Roumanie

Le sésame des exportations ukrainiennes

d'Lëtzebuerger Land vom 06.05.2022

Le navire Panamax a fait le plein avant de quitter, le 29 avril, le port de Constanta situé au sud-est de la Roumanie sur les rives de la mer Noire. Plus de 70 000 tonnes de maïs en provenance de l’Ukraine ont été déposées dans les entrailles de ce navire spécialisé dans le transport de céréales. « C’est le premier transport de maïs ukrainien qui transite par le port de Constanta, affirme Viorel Panait, le directeur de l’opérateur portuaire Convex. Nous allons aider l’Ukraine à exporter ses céréales afin de prévenir l’énorme vague de faim provoquée au niveau mondial par le blocage des ports ukrainiens. »

La Roumanie ouvre son port le plus important de la mer Noire aux exportations ukrainiennes afin d’offrir une bouffée d’oxygène à l’agriculture de ce pays voisin pris dans l’étau de la guerre. Depuis le début de l’offensive russe en Ukraine, les ports de Marioupol, Berdyansk, Skadovsk et Kherson sont bloqués par la flotte militaire russe. Les exportations de produits agricoles par la mer Noire et la mer d’Azov ont été anéantis, ce qui est un problème non seulement pour l’Ukraine mais aussi pour tous les pays qui importaient des céréales de ce pays.

L’Ukraine est le plus grand producteur d’huile de tournesol au niveau mondial, et le cinquième exportateur de blé. « Dans quelques mois nous allons connaître une crise alimentaire au niveau planétaire a déclaré l’ancien ministre de l’Agriculture Roman Lescenko. À l’échelle de la planète, trente pour cent du blé et du maïs, 80 pour cent de l’huile de tournesol et 25 pour cent des engrais étaient produits en Russie, en Ukraine et en Biélorussie. Si trente pour cent de la quantité de blé disparaissait, nous aurions un enchaînement de révolutions et de guerres parce que beaucoup de gens au Moyen Orient et en Afrique n’auront plus de pain. C’est un énorme problème, on ne parle pas de trois pour cent mais d’un tiers des céréales à l’échelle mondiale. »

C’est dans ce contexte tendu que la Roumanie a ouvert son port de Constanta aux exportations ukrainiennes. Le gouvernement de Bucarest a également décidé d’investir en urgence quarante millions d’euros pour agrandir la capacité d’accueil des produits ukrainiens dans le port de la mer Noire. Une décision vue d’un bon œil à Bruxelles où la Commission européenne envisage de supprimer toutes les taxes sur les exportations ukrainiennes pour une durée déterminée, suivant l’exemple de la Grande Bretagne qui a pris cette décision le 25 avril. Depuis l’entrée en vigueur d’un accord d’association entre l’Union européenne (UE) et l’Ukraine en septembre 2017, plus de quarante pour cent des échanges commerciaux de ce pays ont été effectués avec les pays du bloc communautaire.  

Toutefois les exportations de fer, d’acier et de produits agricoles qui font la richesse de l’Ukraine ont continué à être taxés, mais l’UE s’apprête à lever les taxes sur ces exportations. « Nous avons des réserves de céréales et d’aliments pour survivre pendant une année, mais si la guerre se poursuit nos exportations seront affectées », a déclaré Mykola Solskyi, le nouveau ministre de l’Agriculture. Cette année les surfaces cultivées avec des céréales ont baissé de 39 pour cent par rapport à 2021. Selon le ministère de l’Agriculture, l’Ukraine devrait perdre un milliard et demi d’euros par mois en raison de la diminution de sa production. La Banque mondiale prévoit elle aussi une baisse de quarante pour cent sur l’ensemble de l’économie ukrainienne.

La Roumanie s’est solidarisée avec l’Ukraine voisine dès l’invasion de l’armée russe le 24 février. Ce pays membre de l’UE et de l’OTAN comporte six bases militaires de l’Alliance atlantique, dont un bouclier anti-missiles américain, et a ouvert ses portes à plus 800 000 réfugiés ukrainiens. L’ouverture du port de Constanta aux exportations ukrainiennes va dans le sens pro-occidental que la Roumanie a décidé d’adopter face à la menace expansionniste de la Fédération de Russie. « L’Ukraine nous a déjà envoyé 80 000 tonnes de céréales et nous attendons des quantités importantes pour l’export », affirme Florin Goidea, directeur de la Compagnie nationale des ports de Constanta.

La Roumanie compte également compenser la baisse des exportations ukrainiennes de céréales. Cinquième pays en termes de surface agricole dans l’UE, la Roumanie a modernisé son agriculture grâce à l’injection de fonds européens qui ont changé la donne économique. Ce pays compte devenir le leader européen des cultures de soja afin de répondre aux besoins d’oléagineux en forte hausse sur le marché européen. En 2021 la Roumanie a cultivé du soja sur 140 000 hectares de terre et obtenu une production de 347 000 tonnes. « Cette année notre but est de cultiver 700 000 hectares de terre, ce qui ferait de ce pays le leader de la production de soja en Europe, selon le communiqué de l’Association des fermiers de Roumanie. Le soja est une solution alternative à la consommation de viande, et l’UE encourage sa production ». Une tendance également remarquée en Ukraine qui compte cultiver cette année pas moins de 1,4 millions d’hectares de soja, dont une partie devrait transiter par le port de Constanta, le nouveau sésame des exportations ukrainiennes.

Mirel Bran
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