Mal aimé, le patrimoine architectural moderniste de Differdange disparaît peu à peu. L’église, la mairie et le centre culturel sont concernés

La mémoire qui flanche

L’entrée du centre Marcel Noppeney,  à Oberkorn
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2026

« Si vous voulez une histoire triste, vous l’avez : lors de mon mariage, je suis passé à l’église Notre-Dame des Douleurs, à l’Hôtel de Ville et au centre Marcel Noppeney. » Patrick Sanavia, directeur de l’Institut national pour le patrimoine architectural (INPA) et Differdangeois, se désole de la possible disparition de ces trois bâtiments. Parmi eux, l’église n’existe déjà plus, l’Hôtel de Ville sera détruit le mois prochain et le sort du Centre Marcel Noppeney dépend de la Justice. La commune souhaite le démolir et conteste son classement en tant que monument national. Ces perspectives émeuvent Sanavia, qui a passé de beaux moments dans ces édifices. « J’ai joué de la musique au centre Noppeney, j’y ai dirigé des fanfares. Et c’est là que la seule "œuvre" de ma plume a été jouée, lors de l’attribution du Mérite culturel à Robert Krieps. »

Ces bâtiments ont en commun d’avoir été bâtis entre les années 1950 et 1970 : l’église en 1954, la mairie en 1964 et le centre Noppeney en 1977. Leur architecture brute met en valeur les matériaux. Ici, ce n’est pas la volonté de créer un décor qui a guidé la main de l’architecte, la fonction a pris le pas sur la forme et le dépouillement est la règle. Pour différentes raisons, l’espérance de vie de ces trois édifices aura été courte : 58 ans pour l’église, 62 ans pour la mairie et, si la justice va dans le sens du conseil communal, le centre Marcel Noppeney n’aura tenu que cinquante ans.

Il n’était pas prévu que l’Hôtel de Ville figure sur cette liste. Alors que des travaux de rénovation étaient lancés en parallèle de son extension, l’analyse de sa structure a révélé un état catastrophique. Contacté par le Land, le premier échevin Tom Ulveling (CSV) explique que « les plans d’époque ne correspondent pas à ce qui a été construit ». Les dalles en béton, censées mesurer 27 centimètres d’épaisseur, n’en font que six. Plutôt que de se trouver à l’intérieur de la dalle pour constituer le béton armé, le treillis en acier a été retrouvé à l’extérieur et totalement rouillé. L’isolation de vingt centimètres, réalisée en coffrage perdu, n’était presque pas protégée et donc très facilement inflammable. « Nous avons eu beaucoup de chance. S’il y avait eu un incendie, le bâtiment se serait très rapidement effondré puisqu’il n’a presque pas de résistance au feu », assure Tom Ulveling.

Évoquant « un sol de fondation de très mauvaise qualité » et « des fondations insuffisantes » qui ne permettaient pas de couler de nouvelles dalles conformes, les bureaux d’architectes et d’études n’entrevoyaient qu’une solution pour sauver l’immeuble (non classé) : Créer à l’intérieur une infrastructure indépendante en bois. Elle aurait été suffisamment légère pour ne pas déstabiliser l’ensemble, mais techniquement ardue à installer. Plutôt que de miser sur un façadisme complexe à mettre en œuvre, la commune a donc choisi de détruire pour reconstruire. Le nouveau projet est actuellement en cours d’élaboration, il ne devrait pas suivre les contours de ce qui avait été annoncé par la mairie le 26 février dernier. Il était alors question de construire un nouveau bâtiment plus grand (mille mètres carrés et 38 postes de travail supplémentaires), pour un surcoût estimé à un million d’euros par rapport au budget initial de 31,2 millions d’euros. En fait, les plans sont en train d’être complètement retravaillés. L’option retenue sera présentée avant les grandes vacances, « au plus tard en juillet » promet Tom Ulveling. La démolition de l’ancien Hôtel de Ville, elle, sera lancée le mois prochain.

Il est intéressant de lire dans le Wort du vendredi 23 octobre 1964, jour de l’inauguration, que « Le début du chantier se révéla plus compliqué qu’on ne l’avait supposé au départ. Lors des travaux d’excavation, […] la nature du sol causa des difficultés imprévues, si bien que de nouveaux calculs durent être effectués par les ingénieurs compétents afin d’assurer au nouveau bâtiment des fondations solides ». Dans ce même article, on apprend que « fin avril 1962, les travaux de construction purent être entamés et, fin novembre de la même année, l’entreprise Bohler invita à la fête du bouquet (qui célèbre la fin du gros œuvre, ndlr). […] L’imposant bâtiment de trois étages […] put être achevé en un temps record. » Peut-être n’était-il pas nécessaire de jouer à ce point le chronomètre. La facture du bâtiment, dont le journaliste estime qu’« il répond à toutes les exigences et fait réellement honneur à la Cité du Fer », se montait à 22 millions de francs.

Le samedi 24 octobre 1964, le ruban avait été coupé dans l’après-midi par le vice-Premier ministre, Henri Cravatte. La Grande-Duchesse Charlotte et le Prince Félix étaient venus le visiter. Le grand public découvrait les lieux ensuite, avant que la Musique militaire grand-ducale donne un concert. Sitôt le feu d’artifice tiré, les invités furent conviés à un grand banquet. « À l’exception de quelques chefs, le personnel communal en était privé mais tous les non-invités reçurent une prime de compensation de 250 francs », précise le Wort.

Aujourd’hui, la disparition de ce bâtiment symbolique ne fait pas de vagues. Tom Ulveling admet « un petit coup au cœur », mais ajoute vite qu’« avec son style communiste, l’Hôtel de Ville n’était pas très beau ». Le conseiller d’opposition François Meisch (DP), non plus, ne le regrettera pas. « Notre philosophie est de préserver ce qui mérite de l’être », lance le frère du ministre Claude Meisch face au Land. Il s’étonne plutôt que les vices de construction n’aient pas été repérés plus tôt, dès les analyses qui ont préparé la transformation. « Ce retard va coûter cent mille euros par mois à la commune tant que les travaux seront arrêtés. » Ulveling précise que cette somme ne devra être payée que pendant deux mois, « le temps de se réorganiser ».

À Oberkorn, le centre Marcel Noppeney est, lui, toujours dans l’attente. Le bâtiment porte le nom d’un écrivain en langue française ayant habité à Differdange (1877-1966), résistant, dont les nazis ont brûlé les cahiers de mémoires dans un autodafé, relate Die Warte le 20 avril 1977. Le ministre de la Culture Éric Thill (DP) a signé l’année dernière l’arrêté ministériel consignant le classement du centre culturel en tant que patrimoine national, mais celui-ci a été contesté le 29 octobre 2025 par le conseil communal, qui votait l’engagement d’un recours en annulation. « Nos analyses de la substance bâtie sont sur le point d’aboutir et l’affaire en justice sera fixée sous peu », avance Patrick Sanavia.

Tom Ulveling s’interroge sur la pertinence de ce classement. « Quand on pense que le château de Differdange, lui, n’est pas protégé alors qu’il représente vraiment quelque chose, ça interroge ». Ce château renaissance du XVIe siècle, transformé dans les années 1920 en casino par la Hadir (Hauts-Fourneaux et Aciéries de Differdange, Saint-Ingbert et Rumelange) devenue propriété de l’Arbed en 1967, est occupé par la Miami University depuis 1997.

L’architecture tranchée du centre Noppeney n’a jamais eu bonne presse. Sitôt après son inauguration le 25 avril 1977, le Wort critiquait : « Sur l’espace disponible et avec l’investissement d’environ quarante millions de francs, il aurait dû être possible d’ériger ici un bâtiment plus grand, plus fonctionnel et plus soigné. » Le même article estime que sa forme hexagonale n’est « pas très heureuse » et décrit « une salle qui séduit au premier coup d’œil, mais si l’on jette un second regard vers le plafond, l’enthousiasme retombe ». La charpente métallique visible et « les imposants conduits violets ne recueillent pas tous les suffrages ». Il relaye la rumeur d’une chute du lustre de la salle des fêtes qui aurait fait 150 000 francs de dégâts.

L’avis de Tom Ulveling est semblable. Il explique que « cela fait 25 ou trente ans que le bâtiment ne donne plus satisfaction ». L’élu chrétien-social, dentiste à la retraite, rappelle que le conseil échevinal avait déjà décidé de le détruire « il y a quinze ans, avant que l’on décide d’être parmi les premiers à répondre à l’appel du gouvernement pour accueillir des réfugiés. » Des modifications ont alors été effectuées pour y loger une cinquantaine de migrants.

François Meisch ne porte pas non plus le centre Marcel Noppeney dans son cœur. « Lorsque j’étais le coordinateur de l’École du blues, il y a déjà vingt ans, j’y donnais des cours de chant et être à l’intérieur n’était pas bon pour nous. Il y avait des infiltrations d’eau, des moisissures, ça sentait les canalisations… » Investir pour sa conservation n’est, pour lui, pas une option. « Il y a tant à faire pour le remettre en état que ça n’en vaut pas la peine. »

Le directeur de l’INPA Patrick Sanavia avait émis l’idée de le rénover pour l’attribuer à l’école de musique, qui manque de place. « Si l’INPA paye la facture, bien sûr que nous ne dirons pas non ! », rétorque, un brin narquois, Tom Ulveling. L’échevin garde en travers de la gorge la rénovation de l’église de Lasauvage, un projet communal qui a coûté 1,4 million d’euros à la commune. « Les consignes de l’INPA ont renchéri le budget de 500 000 euros, alors que le total des subventions que nous avons reçues était de moins de 400 000 euros. »

Enfin, le troisième bâtiment de la liste est l’église Notre-Dame des Douleurs, construite par l’architecte differdangeois René Fournel en 1954. Un terrassement mal exécuté en 2010 par un promoteur lors de la construction d’une résidence en contrebas a déstabilisé l’édifice. Des fissures l’ont lézardée et, après deux ans de discussions infructueuses, l’église a été détruite. Un projet de transformation en marché couvert existait, mais il s’est heurté au refus de l’archevêque Jean-Claude Hollerich d’accorder un usage profane au bâtiment. Il a signé sa désacralisation le 24 novembre 2012, mais uniquement à la condition que l’église soit détruite.

Certaines voix s’élèvent tout de même pour demander à ce que le patrimoine differdangeois soit mieux pris en considération. Au sein du conseil communal, seul Gary Diederich (Déi Lénk) ose une critique. « Je ne crois pas qu’il y ait de responsabilité politique pour la perte de l’église et l’Hôtel de Ville. Il n’y avait pas d’autres solutions à prendre. Mais je porte de gros doutes sur la destruction du centre Marcel Noppeney. Beaucoup de politiciens et de citoyens ne pensent qu’aux châteaux et aux édifices spectaculaires lorsque l’on parle de patrimoine. Mais d’autres appréciations que l’esthétisme entrent en compte. »

L’architecte differdangeois Alain Linster est en colère devant ce désintérêt général. Il rappelle que le Centre Noppeney a été conçu par le groupe Tetra, fondé en 1962 par Paul Kayser, Marc Ewen, Léonard Knaff et Jean Lanners. « C’est ce bureau qui a introduit le brutalisme au Luxembourg. À l’époque, tous les jeunes architectes voulaient y faire leur stage et être embauchés. » Le groupe réalise dans ces années la Caisse des pensions des employés privés (boulevard Prince Henri, à Luxembourg), les ateliers du Lycée technique des Arts et métiers ou encore l’école Um Bock, à Differdange. Celle-ci vient d’être rénovée et sera inaugurée le 4 mai. Les travaux ont été réalisés par le bureau Team31, puis Metaform, après que le premier ait cessé ses activités en plein chantier. Ce qui a été réalisé fait bondir Alain Linster : « Comme le centre sportif d’Oberkorn, récemment rénové et également conçu par Tetra, l’école est défigurée ».

Gary Diederich se rappelle aussi du triste destin de la Hadir Tower, lieu de travail des ingénieurs du sidérurgiste, haut de huit étages et inauguré en 1964. Emblématique, elle a accueilli la reine d’Angleterre ou le roi d’Espagne. Sa structure était réalisée avec les poutrelles Grey coulées juste en face. La tour a été détruite dans le cadre d’un mic-mac orchestré par le bourgmestre d’alors, Roberto Traversini (Déi Gréng). La ville avait acheté la tour et le terrain adjacent à ArcelorMittal, dans le but de revendre la parcelle de foncier à l’État pour qu’il y construise le premier lycée de Differdange (l’EIDE). Mais l’État ayant acheté ce terrain moins cher qu’il n’avait coûté à la commune (10 000 euros l’are contre 15 000), Differdange a compensé le manque à gagner en faisant détruire la Hadir Tower pour construire à la place la tour Gravity.

Maribel Casas, directrice du Luca (et differdangeoise d’adoption), regrette qu’on ne retienne souvent que « la dimension financière de ce patrimoine, alors que l’architecture est une des expressions les plus culturelles de nos sociétés ». « Elle est le reflet des besoins individuels et collectifs de leur époque ». Le phénomène n’est pas propre à Differdange. On le voit avec les cheminées de Belval ou sur le Kirchberg. Le bâtiment Kronos (siège de BGL-BNP Paribas) est en cours de destruction. Créé en 1995 par l’architecte luxembourgeois Pierre Bohler, ses formes aiguës rappellaient celles des bastions de la forteresse. Le sort du siège de la Deutsche Bank est lui très incertain. Si les employés vont déménager cette année au Findel, personne ne sait ce qu’il adviendra de ce bâtiment dessiné par l’architecte allemand Gottfried Böhm, lauréat du prix Pritzker. À Erpeldange, c’est l’ancienne Laiterie du Nord (Laduno, construite en 1957), qui va être rasée pour faire la place à des logements, des bureaux et des commerces. « Tout est réduit à la question budgétaire », déplore Maribel Casas.

Elle note que l’argument écologique mis en avant pour détruire les anciens bâtiments est fallacieux. « Si l’on prend en compte le carbone incorporé déjà émis lors de la construction d’un ancien édifice, que l’on ajoute celui de sa destruction et que l’on prend en compte les volumes énormes de déchets à traiter avant de lancer la construction, une nouvelle construction ne sera jamais plus écologique qu’une ancienne rénovée. »

Differdange compte encore beaucoup de bâtiments historiques, souvent industriels, méritant d’être conservés. Parmi eux, la centrale à gaz dans laquelle se trouve la Groussgasmaschinn, le plus gros moteur à quatre cylindres jamais construit. Il était prévu que le Science Center y emménage, mais depuis que l’initiateur du projet Nicolas Didier a été licencié en 2024, le projet est en stand-by. D’autres lieux seraient même envisagés. Le hall des soufflantes, juste à côté, est un autre édifice en attente de réhabilitation. « Nous avons proposé au gouvernement d’y installer le musée du Sport », relève le premier échevin. « Nous ne sommes pas les seuls à avoir candidaté, mais ce serait un site formidable. Et si l’on pouvait coordonner en même temps la restauration du hall des soufflantes et de la centrale à gaz, ce serait formidable pour Differdange ! » Il regrette que jusqu’à présent, l’État n’ait pas fait de cadeau à sa ville. « On ne nous a jamais rien donné. Regardez, Dudelange a reçu le CNA et le Laboratoire national de santé, mais nous, rien. »

Erwan Nonet
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