Chronique de l’Assoss : 1922-1932

Le temps des bals masqués

d'Lëtzebuerger Land du 02.04.2021

En janvier 1922, La Voix des Jeunes renaît de ses cendres, toujours aussi spirituelle, toujours aussi impertinente. Les caisses de l’Assoss étaient de nouveau remplies, mais plus rien n’était comme avant. Une trentaine de membres seulement s’était déplacée pour l’assemblée générale qui fut jugée « froide et terne comme une chapelle sans chantres. »1 Ils étaient pourtant toujours tous là, les amoureux de la Russie révolutionnaire et les amoureux de la France victorieuse, les révolutionnaires, les radicaux et les libéraux, devenus seulement un peu plus vieux.

Pol Michels, le poète, avait commencé sa carrière de magistrat. Il avait cessé de parcourir l’Europe à la recherche de toutes les avant-gardes possibles et fréquentait de façon de plus en plus assidue les bistrots de sa ville natale, tout en entretenant la flamme du refus absolu : « Eine vollständige Änderung wird nur durch den integralen Antinationalismus erreicht werden. » Gust van Werveke avait trouvé un emploi comme secrétaire de la Fédération des industriels puis comme directeur politique du Landwirt. Il avait relativisé ses espoirs dans le soleil se levant à l’Est, mais n’avait pas pour autant baissé la garde : « Bruxelles menace l’indépendance du pays, Rome en veut à notre honneur. Un jour, au chant de la victoire, nous saurons pardonner à ceux qui voudraient nous convertir à coups de cravache et de goupillon. » Nicolas Konert était parti à Paris, l’arrêté d’expulsion le visant étant devenu sans objet. Il s’était reconverti dans des activités littéraires moins dangereuses, publiait une chronique de la littérature allemande dans la revue progressiste Europe et assumait pour les Éditions Rieder des tâches de traducteur pour des auteurs allemands.

L’Assoss était ouverte à toutes les opinions, à toutes les discussions, tolérante, fraternelle, consensuelle. La Russie révolutionnaire avait survécu, mais elle n’attirait plus les jeunes intellectuels du pays. La France militariste et chauvine séduisait encore quelques bourgeois avides de décorations et quelques professeurs habitués aux réceptions. L’Assoss se réfugiait dans des idéaux de substitution, moins ambitieux, plus vagues, l’anticonformisme, l’antinationalisme, l’anticléricalisme. Pol Michels et Gust van Werveke faisaient de leurs aventures politiques la matière de romans et de récits autobiographiques destinés à faire rêver les plus jeunes, comme eux-mêmes, au temps de l’occupation allemande, avaient rêvé des cabarets de Montmartre, enrichissant la mémoire collective de l’Assoss d’une nouvelle couche. La révolution se transformait en religion, illuminant de ses astres morts le chemin des nouvelles générations. La nostalgie prenait le dessus sur la volonté d’agir.

L’Assoss avait participé en août 1921 au Bureau international de la paix en y présentant une motion qui fit l’unanimité, réconciliant les francophiles et les bolcheviks : « Les ombres sanglantes fraternellement unies de Jaurès et de Liebknecht, morts pour la Paix, nous ouvrent la route ; ils seront suivis. À bas la Guerre ! Vive la Paix ! » En août 1922, le gouvernement Reuter présenta un projet de loi visant à recruter une armée de 3 000 hommes et à introduire le service militaire. L’Assoss riposta par un pamphlet : « Wir verweigern den Dienst ». Des réminiscences littéraires remontaient à la surface : « Soll sich dann die ganze Jugend Luxemburgs von Jahr zu Jahr nackend durch ein Musterungslokal schleppen, zu dem höheren Lebenszweck immerhin, vor jenem erlauchten, fremdländischen Herrn stramm stehen zu dürfen und im Paradeschritt der Verzweiflung zugetrieben zu werden? »2 Cela n’empêcha pas Albert Wehrer d’exprimer le point de vue opposé au nom d’un nationalisme éclairé.

Le juriste Robert Als, élu président de l’Assoss en 1921, rappela encore une fois les grands principes : « La monarchie n’est qu’un fait, un acte de simple tolérance – et les actes de simple tolérance ne peuvent fonder ni possession ni prescription. » Le raisonnement était irréfutable. Quatre ans plus tard, Als célébra « une gerbe subite d’étincelles crépitantes, la claire fusée républicaine, nuancée, il est vrai de lueurs rouges et de teintes simplement antidynastiques. » Il démontra qu’il était possible de concilier le principe de la souveraineté populaire avec la pratique de la monarchie parlementaire3.

L’Assoss n’eut pas assez de sarcasmes pour couvrir de ridicule les projets des adeptes de la « Nationalunio’n » et de Siggy vu Lëtzeburg (Lucien Koenig), qui voulaient reconquérir Bitbourg, Metz et Arlon, et récupérer avec les territoires perdus les restes de Jean l’Aveugle. Un nationalisme de repli sur les traditions leur apparaissait comme la pire des perversités. Quelle ne fut donc la surprise quand Albert Wehrer, secrétaire politique du mouvement nationaliste, rompit brutalement avec ses amis et rejoignit l’Assoss.

Albert Wehrer, que son mentor Lucien Koenig décrivait comme un enfant gâté toujours tiré à quatre épingles, avait essayé en 1919 et en 1920 d’imprimer à la « Nationaluni’on » une définition de la nation s’inspirant des idées de la Révolution française, du Risorgimento italien, d’Ernest Renan, de Jean Jaurès et du président Wilson, bataillant contre « la théorie abjecte de l’impérialisme boche ou du racialisme slave » et contre les « Belgo-Boches », partisans de Pierre Nothomb. Pour Wehrer le nationalisme n’était pas incompatible avec l’internationalisme, il en était la condition. Wehrer rompit avec ses amis, quand ceux-ci s’enthousiasmèrent pour les idées de Maurras et les méthodes de Mussolini.

Michels, van Werveke, Schommer, Als, Wehrer avaient en commun le fait d’appartenir à la génération de ceux qui étaient nés autour de 1896, qui avaient eu 18 ans en 1914 et qui avaient terminé leurs études en 1922. Frantz Clément leur fit la remarque lors de la parution de L’Annuaire de 1922. « Die meisten Mitarbeiter sind alte Herren. » S’adressant plus particulièrement à l’un d’entre eux, sans doute Michels, il ajouta : « Er will nicht verstehen dass die Jugend müde sein soll, an den Toren der Zukunft zu rütteln und ihren frohen Widerspruchsgeist gegen die Einschläferer tagtäglich zu erproben. »

En 1923, La Voix des Jeunes cessa de nouveau de paraître. L’Assoss annonça un retour aux fondamentaux du syndicalisme étudiant : « L’Annuaire parlera exclusivement de l’étudiant, de ses joies et de ses doléances. » L’Assoss fréquenta les assemblées internationales de la Confédération internationale des étudiants (CIE) en compagnie des délégués de l’association des universitaires catholiques, créa un service de renseignements universitaires, échafauda une réforme des études supérieures pour mettre fin au système si particulier de la collation des grades au Luxembourg, s’engagea pour l’accès aux cités universitaires et pour la création d’un fonds de prêts d’honneur pour étudiants.

La défaite électorale de la gauche en 1919 avait été un fruit de la peur et de la division. Le parti de la droite connut à son tour trois scissions, qui permirent à la gauche de revenir au pouvoir en 1925 sous le gouvernement Prüm. Le Luxemburger Wort soupçonna l’action des jeunes loups de l’Assoss, van Werveke, Schommer, Wehrer d’avoir été à l’origine de cet accident de l’histoire.

En octobre 1926, Gust van Werveke fit venir à Luxembourg le comte Coudenhove-Kalergi, fondateur du Mouvement paneuropéen, et constitua un comité dont il assuma le secrétariat et Émile Mayrisch la présidence. Il considéra que le Cartel international de l’acier était une première étape d’une Confédération européenne s’affirmant face à la Russie soviétique et à la puissance américaine.4

En 1926, l’Assoss put faire état de 772 membres, 467 honoraires et 305 effectifs. Parmi ces derniers, les ingénieurs dominaient toujours, mais les juristes étaient les plus assidus. De 1919 à 1933, on compta treize juristes sur les quatorze présidents qui s’étaient succédé à la tête de l’association. L’Assoss devenait un lieu de rencontre pour les futurs membres de l’élite administrative, judiciaire et politique du pays, avec une prédilection de plus en plus nette pour le notariat (Émile Kintgen, Roger Wurth, Tony Neumann). L’Assoss fut aussi une pépinière pour le recrutement du monde de la presse et de la politique. Van Werveke prit en 1924 la succession de Frantz Clément à la tête du Escher Tageblatt, Paul Weber celle de Marcel Noppeney à la tête de L’Indépendance luxembourgeoise et Schommer dirigea la Freie Presse, organe du parti des libéraux de gauche, dont il était l’inamovible secrétaire.

Sur la centaine de membres des différents comités et commissions s’étant succédé de 1919 à 1933, le sexe féminin était pratiquement absent, bien que le nombre des femmes atteignît tout de même 27 membres en 1933, soit six à sept pour cent des membres effectifs.5 Le mouvement d’émancipation, qui avait coïncidé avec la pétition des femmes pour le droit de vote en juin 1918 et la participation des femmes aux manifestations républicaines, resta sans suites. Marguerite Servais-Mongenast, Alice Welter, les sœurs Brimmeyr, Pola Weber ne furent pas remplacées. L’introduction du droit de vote ne changea ni les mentalités ni les structures. La domination masculine était solidement charpentée par le Code Napoléon et par les règles de bienséance. Les femmes apparaissaient dans les réclames, mais elles ne fréquentaient pas les stades, les bistrots et les autres lieux de circulation et de socialisation.

Entre 1923 et 1932, La Voix des Jeunes ne parut plus que six fois à des intervalles de plus en plus distants. L’Annuaire de 1926 fut le dernier avant celui de 1933. La troisième génération de l’Assoss n’éprouvait pas le besoin de s’exprimer ni par des poèmes ni par des articles et encore moins par des actions. Le monde extérieur n’arrivait qu’à travers les conférences que les anciens prononçaient pour les jeunes. Il fut question de l’avènement du fascisme (Michels), de la crise constitutionnelle de 1918 et du nouveau statut international du Luxembourg (Wehrer), de la double stratification de l’âme française (Clément), des maladies vénériennes (Dr. Demuth), de d’Annunzio, Rilke, Colette, Gide, Gandhi et Toutankhâmon. Les futurs étudiants étaient disposés à se cultiver, mais ils n’avaient rien à dire.

L’événement le plus important des années vingt fut le premier Bal de l’Assoss qui eut lieu le samedi 13 mars 1926. Déjà deux mois plus tôt, l’Assoss avait fait savoir qu’une redoute masquée et parée aurait lieu ce jour-là au « Palais Municipal ». Des entrefilets avaient paru dans la presse amie : « À quoi rêvent les jeunes filles ? À la Redoute de l’Assoss. » « Où s’amuse-t-on ? À la Redoute de l’Assoss. »

Pendant quarante ans, le bal de l’Assoss se déroulera au même endroit et selon la même formule. Un comité des fêtes réunissait les esprits les plus spirituels et les artistes les plus doués pour déterminer la couleur dominante et le sujet du bal, souvent sous forme d’un jeu de mots et consacra beaucoup d’ingéniosité pour confectionner les décors. Le Bal se déroulait sur plusieurs étages dans le bâtiment du Cercle, avec plusieurs orchestres, un Bar américain (ou Bar du Paradis Perdu), un toboggan, un concours de travestis, des polonaises, de l’exotisme, des allusions à l’actualité, du bruit et de la fureur, une véritable explosion de mouvements, de couleurs, avec nuit blanche pour toute la ville. Un grand ramdam qui inévitablement débordait sur la Place d’Armes et les alentours proches et lointains.

Avec l’organisation du premier bal, l’Assoss renouait avec l’esprit des cabarets de Montmartre et des audaces de l’avant-garde artistiques de la grande époque de Munich qui avait illuminé ses premières années. Les apprentis-artistes avaient toute liberté pour créer l’affiche et aménager des décors. Pour le premier bal ce fut le professeur de dessin Félix Glatz qui assuma la responsabilité de chef-décorateur. A partir de 1933, Raymond Mehlen, un homme venu du métier, éleva l’art de la décoration à un niveau international en rupture avec les normes traditionnelles.

En 1926, on choisit le vert et le jaune, couleurs du printemps, en 1927, ce fut une « Redoute multicolore » consacrée aux héros et héroïnes de roman. Suivirent le jaune avec le désert et l’oasis, le bleu du ciel et de la mer avec le Bal maritime et terrestre, le Cirque Assoss avec la Guinguette des Quat’ Sous, la Rhapsodie en Rouge, le rouge des baisers et du rouge à lèvres, les Terres Chaudes et lointaines avec cette publicité qui rend bien compte de l’esprit qui animait à cette époque les seigneurs de la terre : « Mesdames, 23 fiançailles à la suite de la Redoute 1931. C’est à l’Assoss qu’on trouve les meilleurs maris. Venez donc à la Redoute des Terres Chaudes et nous verrons bien. » On n’oublia jamais de remettre un don à la Croix Rouge.

La presse amie ne fut pas avare d’éloges : « Es braust ein Ruf wie Donnerschall. Im ‘Zerkel’ ist Studentenball ». « Es war das Fest der Assoss, das munterste und berückend schönste, das unentrinnbarste […] Es verlieh dem Ganzen den Glanz einer besseren, leichteren, unbedingteren Welt, in der sich alles in Liebens-geste auflöst. » Tout le monde était content, les danseurs, les cafetiers, les musiciens, les futures épouses et belles-mères, sauf le clergé de la ville qui avait consacré la capitale au culte de la Vierge Marie.

1 La Voix des Jeunes, 5/1922.

2 La Voix des Jeunes, 7/1922.

3 Annuaire de l’AGEL, 1922 et 1926.

4 Gust van Werveke, “Für Paneuropa”, 1926, 12 p.; Escher Tageblatt, 27 janvier 1928; “Vom Stahlkartell zum Reiche Lothars”, Escher Tageblatt, 5 mars 1927; ”Emil Mayrisch gestorben”, Escher Tageblatt, 5 mars 1928.

5 Berthe Gehlen constitue l’exception qui confirme la règle.

Henri Wehenkel
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