Deuxième volet de la sélection de romans français sortis ce printemps

Le fond du puits

d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2026

Il y a des auteurs qui méritent qu’on leur laisse une deuxième chance. Si Histoire du fils de Marie-Hélène Lafon, couronné en 2020 par le prix Renaudot, n’avait pas laissé un souvenir impérissable, le très beau Hors champ reprend l’univers cher à l’autrice : la France rurale et ses secrets, les non-dits qui se trament dans un monde gouverné par la fenaison, la traite des vaches, la récolte, l’affinage du fromage. Elle dépeint le dur labeur du monde agricole au bout d’une journée de laquelle on n’a ni l’énergie ni l’envie de s’occuper de relations humaines, traitées, dès lors de façon à la fois expéditive et brutale. Dans cet univers de violence grandissent Claire et son frère Gilles. Il est d’emblée destiné à un brevet agricole pour reprendre la ferme des parents. Elle, plus studieuse, parvient à s’échapper de l’ambiance mortifère de la ferme, en travaillant comme enseignante à Paris, devenant une transfuge de classe qui se mettra à écrire et à publier des livres qu’à la maison, la mère range avec les dictionnaires. S’étalant sur une cinquantaine d’années, et procédant par ellipses, le livre alterne des chapitres consacrés à Gilles, qui restera à la campagne sans doute jusqu’à la fin de ses jours, comme dans une prison à ciel ouvert, et ceux dédiés à Claire, qui s’inquiétera pour son frère sans pour autant pouvoir se résigner à retourner dans l’enfer familial plus de quelques jours par an. Marie-Hélène Lafon dit, dans une langue âpre et précise, le conditionnement à la violence des mâles, l’horizon du suicide comme seule échappatoire, l’impossibilité de dire les choses entre des gens qui n’ont pas appris à se parler. Plus encore, elle dit l’impuissance du lien fraternel à être autre chose qu’une promesse d’empathie, des mots d’espoir auxquels on se raccroche faute de quoi, l’on se pendrait dans la grange. Pendant les derniers chapitres de ce roman d’une infinie tristesse, où la violence, bien qu’omniprésente, reste toujours hors champ, la séparation des frangins devient spatiale : à chaque scène de la deuxième moitié de ce roman fragmenté, Claire cherche son frère qui se dérobe, s’ensauvage, devient un fantôme vivant hantant la déréliction d’une ferme dont les produits sont soumis aux normes de l’UE, ne se manifestant plus que par des signes – le tracteur, le bruit de ses bottes. Et toujours, cette phrase de la sœur qui revient comme un leitmotiv lumineux au cœur des ténèbres d’une vie qui ressemble à un purgatoire : « Si un jour tu veux arrêter tout ça, tu peux compter sur moi ».

Poursuivant sa construction d’univers fictionnels qui se situent entre l’exploration d’un monde rural délaissé et une touche plus féérique, légèrement surnaturelle, Cécile Coulon raconte, dans Le Visage de la nuit, l’histoire d’un jeune garçon au visage tellement défiguré par la maladie que son père, alcoolique notoire et homme à la toxicité presqu’allégorique, devient fou à la vue de sa progéniture et prend la poudre d’escampette, quittant le Fond du Puits, patelin au nom improbable. Recueilli par un curé bienveillant comme il n’en existe quasiment que dans les contes, « un de ces hommes qui sont de plusieurs mondes et de plusieurs époques », éduqué par cet homme et une institutrice aveugle, le garçon grandit dans un huis clos qui le protège de la méchanceté du monde, car les hommes, « capables du meilleur et du pire, craignent le monstre quand il ne vit pas en eux. » L’enfant, d’une intelligence éblouissante, passe ses journées à faire l’apprentissage d’un monde auquel il est soustrait, jusqu’à ce qu’un couple mystérieux ayant fui la ville s’installe au Fonds du Puits. Leurs deux enfants ne fréquentent pas non plus, l’école, pour la simple raison que l’aîné souffre du revers de ce qui leste la vie du jeune garçon : sa beauté éblouissante rend tout rapport à autrui impossible, qui est gouverné par un ébahissement abêtissant. Afin d’échapper à l’emprise de la beauté de son frère qui prend tellement de place que le garçon est comme une coquille vide, sans propriété autre que sa beauté ravageuse, la sœur s’enfuit pour des escapades nocturnes et, dans la forêt qui entoure le patelin. Elle fait la connaissance du monstre, qui lui interdit de jamais le voir de face. Quand on sait les promesses qui se nouent dans la nuit des contes ou dans l’opacité de la mythologie, il ne peut y avoir de doute sur le tournant tragique que ne manqueront pas de prendre les choses. Rappelant Le moche de Marius von Mayenburg et Das Parfum de Patrick Süskind, plus tourné vers les revirements narratifs que La Langue des choses cachées, le précédent roman de l’autrice, des revirements qu’on voit d’ailleurs un peu trop venir de loin, Le Visage de la nuit est une fable puissante sur l’altérité et le rejet, qui nous rappelle que la vraie monstruosité, ce sont les normes sociales qui produisent de la marginalité : « Nous sommes des êtres de désir et selon où chacun place son désir la vie est une merveille ou une abomination. »

Parlant de monstruosité, alors que le président américain a récemment menacé d’exterminer toute une civilisation, Le ciel a disparu ne pourrait mieux résonner avec les temps obscurs que sont les nôtres. Dans son court et intense dixième roman, Alain Blottière raconte comment Ayann Ader, un écrivain et poète vieillissant, décide, un jour, dans le désert libyen, alors qu’il contemple le ciel étoilé, de tuer Elon Musk. Cela parce qu’il se rend compte que le projet Starlink, au-delà de s’intégrer dans un métarécit néocapitaliste absurde, aura pour conséquence la disparition du paysage stellaire, remplacé par des milliers de satellites et des débris issus de leurs inévitables collisions. Voyant en Elon Musk le principal architecte de la fin du monde, Ayann Ader a décidé que l’acte qu’il s’apprête à commettre sera bien plus efficace que le plus mordant des pamphlets qu’il saurait écrire, l’assassinat de Musk déclenchant inévitablement un débat sur les motivations de son acte, à même titre que le meurtre du CEO de United HealthCare par Luigi Mangione a remis sur le devant de la scène les discussions sur le système de sécurité sociale aux États-Unis. Orchestré dans un va-et-vient entre le récit d’Ayann, écrit en juin 2026, à la veille de son acte, et celui de Liki, son petit-fils adoptif devenu l’un des peintres les plus reconnus de son époque et qui, 24 ans plus tard, analyse le pamphlet de cette figure paternelle aimée à une époque où la totalité des prédictions apocalyptiques d’Ayann se sont avérées, dans un dispositif qui oscille entre texte et glose, Le ciel a disparu dresse un portrait de l’écrivain en assassin éthique tout en posant la question de la nécessité de la violence dans un monde où être pacifique équivaut à laisser faire les tyrans sanguinolents. « Entre le terroriste et le héros, il n’y a qu’un fil qui se tresse et se détresse dans la brise de l’air du temps », écrit Liki.

Si son titre est encore plus apocalyptique, Très brève théorie de l’enfer de Jérôme Ferrari ne l’est pas autant que le roman de Blottière : l’enfer évoqué dans le titre est celui de la vie de deux exilés dont les chemins se croiseront, dans ce deuxième volet d’une trilogie sur l’exil et la migration, à Abu Dhabi. Lui est un enseignant que l’afflux touristique de sa Corse natale pousse à la fuite. Il se retrouve, après une escale en Algérie où il a rencontré sa future épouse et qu’il a quittée après un attentat à l’école où il travaillait. Elle, Kaveesha, est la nounou qui s’occupe de leur petite fille et qui a abandonné, au Sri Lanka, un fils qu’elle a laissé à sa sœur et à qui elle envoie régulièrement de l’argent. Le destin de Kaveesha, raconté comme un conte oriental cruel, rappelant parfois, dans la dureté des rapports familiaux et l’impassibilité du style, les premiers romans de Marie Ndiaye, est intercalé entre les segments où le narrateur, désabusé, raconte son quotidien aux Émirats, dans une ville hostile où le décalage entre la richesse affichée et les conditions de vie ne pourrait être plus flagrante. Juxtaposant le désespoir du narrateur, qui paie du prix fort le fait d’avoir arraché son épouse à son Algérie natale, et celui de Kaveesha, pour qui la notion de libre arbitre se résume pour la plupart du temps à un choix entre des options de vie similairement désastreuses, montrant que la discrimination des classes se fait ressentir jusque dans la nature du malheur, Ferrari décrit l’infructueuse empathie entre deux personnes qui se côtoient sans savoir s’aider mutuellement. Car si le narrateur n’a lui-même « jamais vu dans le monde autre chose qu’un terrain d’expérimentations morales dont la plus décisive consistait précisément à tenter de devenir quelqu’un d’autre », Kaveesha, elle, sait depuis sa naissance que « pour celui qui prend les chemins de l’exil ou des enfers, il n’est pas de retour possible. » C’est de l’illusion de ce retour possible dont parle le narrateur dans des phrases-fleuves à la construction méticuleuse, des phrases comme de belles impasses qui illustreraient poétiquement le dédale infernal de la ville où tous deux sont exilés et qui, toutes, s’acheminent vers cette vérité ultime qui les relie, Kaveesha et lui : « Car une des peines de l’enfer consiste à faire croire aux damnés qu’ils ont pu s’en échapper afin de leur laisser faire l’horrible découverte qu’aucun chemin ne mène hors de l’enfer et qu’ils sont les débiteurs éternels d’une créance infinie. »

Hors Champ, Le Visage de la nuit et Brève théorie de l’enfer figurent sur la sélection du prix du livre Inter.

Jeff Schinker
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