Les pièces de trois metteuses en scène représentent le Luxembourg à Avignon

Le réenchantement du monde

Photo: Essense studio
d'Lëtzebuerger Land du 17.07.2026

Ces dernères années, les pièces venues du Luxembourg mettaient l’accent sur des sujets plutôt masculins : Terres arides de Ian De Toffoli, sur sur Steve Duarte, parti faire le djihad en Syrie, et sur le journaliste Petz Bartz, parti sur ses traces ; Petit frère, la grande histoire Aznavour de Laure Roldan un biopic politique sur la vie de Charles Aznavour ; et Ce que j’appelle oubli de Laurent Mauvignier, sur la mise à mort d’un homme par des vigiles de supermarché. Cette année avec Renelde Pierlot, Christine Muller et Sophie Langevin, ce ne sont pas seulement trois metteuses en scène, mais aussi trois pièces avec des sujets éminemment féministes, dont la visée est de briser différents tabous sociétaux.

Qu’il s’agisse des Jours de la lune, qui prend (et assume) le pari de parler, pendant 90 minutes, de menstruations, un sujet rare au théâtre comme ailleurs, d’Une Rose plus rouge, où apparaissent les différentes formes de violence qu’on subit sur les sites de rencontres ou de Les Glaces, où une femme est confrontée au viol dont elle a été victime dans sa jeunesse, les trois pièces, à des degrés d’ostentation évidemment très différents, dénoncent des violences faites aux femmes souvent invisibilisées. Et quand il s’emploie à rendre visible ces violences, le théâtre s’apparente à une véritable fonte des glaces, rendant apparent ce que le gel avait substitué à notre regard.

Sortir de la litote : Les jours de la lune

Dans Les jours de la lune, au Théâtre Transversal, Renelde Pierot entreprend, après des pièces sur la dépossession de la sexualité de personnes en situation de handicap et la gestation pour autrui, de briser un autre tabou, s’inscrivant dans la logique thématique et formelle de son travail précédent. Elle pousse ici encore plus loin l’alternance entre les volets documentaire et pédagogique, proposant d’abord une leçon de biologie avant de se lancer dans une histoire des règles qui est aussi une manière de reconfigurer l’histoire avec un grand H sous le prisme de la féminité, une des comédiennes imaginant un matriarcat originel où ce seraient les femmes qui auraient inventé les mathématiques et l’astrologie en observant les cycles de la lune pour calculer leurs cycles menstruels.

Au cours de cette leçon d’histoire alternative, Lula Béry, Clément Corrillon, Olivia Harkay et Juliette Moro fustigent ces pubs Tampax où le sang menstruel est représenté par un liquide bleuâtre, mettront à nu l’avidité derrière le commerce à la limite de la légalité (et parfois bien au-delà) qu’on a pu faire de la menstruation dès lors qu’on savait que peu de gens, y inclus les premières concernées, ne savaient de quoi il en retournait, rappelant que les tampons Rely, pas très reliable du coup, et surtout bourrées de polyuréthane, se collaient à la paroi du vagin, modifieront les paroles de classiques de la musique pop – Here comes the Sun devient Here comes the Blood – et font participer le public à un pastiche féroce de Question pour un champion, tout ça pour qu’on cesse de recourir à des litotes pour parler à demi-mot d’un phénomène qui concerne plus de la moitié de la population terrestre. Ces moments, où les comédien·nes s’en donnent à cœur joie, qui font au mieux pour entraîner le public dans le tourbillonnement de leur performance, alternent avec des vidéos documentaires où des personnes de tous horizons et de toutes les générations donnent de l’épaisseur empirique au propos en racontant leurs premières règles, les douleurs menstruelles, l’ignorance de leur entourage et le passage sous silence de ce qui leur arrivait.

Si c’est parfois un chouïa didactique – mais il le fallait, peut-être, tant l’ignorance en la matière est grande – et si les scènes documentaires, se voulant aussi diverses et inclusives que possible, auraient mérité d’être un tantinet élaguées, l’inventivité des dispositifs scéniques comme la précision du jeu en font un spectacle où docere et placere se marient allègrement. On en sort plus éduqués et, comme toujours quand on en apprend davantage sur la dangereuse ignorance des hommes, un peu plus consternés.

Cinq leçons sur l’amour Une Rose plus rouge

Pour qui a déjà vu Une Rose plus rouge au TNL et qui hésiterait à la revoir à la Manufacture, on ne peut que conseiller d’y aller tant, à jouer au jeu des sept erreurs, l’on en trouvera une trentaine au bout de cinq minutes. Non pas parce que la transposition avignonnaise eût dû souffrir des aléas de coupes mais parce que, pour des raisons de droits d’auteur, Christine Muller s’est vue obligée de n’adapter plus qu’une des trois bandes dessinées qui avaient été à l’origine de sa Rose plus rouge. S’il faut déjà saluer le courage d’avoir fait passer par-dessus bord une bonne partie d’une production a priori finie et qui eût mérité d’être montrée telle quelle à Avignon, force est d’admettre que la version réduite, plus intimiste, moins encline à briser le quatrième mur, si ce n’est occasionnellement, pour faire déguster une tranche au public – sur le mode de when life gives you lemon – resserre son propos initial, le condense pour ce qui prend la forme d’une conférence autour de la (double) question suivante : l’amour est-il voué à disparaître et si oui, pourquoi ? Commence alors une master class en cinq leçons, magistralement portée par le jeu espiègle et partiellement improvisé de Pénélope Martin, Mélanie Gerber et Clara Koskas, master class ironique qui dessine la nouvelle cartographie de la violence psychique qu’encouragent les applis de rencontre, le tout porté par la plume acerbe de Liv Strömquist, qui tantôt déconstruit le conte #metoo par excellence, à savoir La Belle au bois dormant, tantôt se moque du vampirique Léonardo Di Caprio, le constat final, désenchanté, étant que l’amour s’est lui aussi soumis aux lois du marché, refermant ainsi la dernière poche de résistance au néolibéralisme, dénudant la dimension inhéremment capitaliste de l’amour romantique.

Les Laurel and Hardy du viol : Les Glaces

Quand son fils Théo est accusé d’avoir violé Jeanne, la vie de sa mère Noémie s’effrite, qui ne ressent non seulement l’échec d’une éducation qui n’a pas empêché sa progéniture de faire ça, mais dont le souvenir d’un plan à trois non consensuel remonte lentement à la surface de ses souvenirs. Vincent, son copain de l’époque, aujourd’hui prof de fac et père d’une petite fille, ne comprend pas comment un tel acte peut resurgir un quart de siècle plus tard. Quand il se réfugie dans la campagne québécoise chez son père et qu’il revoit Sébastien, son ami d’enfance et partner in crime – Noémie les appellera les Laurel et Hardy du viol –, les deux sont appelés à assumer la responsabilité de leurs actes, mais hésitent à tout mettre sur le compte d’une femme détraquée, qui soudain aurait décidé de réinterpréter son passé sous l’aune d’un « phénomène de mode ».

Sophie Langevin transcende et magnifie le glacial et sublime texte de Rébecca Déraspe à travers un casting brillant et une mise en scène qui, sans aucun pathos, parvient à bouleverser. On y retrouve tout ce qu’on aime dans le théâtre de Langevin :cette légère sensation d’aliénation dans la façon de dire les phrases, ces fonds sonores un peu ambient, ces éclairages lynchiens qui, ici, ne servent pas une inquiétante étrangeté un peu diffuse, mais renvoient à un réel devenu trop « grave » pour qu’il puisse être crûment éclairci. Si une caméra voyeuriste exige de Jeanne qu’elle dise toutes les marques sur son corps, ces bleus pas assez bleus pour compter juridiquement, cette jupe dont on essaie de déterminer la longueur, comme si un peu moins de tissu eût pu légitimer les actes de son violeur, les corps des hommes restent quant à eux plongés dans le noir, qui souvent nous tournent le dos, déclinant toute cette grammaire du déni qu’ils reprennent dans leurs phrases.

Les personnages, tantôt isolés par des flaques de lumière, entourés d’un silence à couper au couteau, évoluent dans une scénographie malléable, dont certaines configurations rappellent des tableaux modernistes, Les Glaces étant, dans son esthétique, proche de Homme sans but, et qui les renvoie à la solitude d’une vie intérieure tissée de dilemmes, de culpabilité, de regrets informulés. Refusant de les dépeindre comme ces monstres qu’ils ne sont pas – car au final, s’ils étaient monstrueux, ces hommes en seraient du coup moins responsables –, Les Glaces pose des questions cruciales sur notre vivre-ensemble à l’aune de #metoo, plaidant pour une réconciliation qui ne saurait commencer que par une prise de conscience et de responsabilité. Mais au final, comme dans Schwesterherz, sorti dans nos salles il y a quelques semaines, ce seront les femmes qui pousseront les hommes à sortir de leur torpeur : Marianne, la partenaire de Vincent, ira voir Noémie qui, à son tour, suggérera à Jeanne de porter plainte contre son fils. S’observe ici une sororité qui, à travers les résonances et échos entre les trois pièces luxembourgeoises, est également vécue à un niveau métascénique. p

Jeff Schinker
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