses d’un orchestre… – et fantastique – avec ce Cercle, ces personnages surnaturels et multiformes, leur existence discrète, leurs orgies incroyables, leurs lois : « un seul humain, c’est la règle ». Un récit qui donne beaucoup de place aussi aux sous-intrigues et aux différents personnages, qui ont tous des secrets, des fantasmes plus ou moins avouables, des désirs, des parts d’ombre, des déchirures. Autant d’ancrages réussis pour ce récit long mais rythmé qui rassemble une nouvelle fois avec brio les thèmes favoris de Timothé Le Boucher : l’obsession, l’identité, personnelle comme sexuelle, ou encore l’altérité.

Un thriller psychologique porté par un univers hypnotique, un dessin plein de sensualité et une ligne claire simple mais efficace. Un récit qui fascine autant qu’il effraie. À la fin de ce premier tome et de ses 384 pages, Ambroise n’est qu’au 18e des 47 défis qui l’attendent. Un chiffre qui a de quoi décourager certain. Mais l’auteur a le sens du suspens et du cliffhanger. Il laisse le lecteur sur une nouvelle découverte qui ouvre de nombreuses suites possibles. Il va falloir maintenant attendre novembre 2022 pour connaître la suite.

47 Cordes, de Timothé Le Boucher. Glénat

Pablo Chimienti
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