Quoi de plus parlant qu’un balai et les gestes de va-et-vient de son maniement, pour évoquer la répétition d’un travail ennuyeux, fatigant et toujours à recommencer ? Clio Van Aerde s’en était servie comme partenaire et adversaire de son corps en 2024 dans la performance Work it - Poetics of Bodies at Work. Elle le sculpte cette fois dans l’exposition working hard on working less. C’est la phase finale de sa recherche sur un objet banal.
Manier le balai, toujours avec son corps mais en sculptrice, est le résultat d’une résidence au tout début de l’année à la Kulturfabrik à Esch, sous le titre Dissident Brooms. Cette autre forme de confrontation de l’artiste est par ailleurs la deuxième présentation au foyer du Escher Theater, curatée par Danielle Igniti, dans le cadre d’une initiative de la Ville d’Esch, Trampoline. Un tremplin trisannuel pour des jeunes créateurs du sud du pays et de la Grande Région, pour leur offrir un solo-show qui les confronte à l’espace de la galerie. Pour Clio Van Aerde, 34 ans, diplômée de l’Akademie der Bildenden Künste Wien, qui cumule les scénographies et créations de costumes au Luxembourg et à l’étranger, c’est la première expérience « statique », elle, qui est plus dans l’air du temps avec ses créations artistiques autour de l’objet et du corps en mouvement.
Aussi, dans cette présentation regrette-t-on de ne pas voir sa performance dansée. Cela n’enlève rien à la qualité de son inventivité comme sculptrice, mais le grand public aurait peut-être un accès plus facile aux formes sculptées présentées dans working hard on working less pour mieux comprendre que la chorégraphe, plie le balai, alors que quand il est son partenaire physique, elle s’y plie. Comment d’ailleurs sculpter un manche et un balai brosse ?
Clio Van Aerde s’appuie sur des expressions populaires qui permettent immédiatement de comprendre. Lidderhannes est adossé à une colonne du foyer comme si le manche était un bras ; dans Coup de barre la fatigue le tort, la brosse est étalée au sol comme des pieds fourbus. On laissera au visiteur deviner la forme de bagarre que Clio Van Aerde donne à Rapp a Klapp. On peut aussi apprécier l’humour et l’ironie d’un volet anthropologique. Dans Drecksarbecht, des pelles à balayette, remplies de sciure et de poussière provenant du travail de sculpture sont exposées dans des vitrines sous verre, tel des objets muséaux.
Clio Van Aerde n’oublie pas l’analyse sociologique et la critique politique de la société. Une partie de l’exposition est un hommage aux workingpoors, à ces hommes et ces femmes qui s’échinent à passer le balai la nuit, à dépoussiérer, à vider les corbeilles à papier. Un travail sans fin où il vaut mieux Se serrer les coudes (deux balais s’appuient l’un contre l’autre). Dans Assemblée générale, les balais sont réunis autour d’un seau en plastique comme les puissants autour d’une table de conseil d’administration. Les négociations sociales sont difficiles : dans Tripartite, les manches poussent chacun dans un sens opposé, le balai fait alors du sur place.
Clio Van Aerde est une fine observatrice des fonctionnements de la société. Qui, sinon une artiste, dressera un monument aux Working Class Heroes ? « W » en chiendent, en coco, en tampico, en paille de riz, en fibre animale, en fibres métalliques, en fibres synthétiques sont élevés au rang d’hommage sous la forme de sculpture sur socle.
L’artiste a la particularité de savoir donner forme et corps à ce que le philosophe Maurice Merleau-Ponty (1908-1961), a appelé la phénoménologie de la perception. « La structure du comportement » et « La Phénoménologie de la perception » n’ont pas de secret pour Clio Van Aerde qui en donne des illustrations percutantes. Lauréate du Prix Edward Steichen en 2024, en résidence à New York, elle a marché au ralenti dans le métro new yorkais avant de se fondre dans le rythme de la foule (Slow-Motion Walk at Union Square, vidéo).
Une Aliénation dont le rythme est marqué par une horloge en balayettes qui tournent à l’envers dans working hard on working less, comme la marche qu’elle réalisa pour son diplôme de chorégraphe (2024 à l’ArtEZ University d’Arnhem). Quel est l’avenir dont seule Clio Van Aerde sait pour l’instant le chemin de pensée ? Deux peintures sur des longues bandes de papier blanc se glissent parmi les sculptures : Balayage peint au rythme du balais (acrylique sur papier) et l’empreinte Au pas de ses chaussures.