Sous leur apparente légèreté, les œuvres d’Irina Gabiani renferment une gravité qu’on ne leur soupçonne pas à première vue. C’est que son parcours de vie, comme son travail artistique, est profondément imprégné de l’histoire de son pays natal, la Géorgie, devenu le théâtre d’un inquiétant virage répressif et autoritaire mené sous influence russe. Installée depuis 1998 au Luxembourg, dont elle possède aujourd’hui la citoyenneté, Irina Gabiani (née en 1971) a grandi dans cet ancien État satellite de l’URSS. Elle s’est formée pendant quatre ans à l’académie des Beaux-Arts de la capitale, Tbilissi, où elle a reçu une éducation classique basée sur l’étude des techniques et de la composition des genres picturaux. Aujourd’hui, elle mobilise dans sa pratique ces apprentissages, et y a intégré des moyens d’expression plus en phase avec l’époque, telles que la performance, la vidéo ou la céramique, qu’elle a découverts lors de sa formation à la Rietweld Academy of Arts d’Amsterdam (1994-1997). Cette double appartenance culturelle, héritée et construite, caucasienne et européenne, se retrouve à chacune des étapes de son parcours. Lorsqu’elle évoque les influences qui innervent son travail, elle cite d’abord Niko Pirosmani (1862-1918), peintre d’enseignes itinérant dont, enfant, elle reproduisait les toiles dans ses carnets de dessins. Dernièrement encore, sa série Minimal-Complexity (2024) en reprenait les fonds noirs, les ustensiles de cuisine chers au peintre géorgien qui trouvait refuge dans les tavernes de Tbilissi, mais aussi la capacité de celui-ci à transformer le moindre signe visuel en un autre, équivoque. Ainsi, là où Pirosmani fait d’un simple chapeau une auréole consacrant le quotidien d’un Pêcheur à chemise rouge (1908), Irina s’empare d’une assiette pour l’inscrire dans un univers où se rejoignent le fini et l’infini, le micro et le macro (My Plate Hat, 2024).
D’autres artistes, souvent martyrs du régime soviétique, font partie de son panthéon personnel. À l’instar de Petre Otskheli (1907-1937), excellent peintre et scénographe géorgien exécuté à l’âge de trente ans, qui nous rappelle que la Géorgie fut aussi la patrie de naissance de Staline. La plasticienne mentionne encore David Kakabadzé (1889-1952), dont les aspirations modernes à l’abstraction ont été réduites à néant par le dogme du réalisme socialiste. Ainsi de Sergei Paradjanov (1924-1990), le fameux cinéaste des Chevaux de feu (1965), censuré en raison de son homosexualité et de son attachement aux traditions caucasiennes, dont Irina confie se sentir le plus proche. « Nous partageons cette même sensibilité nourrie de l’atmosphère unique de Tbilissi et de la Géorgie, un carrefour situé à la frontière entre l’Orient et l’Occident. Cette identité traverse de manière constante mes créations, façonne mon rapport aux motifs, à la spiritualité et à la matière », déclare celle qui aime se parer d’amples costumes géorgiens lors des vernissages de ses expositions.
Côté international, les références s’élargissent à Tony Cragg, Anselm Kiefer, Anish Kapoor ou Chiharu Shiota, même si leurs univers plastiques diffèrent du sien. Dans son travail, les distorsions et variations d’échelles sont fréquentes. Une pomme peut ainsi devenir plus grosse qu’une figure humaine ou rapetisser au point de s’apparenter à une étoile. C’est que, chez Gabiani, tout est relativité et mise en relation d’éléments interdépendants, selon sa vision organique de l’existence où toute chose a son importance et participe de l’unité du monde. En 2011, Irina Gabiani a eu le plaisir d’exposer à l’Arsenale, dans le cadre de la 51e édition de la Biennale de Venise. C’était au sein du pavillon italien, nationalité qu’elle a acquise par alliance. Parallèlement, ses œuvres sont montrées à l’Université de Luxembourg et à la Cour de Justice des communautés européennes ainsi qu’à la Galerie Nosbaum Reding. L’artiste rêve à présent de représenter un jour le Luxembourg à Venise.
Les récents événements de Géorgie, avec la lourde répression des manifestants et la suspension du processus d’adhésion à l’Union européenne, ont réveillé les vieux démons de l’époque soviétique. Irina Gabiani était présente parmi la foule le 9 avril 1989, lors du « Massacre de Tbilissi ». Elle se souvient : « Nous manifestions pacifiquement pour l’indépendance de la Géorgie face au régime terroriste soviétique. Par hasard, je suis partie vingt minutes avant que l’armée ne lance une attaque brutale pour écraser la foule. Les troupes russes ont massacré et asphyxié des citoyens, utilisant des gaz chimiques toxiques et des pelles aiguisées, faisant 21 morts, principalement des jeunes femmes, et des centaines d’intoxiqués. J’ai pris conscience de la cruauté et de l’imprévisibilité d’un pouvoir sans limites. » Un traumatisme qu’est venu exhumer l’actualité politique en Géorgie. Par la suite, Irina Gabiani a été témoin des guerres qui ont opposé l’armée géorgienne aux séparatistes abkhazes (1992-1993), mais aussi celle qui s’est déclarée en 2008, où elle s’est retrouvée coincée à Tblissi sous les bombardements russes avec sa fille, alors âgée de cinq ans. « Toutes ces épreuves, admet-elle, m’ont montré à quel point la vie et la liberté sont fragiles. Cela m’a conduit à chercher le lien, la résilience et la survie au milieu des ruines de manière obsessionnelle. »
Ses souvenirs mêlés à l’actualité récente sont au cœur de l’exposition qui vient d’ouvrir à la Galerie Raffaella de Chirico à Milan. Intitulée Every object in the Sky looks like a Star, celle-ci débute par la vidéo Inherited Burden (2010-2022) qui met en scène sa fille au sein d’un cadre peint. Affublée d’une longue et lourde traine confectionnée à l’aide d’un sac en plastique bleu, la jeune fille avance péniblement sur un sentier bordé d’un champ de colza. Impossible de ne pas reconnaître dans ce tableau animé, une métaphore écologique et historique de notre époque, où les plus jeunes générations voient leur futur entravé par des logiques de pouvoir. Cela, sur un fond de couleurs évoquant le drapeau ukrainien. L’Histoire se répète et Inherited Burden constitue logiquement « un avertissement pour le présent », prévient Irina. Et d’ajouter : « Face à la situation politique actuelle en Géorgie, ma plus grande peur est de voir ma patrie retomber dans le piège de ce même régime russe. »
Plus avant, à la façon de villages Potemkine, une dizaine de toiles érige leurs « façades trompeuses » qui renvoient à l’hypocrisie et aux mensonges du régime soviétique. Alors que la population était vouée à toutes sortes de privations, Irina Gabiani rappelle que les élites bénéficiaient d’immenses privilèges et disposaient de magasins exclusifs et restreints, inaccessibles aux citoyens ordinaires. De loin, le spectateur a l’impression de pénétrer au sein d’un monde radieux, paradisiaque, sorte de Soviet-Disneyland peuplé d’animaux soustraits à leur environnement (zèbres, flamants roses, pingouins). De près, la technique du collage s’impose au regard et découvre l’envers du décor : un univers d’abondance fictif et arbitraire, idéologiquement clos. C’est ainsi que l’art d’Irina Gabiani met en abîme des mécanismes similaires au pouvoir politique, tous deux participant par des voies distinctes à l’édification d’un monde illusoire et artificiel. Les titres donnés à ses œuvres traduisent sans détour le sens de la mystification (Sweet Landscapes of Control ; Private Paradise). Ailleurs, même la végétation paraît dénaturée, irréelle, comme en témoigne la figure d’un baobab réalisée à partir de collages de multiples roues de voiture (We Are Not Your Baobabs, 2026). Au milieu d’un paysage lunaire constitué d’images de manifestants, l’étrange arbre déploie pourtant ses puissantes ramures, allégorie de l’esprit de résistance face aux guerres et aux catastrophes climatiques. Toute ressemblance avec l’Histoire est évidemment fortuite.