Poubelles : la vie

d'Lëtzebuerger Land du 03.04.2026

Les réseaux sociaux nous poussent à développer le concept de « meilleure version de nous-mêmes ». Filtres photographiques esthétisants, décorations surchargées de fleurs artificielles, plats à la présentation soignée et selfies dans un environnement de carte postale contribuent à donner une image parfaite de nos vies. Chacun décide, selon ses goûts et son niveau d’impudeur, d’y partager ses plus belles performances sportives, ses expériences culinaires les plus mémorables, ses goûts musicaux réduits aux meilleures parties de morceaux choisis, ou ses voyages d'une semaine condensés en stories devant les endroits incontournables. Les plus mornes ordinaires prennent des allures de best of sur vitaminé.

Évidemment, nous imaginons sans peine ce qui se trouve juste en dehors du cadre, le prix à payer pour chaque post : les files d’attente à l’aéroport, la réservation indispensable, la foule qui se presse, les séances de jogging le dimanche sous la pluie, ou l’épilation des sourcils. Après tout, les conventions sociales nous poussent également à mieux nous habiller pour aller au travail que pour repasser du linge le dimanche matin dans la buanderie. On enfile ses plus belles chaussettes avant un rendez-vous amoureux, ou une visite chez le médecin, et l’on dissimule ce qui est un peu honteux. Si possible, on préfère ne pas croiser son patron chez Cactus avec un chariot de courses rempli de pizzas surgelées, de bouteilles de vodka et de boîtes de préservatifs.

Pourtant, il y a un moment où l’on ne peut plus tricher, et où une transparence assez absolue est de mise. Il n’est pas question de sa déclaration aux contributions directes, ou du passage au confessionnal, mais de l’épreuve de ramassage des déchets recyclables. On imagine bien la raison pour laquelle les sacs Valorlux sont transparents : permettre aux collecteurs de s’assurer en un seul coup d’œil que le contenu est a priori conforme à ce qui est autorisé. Néanmoins, l’effet secondaire pour quiconque habite une maison individuelle est d’exposer une partie de ses déchets à la vue de tous ses voisins, pendant une durée assez courte, mais couvrant les heures où tout le monde rentre chez lui ou en repart. Ainsi, toutes les deux semaines, vos voisins et vous-mêmes échangez un petit aperçu de votre intimité domestique, sous réserve que vous n’alliez pas les déposer loin de votre porte, pour éviter de montrer ce que vous avez consommé les quinze derniers jours. 

Rien de plus grave que de ne pas tirer les rideaux ou baisser les volets les soirs d’hiver, certes. Toutefois, à travers le bleu du plastique translucide peuvent parfois se deviner des pratiques que la bien-pensance réprouve. Qui est coupable d'acheter des compotes en gourde pour ses enfants et non de vraies pommes cueillies sur l’arbre ? Combien de canettes de Bofferding avez-vous consommées durant les deux dernières semaines ? Est-il humainement possible de consommer autant de raviolis en boîte ? Même des bouteilles d’eau signifient un manque de conscience écologique et une indifférence coupable face à la pollution des microplastiques. Il faudrait donc composer le mix parfait, combinant bidons de lessive, flacons de shampooing et gel douche (on est propre), quelques canettes de bière et coca (on est fun), quelques packs de lait ou de jus (on se nourrit sainement) et quelques boîtes de conserve (pour éviter que le sac ne s’envole), et surtout espérer ne pas s’être trompé, et voir le sac recouvert d’un autocollant rouge « falsches inhalt » qui vous condamnera à le vider, et le réexposer purgé des éléments indésirables quelques jours plus tard. Influenceur poubelle, voilà un créneau dans lequel il y a peut-être moyen de... se recycler.

Cyril Boyer
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