photographie

Les détours algériens de Bruno Boudjellal

d'Lëtzebuerger Land vom 04.02.2022

Le photographe Bruno Boudjellal expose son travail à l’Arsenal de Metz. Détours-Retour - Les voyages en Algérie 1993-2013 évoque ses liens tissés avec l’Algérie, lui, qui, père algérien et mère française, s’y rend pour la première fois en mai 1993. « C’était la première fois que je foulais la terre où était né mon père et dont je ne savais rien jusque-là », raconte Boudjellal. « En effet, mon père est Algérien et ma mère est Française, mais mon origine algérienne m’a toujours été cachée et jusqu’il y a seize ans, je n’avais jamais rencontré ma famille paternelle ». Les photographies exposées rendent compte de ce reportage photographique sur Alger en mai 1993 tout autant que des intrications familiales qui l’habitent.

Livret de famille « Je ne connaissais que le lieu de naissance de mon père, rapidement lu sur le livret de famille, mais cela suffit pour les retrouver un jour de mai 1993, dans un petit village de la région de Sétif, où une rangée de femmes en pleurs m’accueillit par une volée de youyous ! », détaille Bruno Boudjellal. Ses photographies attestent de cette effervescence première qui, en noir et blanc, voient voisiner membres de sa famille, danses célébrant les retrouvailles familiales, décomposition du mouvement au travers des clichés disposés les uns à côté des autres. Figurent aussi paysages désolés, vastes étendues désertiques, immeubles communautaires de style soviétique construits à la hâte après l’Indépendance en 1962 pour loger la population mais aussi la tragédie. Une tragédie qui affleure, sensiblement.

Suspicion Mai 1993 correspond aussi à un certain climat de suspicion et d’insécurité lié à la situation en Algérie et à ses rebondissements en France. Bruno Boudjellal le confesse sans détours dans le cadre de l’exposition : « Cette première prise de contact – malgré l’émotion des retrouvailles – se fit cependant dans des conditions difficiles liées à l’actualité de ce pays : prêches de Madani de Belhadj à la mosquée dite des Afghans à Belcourt, attentats et assassinat perpétré sur tout ressortissant étranger, climat de suspicion et d’insécurité, « ninjas » sillonnant les rues d’Alger… ». À la quête d’identité du photographe s’ajoute donc le regard documentaire posé sur son pays. Cette violence ressort aussi aux travers de ces larges fresques où texte et images, dessins, se confondent. On y discerne un homme cagoulé et une arme à feu du type pistolet-mitrailleur. S’y mêlent les planches photographiques, le dénuement de la vie là-bas, la famille, jeux de regards.

Regards Des jeux de regards car c’est un peu comme si ces photographies, disposées tour à tour les unes à côtés des autres, au-dessus ou en dessous, se regardaient en écho. Les images sont intimes ou documentaires, parfois recouvertes de peintures de couleurs. L’ensemble produit une symphonie déséquilibrée, une symphonie du chaos du conflit d’alors, « décennie noire », suspicions et indécisions. Le regard documentaire, s’il parcourt ce récit algérien, n’en est pas moins fragmenté, ambivalent. À la joie s’est mêlé la terreur que les participants aux danses photographiées espèrent interstice. Et puis il y a la quête d’identité. Celle de toute une famille. Boudjellal écrit à ce propos : « Je m’aperçus que les 45 ans que mon père avait passés en France l’avaient rendu totalement amnésique ». Une amnésie dont se nourrissent aussi les « harragas », silhouettes vacillantes, fantomatiques d’une Europe fermée, entre-aperçues dans la vidéo qui clôt l’exposition.

Harragas « Harraga » est un mot arabe qui veut dire brûler. On désigne ainsi les jeunes qui partent, qui brûlent la route, pour essayer de rejoindre l’Europe. En Algérie, ils partent essentiellement de deux régions, celle d’Annaba à l’est pour se rendre en Sardaigne et celle d’Oran à l’ouest pour se rendre en Espagne. Avant de prendre la mer, les harragas demandent à des Algériens vivant en Espagne ou en Italie de leur envoyer des cartes SIM espagnoles ou italiennes. Puis ils les mettent dans leurs téléphones portables avant de prendre la mer. Ils tentent alors de se diriger à l’aide de ces cartes pour savoir s’ils se rapprochent ou non des côtes espagnoles ou italiennes. Boudjellal offre un aperçu inédit de ces vies d’espoir. Lueur qui brille au loin lorsque le paysage, mer noire à la nuit tombée, s’est installé.

Bruno Boudjellal : Détours-Retour- Les voyages en Algérie 1993-2013 à voir à l’Arsenal à Metz jusqu’au 20 février

Florence Lhote
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