Résistant à vingt ans, sociologue et philosophe transdisciplinaire, Edgar Morin aura traversé un siècle en arpenteur, refusant la spécialisation comme on refuse une stigmatisation. On hésite à écrire qu’il nous a quitté : Un homme qui a fait de sa propre vie un objet d’examen constant ne disparaît pas, il lègue sa pensée. Ce qu’il nous laisse n’est pas un système stérile, mais une véritable méthode. Il faut se laisser penser et ce faisant, il faut se remettre en question.
Pour comprendre, il faut revenir à un de ses livres fondateurs, à savoir Autocritique. Publié en 1959 et réédité, Edgar Morin y raconte son adhésion au Parti Communiste en 1940, son anti-stalinisme, puis son exclusion en 1951. Mais il n’y fait pas qu’une confession. Il retourne contre lui-même le rituel stalinien de l’« autocritique » publique. Là où l’appareil exigeait l’aveu de la faute pour mieux se soumettre, Morin en fait un instrument de lucidité. Il ne se contente pas de dénoncer une idéologie, il interroge les ressorts intimes, affectifs et mystiques, qui l’ont conduit lui, comme des millions d’autres, à communier dans la « religion » du salut de la lutte finale, celle du genre humain. C’est dans cette réflexion que s’est formé le geste matriciel de toute son œuvre, s’inclure dans ce qu’on observe. On chemine à travers un récit qui souligne qu’aucune connaissance n’est innocente et qu’aucune certitude ne doit être définitive. Celui qui pense doit d’abord se mettre en défi de lui-même. Le courage du livre ne tient pas dans l’aveu facile, il tient dans la réflexion de l’erreur commise soi-même. Il appelait cela le récit d’une aventure spirituelle. On peut y lire l’acte de naissance d’un esprit libre, celui qui s’autorisera à changer d’avis. Autocritique est une méthode, celle de la pensée comme vigilance permanente.
Cette vigilance a une généalogie, et Edgar Morin n’a jamais caché sa dette envers Blaise Pascal. La pensée de la complexité entière tient dans une intuition des Pensées, car on ne peut pas comprendre les parties sans comprendre le tout, ni d’ailleurs le tout sans les parties. C’est-à-dire que tout est relié, mais notre connaissance découpe, nos systèmes d’éducation isolent, compartimentent et produisent des vases clos. De Blaise Pascal vient aussi le goût des contraires qui sont maintenus ensemble, c’est ce qu’Edgar Morin nommera le principe dialogique. La vérité d’une chose passe par la coexistence de deux énoncés opposés. Et lorsque Blaise Pascal définit l’homme par l’une des plus belles images philosophiques, celle du « roseau pensant », qui est le plus faible de la nature mais lucide quant à sa fragilité, il dessine déjà la créature contradictoire qu’Edgar Morin appellera homo sapiens-demens, un être de raison et de déraison. Blaise Pascal a légué à Edgar Morin tout un tempérament, à savoir, l’audace de penser l’humain dans toute sa complexité.
C’est armé de cette lucidité que notre penseur disparu a posé sur notre époque, l’un de ses diagnostics les plus tranchants : nous sommes pris entre deux barbaries qui s’alimentent l’une l’autre. La première vient du fond des âges, la haine, le mépris, le fanatisme et la cruauté, jamais éteints et partout renaissants. La seconde est plus insidieuse parce qu’elle se croit civilisée : la barbarie glacée du calcul. Dès que l’on réduit le monde au chiffre, aux sondages et aux statistiques, l’humain disparaît dans sa propre humanité pour ne plus être qu’un objet mesurable et monétisable. Le drame contemporain, selon Edgar Morin, n’est pas l’une ou l’autre, mais leur alliance qui se déchaîne dans un monde déshumanisé. L’une et l’autre, ajoutait-il, sont désormais sans freins, la première parce que les digues morales ont cédé et la seconde parce qu’aucune sagesse ne vient plus affronter la puissance du chiffre. À ces deux barbaries, disait-il, il nous faut résister, sans illusion de succès, mais sans aucune résignation.
Pour penser cette barbarie, Edgar Morin trouve un allié naturel en Ivan Illich. Le critique de la société industrielle avait nommé, dès les années 1970, le mal même que celui qu’Edgar Morin décrit : la contre-productivité des institutions qui, passé un certain seuil, produisent l’inverse de leur promesse. La médecine engendre ses propres maladies avec la « némésis médicale » ; l’école fabrique de l’ignorance ; le transport vole plus de temps qu’il n’en fait gagner et l’énergie surabondante engendre l’iniquité plus que la liberté. Ivan Illich avait nommé ce seuil, au-delà duquel l’outil se retourne contre l’homme, et c’est exactement la frontière qu’Edgar Morin trace entre une technique au service du vivant et une technique qui le dévore. À cette démesure, Ivan Illich proposait la convivialité avec une technique maîtrisée par les êtres humains plutôt que des êtres humains asservis à cette technique. On entend là une autonomie créatrice contre la dépossession technicienne. Et on entend là aussi presque mot pour mot, la résistance morinienne au règne du quantitatif. Et c’est là que se noue le fil écologique, bien penser des limites et refuser le dogme de la croissance pour réinscrire l’humain dans le vivant.
Edgar Morin fut écologiste bien avant que le mot ne devînt un slogan. Dès 1993, avec Terre-Patrie, il proposait de penser notre identité planétaire. Nous sommes embarqués sur une même Terre, citoyens d’une communauté de destin. Son « écologie de l’action » prolonge la leçon d’Autocritique à l’échelle du monde. Toute action, une fois lancée, échappe à l’intention de son auteur et entre dans un jeu d’interactions et de rétroactions imprévisibles. D’où l’exigence d’une pensée capable de relier, cette reliance est un maître-mot. L’écologie morinienne n’est pas une spécialité de plus, elle constitue la forme concrète de la complexité : c’est l’art de tenir ensemble l’humain, le vivant entier et toute la biosphère. Elle rejoint en cela l’intuition pascalienne du tout et des parties, transposée à l’échelle d’une planète. Il ne sera pas possible de nous sauver séparément. Il faut absolument penser la Terre comme patrie, accepter des limites, congédier le mythe du développement infini, la compétitivité absurde et préférer la mesure juste à la démesure du toujours-plus.
Mais résister ne se réduit pas à se défendre. Edgar Morin a toujours su que l’homme ne vit pas seulement de prose, la part contrainte de l’existence, mais aussi de poésie. Lui aimait danser. Ces états de participation, d’amour et d’émerveillement c’est là où la vie se justifie d’elle-même. Vivre poétiquement n’est pas une posture d’esthète ou une simple coquetterie, mais c’est une nécessité anthropologique. La magie et l’imaginaire sensibles ne sont pas des résidus archaïques que la raison finira par dissiper, ils appartiennent à l’humain au même titre que le calcul. Sapiens et demens sont de ce fait indissociables, et prétendre amputer les êtres de leur poésie, c’est une façon de le mutiler. On revient à la pensée pascalienne : « Le cœur a ses raisons que la raison ne connaît point » et l’on comprend que la barbarie froide se combat par le réenchantement, par l’admiration, par les beaux récits aussi et la sublimation. Il faut rendre l’humain irréductible à sa mesure. La poésie devient alors, chez Edgar Morin, le nom de code de la résistance : ce qui ne se laisse ni calculer et ni vendre.
Entré en résistance en 1942, Edgar Morin, juif à l’origine et nommé à sa naissance David Salomon Nahoum, n’est jamais sorti de la résistance : il a seulement déplacé le front. Résister à l’Occupant, aux dogmatismes, aux fanatismes, à la cruauté comme au calcul. Ce fut toujours la même injonction, reformulée à mesure que le monde changeait de visage. « Optipessimiste », se qualifiait-il lui-même, c’est-à-dire volontariste. Voilà la décision lucide de tenir. C’est cela que nous laisse Edgar Morin en partant : une sublime consigne à reprendre à notre compte, celle de relier ce que l’on sépare et toujours douter de ses propres certitudes, mais surtout refuser que l’humain disparaisse dans les calculs, et puis vivre malgré tout et contre tout en relevant la poésie le plus souvent possible. Son message ultime restera : arrêter de vivre en somnambules et sans perspectives, dans l’immédiat. En somme, il faut se remettre en résistance.