Quel est le point commun entre la pénicilline, la loi universelle sur la gravitation, l’hélice à pales pour bateau et les rayons X ? Eh bien, il s’avère que toutes ces découvertes scientifiques ont été faites « par hasard », ou avec l’aide fortuite de ce dernier. En science, ce phénomène imprévisible porte un nom : la sérendipité. Ce concept touche aussi l’archéologie, à l’exemple des conditions de mises au jour des premiers restes fossiles de l’homme de Neandertal, ainsi que des ruines de Pompéi, de la Pierre de Rosette, mais aussi de la femme préhistorique du Loschbour au Luxembourg.
De nos jours, un adage populaire dit que « le hasard fait bien les choses » et dans l’antiquité, pour orienter favorablement le hasard, les Grecs n’hésitaient pas à invoquer et honorer la divinité Tyché, déesse de la providence, protectrice des cités et maîtresse de la destinée des mortels. Force est de constater que le hasard continue de s’inviter aléatoirement dans nos quotidiens, ce que le philosophe français Voltaire se plaisait à dénommer « bizarrerie de la providence » en 1748 dans Zadig.
Un heureux hasard vient tout récemment d’éclairer sous un nouvel angle le 90e anniversaire d’une découverte archéologique majeure effectuée sur le territoire luxembourgeois entre le moulin de Reuland et la cascade du Schiessentümpel, dans la région du Mullerthal. Celle d’une sépulture à incinération préhistorique mise au jour dans une fosse de très faible envergure en mai 1936 par l’instituteur Nicolas Thill (1885-1967) et son ouvrier Charles Weber (1886-1946). Ils dégagèrent cette petite structure en creux dans un talus de terre, sous un abri gréseux au lieu-dit Loschbour en rive gauche de l’Ernz noire.
Cette modeste crémation contenait quelques restes brûlés d’une femme datant de près de 9 000 ans, au temps des derniers chasseurs-cueilleurs mésolithiques. Cette faible dépression et son amas charbonneux furent interprétés par les fouilleurs de l’époque comme une structure de combustion. Les modestes os et autres vestiges collectés furent déposés dans une enveloppe annotée : « gisement ‘Loschbour’, ossements trouvés dans le foyer », indication écrite de la main de Marcel Heuertz (1904-1981), ancien directeur du Musée d’Histoire naturelle de Luxembourg.
Ce pli et son contenu furent retrouvés par hasard en 1998 lors du rangement, classement et reconditionnement des anciennes collections préhistoriques par Foni Le Brun-Ricalens, alors nouveau conservateur de la section Préhistoire auprès du Musée national d’histoire et d’art. Cette enveloppe froissée inédite, non ouverte depuis des décennies, contenait les restes brûlés de quelques ossements animaux et humains dont quelques-uns portaient des traces de découpe post-mortem, ainsi qu’un éclat de silex et un élément de parure constitué par un coquillage fossile perforé intentionnellement, de type Bayana lactea, originaire de la région champenoise.
La petite fosse était en réalité une sépulture à incinération. À souligner qu’à l’échelle de l’Europe, de telles crémations mésolithiques demeurent extrêmement rares. Celle de Loschbour a fait l’objet de plusieurs publications spécialisées et de présentations auprès de la communauté scientifique. Parallèlement, des fouilles de contrôle ont été réalisées en 2006 sur le terrain par la section Préhistoire du musée sous la direction de Laurent Brou. Côté médiation scientifique, modernité numérique et virtuelle oblige, une vidéo est accessible sur Youtube. Une vitrine des collections permanentes visitables au Musée national d’archéologie, d’histoire et d’art lui est consacrée depuis 2011.
Retour sur les données factuelles
À ce jour, le site préhistorique du Loschbour a livré les deux plus anciennes sépultures humaines trouvées au Grand-Duché, à savoir une incinération féminine et une inhumation masculine. Cette dernière, dont le génome ADN particulièrement bien préservé, sert de référent mondial pour l’étude des populations préhistoriques, est la plus connue. Elle figure dans les manuels scolaires sous le nom de « l’homme de Loschbour ».
Ces deux ensembles funéraires aux rituels différents sont attribuables à la période mésolithique, ils ont été datés tous les deux avec la méthode isotopique du carbone 14 par spectrométrie de masse par accélérateur (AMS). La femme du Loschbour, datée aux alentours de 7 000 ans avant notre ère, s’avère être quelque mille ans plus ancienne que l’homme du Loschbour, daté d’environ 6 000 ans avant notre ère.
Petit rappel sur les circonstances de découverte. Pour mémoire, l’instituteur Nicolas Thill, passionné de préhistoire, explora successivement au cours des années 1930 jusqu’après la seconde guerre mondiale avec l’approbation du Musée d’histoire naturelle, différents abris sous roche des vallées de l’Ernz noire et blanche, dynamiques ruisseaux qui dégagèrent avec le temps d’importantes falaises dans la formation hettangienne du grès de Luxembourg. En automne 1935, l’instituteur natif de Heffingen met au jour sous une dalle de pierre rougie un squelette humain complet en connexion anatomique. Il en informe le jour même Victor Ferrant (1856-1942), directeur du Musée d’histoire naturelle. Marcel Heuertz, anthropologue-préhistorien, alors professeur-assistant détaché depuis 1932 auprès dudit musée, a consigné dans ses souvenirs la nouvelle de cette découverte : « Un jour, le 7 octobre 1935, quand j’étais avec Victor Ferrant, directeur du Musée, celui-ci reçut une communication téléphonique qu’il n’arriva pas à comprendre. Il m’appela en disant : ‘Je crois que c’est Nicolas Thill, mais il bredouille tellement que je ne saisis pas ce qu’il veut’. Je pris l’écoute et voici la conversation qui s’engagea : ‘Ech hunn en, ech…, ech… hunn en !‘ ‚Wén hut der ?‘ ‘Ma de Männchen !‘ »
Avec l’émotion non dissimulée d’un passionné, il s’agit de la découverte, il y a un peu plus de 90 ans, du squelette de l’homme du Loschbour. La chance du débutant diront certains, chance qui sourira à Nicolas Thill à nouveau les années suivantes. Mais autant les conditions de fouilles et de documentation de terrain sont connues pour la sépulture masculine fouillée par Nicolas Thill, Marcel Heuertz et Charles Weber, autant, pour l’incinération féminine, nous ne disposons d’aucune information. Hormis l’enveloppe, nous ne connaissons qu’une petite mention de la présence d’ossements et de leur emplacement de découverte indiquée par un petit carré noir sur un plan publié en 1950 par Heuertz avec pour seule légende : « foyer ».
Aucune autre description ne nous étant connue à ce jour, la date supposée et proposée de mise au jour de l’incinération était fin 1935, dans les semaines qui suivirent la découverte de l’inhumation début octobre 1935. Dans ce contexte, le livre-chronique du Musée d’histoire naturelle tenu par Marcel Heuertz n’indique rien sur la poursuite d’investigations au Loschbour, il mentionne que Nicolas Thill, parfois accompagné dans ses recherches de M. Soissons, entreprend plus tard en 1936 des fouilles dans un autre abri, celui d’Atsebach situé à proximité du Loschbour. Nicolas Thill y découvre le 13 octobre 1936 un autre squelette, mais c’est une autre histoire…
Alors quoi de neuf ?
C’est là que le hasard fait son entrée en scène. Lors d’un récent marché aux puces en Belgique, Marc Schoellen remarque et acquiert un vieil album de photographies noir et blanc des années 1930-1940. Il contient des souvenirs de différentes excursions effectuées à vélo dans différentes régions belges et frontalières, dont le Grand-Duché. Les agents photographiés portent souvent un béret orné d’un badge circulaire avec le sigle CIBE. Après recherche, il ressort que cet album reflète certains des voyages effectués par le personnel de direction de la Compagnie Intercommunale Bruxelloise des Eaux (C.I.B.E.), devenue aujourd’hui Vivaqua.
L’ouvrage est composé de tirages photo qui sont groupés par trois ou quatre sur des feuillets clairs. Chaque cliché est assorti d’annotations manuscrites à l’encre noire, à savoir un numéro (au-dessus), une date (sur les côtés) et un lieu (en dessous). Parmi les prises de vue, certaines concernent des lieux luxembourgeois remarquables comme le château de Vianden, la cascade du Schiessentümpel, les antennes radio RTL, etc. Sous le numéro 277, un cliché, pris en plan large le 30 mai 1936, présente un sujet hors du commun, à savoir des recherches archéologiques. On y lit la légende en dessous : « Blumenthal - fouilles ».
Blumenthal est le dernier hameau que les excursionnistes belges ont traversé à vélo avant de visiter les excavations situées en bordure de la route CR 121 qui mène à la cascade précitée, puis à Mullerthal. Or, il s’agit du site préhistorique du Loschbour. L’abri est reconnaissable d’après les reliefs singuliers de la paroi rocheuse érodée.
Ce document inédit est particulièrement intéressant. D’une part, il nous apprend que les fouilles se sont poursuivies en 1936, et, d’autre part, il renseigne sur l’épaisseur de près de deux mètres des sédiments composant le talus, ainsi que sur la méthode de fouille mise alors en œuvre. Celle-ci progresse par tranchées orthonormées perpendiculaires à la paroi, fouillées par décapages stratigraphiques en plan en suivant, au fur et à mesure, les différentes couches sédimentaires. Par ailleurs, les outils employés sont ceux du carrier. On distingue houe, piochon, pelle, pioche et brouette en bois dans laquelle on peut apprécier la finesse des sédiments excavés. On observe également la mise de côté de gros blocs et, semble-t-il, des rejets de tamisage.
Concernant les personnes figurant sur la photographie, on peut distinguer deux groupes. D’une part, les excursionnistes descendus de leur vélo, groupe composé de cinq femmes et de cinq hommes (auquel il faut ajouter la personne qui prend le cliché). Coiffés la plupart d’un même béret, certains se mettent en scène en faisant semblant de creuser à l’aide de martelette, pioche ou houe. D’autre part, il y a trois locaux : au premier plan, debout, un ouvrier-fouilleur moustachu en gilet avec chapeau, il est en train de pelleter et de saper le profil stratigraphique du bas vers le haut. Derrière lui, également debout mais en veste boutonnée, se trouve un autre homme à moustache avec une grande casquette gavroche. Ce dernier, plus corpulent, fait penser à l’ouvrier-fouilleur Charles Weber. Au fond à gauche, en gilet, veste ouverte et tête nue, avec une attitude de contremaître, un homme semble diriger les opérations, peut-être, est-ce M. Soissons qui secondait Nicolas Thill dans ses recherches préhistoriques. L’enseignant d’Heffingen, bien que les explorations soient menées sous sa direction, n’a pas été identifié sur ce cliché. Serait-ce celui qui prend la photographie ?
D’un point de vue chronologique, pour préciser la date de découverte de la « femme du Loschbour » en comparant avec le plan publié en 1950 repris tel quel dans la synthèse sur les Documents préhistoriques du territoire luxembourgeois que Marcel Heuertz publie en 1969, l’avancement des fouilles ne se trouve fin mai 1936 qu’à mi-abri et se dirige en aval de la vallée. La crémation mésolithique, située à quelques mètres au nord de la zone en cours d’exploration, sera trouvée ultérieurement, entre début juin et la mi-juillet 1936, date de retour du jeune Marcel Heuertz de son séjour d’études anthropologiques de cinq mois et demi auprès du Museum national d’Histoire naturelle de Paris, au sein du Laboratoire d’anatomie comparée dirigé par le Professeur Raoul Anthony (1874-1941). Après la période estivale, Thill et Weber débuteront de nouvelles explorations sous les abris voisins d’Atsebach.
Ces nouvelles données ont été acquises grâce au hasard couplé à la sagacité de l’historien Marc Schoellen. Sa curiosité et sa bienveillance ont permis d’identifier un des premiers clichés inédits de fouilles préhistoriques méthodiques au Grand-Duché. Ce qui pouvait n’être a priori qu’une simple photographie souvenir, un cliché anecdotique, s’avère être 90 plus tard, fruit du hasard, une source exceptionnelle de renseignements scientifiques novateurs concernant la plus ancienne sépulture actuellement mise au jour sur le territoire luxembourgeois. Formulons le vœu que le hasard et la sérendipité puissent continuer de servir la connaissance.
Un mot voyageur
Le mot anglais serendipity est créé en 1754 par l’écrivain Horace Walpole (1717-1797) à partir du conte persan « Peregrinaggio di tre giovani figliuoli del re di Serendippo » (Voyages et aventures des trois jeunes fils du roi de Serendip) publié initialement par l’auteur italien Cristoforo Armeno (Christophe l’Arménien) en 1557, puis traduit en français par l’homme de Lettres Louis de Mailly (1657-1724) en 1719. Cette version ayant ensuite été traduite en anglais en 1722, Horace Walpole s’en inspire pour élaborer son concept caractérisant des découvertes faites accidentellement et avec sagacité.