Roumanie

Le Covid-19 flambe sur fond de crise politique

d'Lëtzebuerger Land vom 19.11.2021

Toutes les quatre minutes un Roumain décède. Depuis début octobre la Roumanie connaît une crise sanitaire sans précédent, et seulement un tiers des 19 millions d’habitants s’est fait vacciner. Le Covid-19 continue de frapper de plein fouet la population et le taux de contaminations a battu tous les records avec plus de 15 000 nouveaux cas et 400 décès par jour. Selon les statistiques officielles, le pays compte un million et demi d’individus contaminés, et la crise est loin d’être terminée. Les 1 800 lits réservés aux urgences sont occupés et doivent souvent accueillir deux personnes. Les halls des hôpitaux ressemblent, pour certains d’entre eux, à des champs de bataille. « Les patients se bousculent pour être les premiers à être oxygénés, déclare Victoria Arama, médecin de l’Institut Matei Bals à Bucarest, hôpital spécialisé dans les maladies infectieuses. La situation est désespérée et ils doivent attendre qu’un lit se libère. Cette année j’ai signé plus de certificats de décès que pendant les trente dernières années, et ces derniers jours ressemblent à l’apocalypse. »

La crise sanitaire se double d’une crise politique qui complique encore la gestion de la crise. Le 5 octobre, l’opposition sociale-démocrate a fait tomber le gouvernement libéral et la Roumanie se cherche un nouveau Premier ministre. Les couacs politiques ont miné la campagne pour la vaccination menée par les autorités. Les deux tiers des Roumains ont préféré écouter les chantres de l’anti-vaccination et ont refusé de s’immuniser contre le coronavirus. Les manifestations contre le vaccin ont largement occupé la place publique et ont profité à un nouveau parti ultranationaliste et anti-européen, l’Alliance pour l’union des Roumains (AUR). « Nous sommes contre le passeport Covid, a déclaré Mihai Tarnaveanu, un écrivain qui soutient l’AUR. Nous n’avons plus de patience et nous ne voulons plus avaler les mauvaises nouvelles que l’on nous sert. »

Pendant ce temps, à l’hôpital universitaire pour les urgences à Bucarest, environ 80 sacs en plastique noir qui contiennent les cadavres des victimes du Covid 19 sont entassés dans les couloirs. Les cellules réfrigérantes de la morgue affichent complet. Il n’y a plus de lits disponibles non plus, les nouveaux arrivants attendent sur des chaises dans les halls de l’hôpital, placés sous oxygène en attendant qu’un lit se libère. Environ 95 pour cent des 400 patients touchés par le Covid-19 ne sont pas vaccinés et leurs chances de survie sont minimes. « La situation est catastrophique, a déclaré Raed Arafat, le secrétaire d’État au ministère de l’Intérieur chargé d’endiguer la pandémie. Nous avons le vaccin mais la majorité d’entre nous refusent de se faire vacciner. »

Dans la cour de l’hôpital des ambulances amènent sans arrêt de nouveaux contaminés. Ils ne demandent pas un lit mais une chaise et une bouteille d’oxygène. « Vaccinez-nous ! », est le cri du désespoir que l’on entend depuis l’extérieur. « Le refus de se faire vacciner met en danger la vie des autres, affirme Catalin Carstoiu, l’administrateur de l’hôpital. On peut construire autant d’hôpitaux que l’on veut, si les gens continuent à refuser le vaccin rien ne changera. »

Face à cette flambée des contaminations le gouvernement a imposé le passeport sanitaire dans les lieux publics, mais pas dans les magasins alimentaires ou les pharmacies. Cette mesure fait partie des restrictions imposées par le couvre-feu qui a été prolongé jusqu’à la mi-décembre. Les déplacements sont restreints à partir de 22 h, et les magasins ainsi que les restaurants doivent fermer une heure plus tôt. Par ailleurs, le port du masque est obligatoire dans les lieux publics, et les événements publics et privés sont interdits.

Les mesures drastiques imposées par les autorités depuis début novembre ont fait baisser le taux de contamination à quelques milliers de cas et environ 200 décès par jour. Mais ces mesures sont contestées par les militants anti-vaccins qui ont aussi trouvé des alliés au sein de l’Église orthodoxe à laquelle 87 pour cent des Roumains disent appartenir. Officiellement la hiérarchie de l’Église soutient la campagne pour la vaccination, mais bon nombre de popes appellent les fidèles à bouder les vaccins, et leur message a été entendu. Le risque d’un nouveau variant du Covid-19 est déjà évoqué dans les milieux médicaux. « Nous ne pouvons pas assister à une vague de contaminations qui pourrait générer un nouveau variant, a déclaré Valeriu Gheorghita, le coordinateur de la campagne de vaccination. Nous devons tout faire pour prévenir cette menace. »

La situation de la Roumanie inquiète l’Organisation mondiale de la Santé (OMS) qui, le 8 novembre, a envoyé un émissaire à Bucarest. « Nous devons identifier les préjugés qui bloquent la vaccination, avoir un dialogue avec les gens et répondre à leurs questions, parce que beaucoup d’entre eux sont très inquiets, a déclaré Heather Papowitz, la spécialiste en gestions de crise à l’OMS, en mission en Roumanie. Nous devons tous assumer nos responsabilités afin d’endiguer cette vague et d’en éviter une autre. » Un pari qui est loin d’être gagné.

Mirel Bran
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