L’année dernière, le Talent Lab soufflait dix bougies. Dix années d’expérimentations autour des arts de la scène qui en ont fait un rencard très attendu pour les plus férus de théâtre, d’opéra et de danse, mais aussi pour un nouveau public potentiel qui accroche au format du work in progress. Une formule qui marche également du côté des artistes, puisque pour ce nouveau cru, le Talent Lab annonce avoir reçu rien de moins que 102 candidatures, parvenues de 19 pays. Parmi les six projets sélectionnés pour le laboratoire 2026, une Luxembourgeoise donc : Sara Goerres.
Sara n’est pas une inconnue des scènes locales. Née et élevée au Luxembourg, elle a en effet commencé à se faire un nom en tant qu’assistante à la mise en scène sur plusieurs productions luxembourgeoises, aux Théâtres de la Ville, au TNL, au Kasemattentheater et au Théâtre du Centaure ; et ce après avoir étudié à la Freie Universität Berlin et la Sorbonne. Depuis, elle occupe également le poste de directrice de production, notamment pour la pièce Von Wunden und Wundern créée récemment par Sarah Kilter. Autour d’un verre ensoleillé au Mikrokosmos, elle se confie tout sur ses premiers amours scéniques : « J’ai eu la chance d’avoir une maman qui m’emmenait régulièrement voir des pièces. Vers huit ou dix ans, j’ai aussi pratiqué la danse, et ma professeure Maryline, ancienne élève de l’école Pina Bausch, parvenait particulièrement bien à nous transmettre l’envie de la scène. Tout naturellement, j’ai intégré la troupe de mon lycée, puis la troupe First Steps des jeunes du TNL, qui permettait de créer une pièce. C’était ma première mise en scène et l’envie, déjà présente, s’est ancrée définitivement en moi. »
Fast forward jusqu’à la sélection 2026 du Talent Lab. Sara n’était pas la seule porteuse de projets luxembourgeoise à avoir postulé, et lorsqu’elle entend ses confrères et consœurs lui confier qu’ils n’ont pas été retenus, elle n’y croit plus vraiment non plus. « Pendant quelques jours, je n’ai même pas osé ouvrir le mail ! », image digne d’un épisode de Gilmore Girls pendant lequel le spectateur poireaute cinquante minutes avant de savoir si oui ou non Rory était acceptée à Yale… Mais c’est finalement une bonne surprise qui attend Sara pour Chère Joséphine - La Résistance, un mot récurrent, son projet de seul en scène orbitant autour de la notion de résistance contemporaine et de la manière dont les résistants à travers le monde sont traités aujourd’hui. Une grande avancée pour une démarche de recherche déjà bien entamée. Depuis sa période universitaire, Sara Goerres réfléchit et échange avec des amis autour de leur histoire familiale respective, notamment pour la période de la Seconde Guerre mondiale. À la maison, elle relit en effet des lettres de Josy Goerres, son grand-père, résistant luxembourgeois qu’elle n’a malheureusement jamais eu le plaisir de rencontrer car décédé avant sa naissance.
Pendant la guerre, Josy échange régulièrement par lettres codées avec son ami Albert, résistant lui aussi, basé en France et plus tard fusillé par le Reich. De ce côté de la correspondance, Sara retrouve évidemment plus de lettres écrites par Albert à Josy, à qui il s’adresse secrètement avec l’apostrophe « Chère Joséphine »… La menteuse en scène entame alors un travail documentaire, grâce à ces lettres, à des faux papiers d’époque, aux documents qu’elle trouve au Musée de la résistance d’Esch et à des témoignages. Elle s’adjoint l’aide d’Anne Speltz, photographe documentariste, qui s’intéresse de son côté à la fonction très actuelle de passeur. « On est arrivé à une sorte de grande soupe et il était temps d’essayer de cuisiner quelque chose de pertinent avec tout cela », confie-t-elle avec le sourire. La porteuse de projet sélectionnée est à présent plus à l’aise avec l’utilisation de ce passé familial lourd, mais cela n’a pas toujours été le cas. « Pendant longtemps, j’ai eu l’impression de m’immiscer, de m’inviter dans cette correspondance et d’en faire quelque chose sans légitimité. Mais avec le temps et la progression, je le vois plus comme un vrai hommage à l’engagement et aux actions de Josy et Albert. C’était la bonne chose à faire alors et je trouve qu’il est important d’en parler, en ce moment plus que jamais. Certaines connaissances avec qui j’ai échangé sur le sujet ont un passé familial qui se trouvait de l’autre côté, c’est beaucoup plus difficile à assumer… »
À cette démarche documentaire, Sara Goerres souhaite joindre la réflexion : qu’est-ce que résister de nos jours ? Et aussi et surtout : pourquoi traite-t-on si mal celles et ceux qui résistent ? Chère Joséphine se veut ainsi être un pont entre passé et présent, dans un pays où la lutte contre le nazisme « est cultivée comme une partie intégrante de l’identité nationale », mais aussi « un projet d’aujourd’hui pour demain ». Pour Sara, qui s’estime privilégiée dans le contexte actuel, ce qu’on vit en ce moment appelle à s’interroger sur cette résistance et à se poser la question de la justice, de ce qui doit être fait et de la criminalisation de nombreuses formes de résistance, ou encore, sans aller jusque-là, de cet étrange « mais » qui peut faire son apparition lorsque l’on évoque certains gestes d’un courage pourtant tout sauf anodin… Pour traduire tout cela, un acteur sur scène, Maxi Götte, en dialogue avec lui-même ainsi qu’avec le public - et avec qui Sara se voit volontiers continuer l’aventure et développer la maquette après la présentation de ce week-end.
En cette dernière semaine de préparation, le Talent Lab se meut enfin en une semaine de répétitions, de conseils et de sessions de rencontres et d’échanges entre les différents porteurs de projets et leurs mentors. Une semaine qui enthousiasme Sara, encore en pleine phase d’édition. Quant à sa motivation personnelle à participer à la sélection 2026, elle est venue d’histoires et d’expériences d’éditions passées, mais aussi directement de Tom Leick-Burns, directeur des Théâtres de la Ville de Luxembourg, auprès de qui elle a su trouver un petit coup de pouce moral supplémentaire mais aussi « une explication plus simple sur le format, moi qui croyais qu’un projet devait déjà être bien plus abouti pour être sélectionné. » C’est d’ailleurs ce certains de celles et ceux qui ont tendance à lire les programmes en diagonale peuvent parfois reprocher au festival : son caractère hybride et expérimental, qui peut éventuellement effrayer. Mais bien au contraire : il est tout à fait excitant de se laisser porter par la dynamique de soutien, d’échange et de partage du Talent Lab, qui clôt chaque saison culturelle avec panache, de belles rencontres et, oui, possiblement, parfois, un « mais pourquoi? » toutefois fort bienvenu. Encore mieux en parler aux artistes et aux publics ? Dupliquer le format au vu du nombre de projets reçus ? Pourquoi pas, cette fois : après tout, le Talent Lab est certainement, lui aussi, un work in progress !