Europe de l’Est

L’Ukraine, épicentre d’une guerre froide Est-Ouest

d'Lëtzebuerger Land vom 21.01.2022

C’est un dialogue des sourds où chaque interlocuteur n’entend que lui-même. Les négociations entre la Russie qui convoite l’Ukraine, et les États-Unis qui défendent la présence de l’OTAN aux confins orientaux de l’Europe ont confirmé l’échec annoncé. La seule chose dont on est sûr aujourd’hui, c’est que l’on n’est sûr de rien. Selon Washington, environ 100 000 soldats russes armés jusqu’aux dents ont campé à la frontière ukrainienne. Ce n’est pas un exercice ordinaire mais un coup de poing sur la table où Vladimir Poutine tente de renégocier la présence militaire occidentale dans la sphère d’influence de l’ancienne URSS. « Il ne doit y avoir aucune avancée de l’OTAN vers l’Est, la balle est dans le camp des Occidentaux, ils doivent nous répondre », a déclaré le président russe le 23 décembre dernier lors de sa conférence de presse annuelle.

Les Occidentaux ont répondu à plusieurs reprises lors d’une sarabande de rencontres au plus haut niveau. Le 10 janvier, les Russes et les Américains se sont vus à Genève pour un échange qui n’a mené à rien. Deux jours plus tard la délégation russe s’est rendue à Bruxelles pour des pourparlers avec l’OTAN. Même résultat. Enfin, le 13 janvier, l’Organisation pour la sécurité et la coopération en Europe (OSCE) a tenté d’apaiser les tensions à Vienne. « Il est impératif de trouver un moyen d’enrayer l’escalade par la voie diplomatique et de commencer à rebâtir la confiance, la transparence et la coopération », a résumé Helga Schmid, la secrétaire générale de l’OSCE.

Mais ce ballet diplomatique n’a pas convaincu Moscou. La Pologne, qui prend la suite de la Suède pour la présidence annuelle tournante de l’OSCE, a exprimé son inquiétude de façon plus directe. « Il semble que le risque de guerre dans la zone de l’OSCE n’a jamais été aussi fort au cours des trente dernières années », a déclaré Zbigniew Rau, le ministre polonais des Affaires étrangères. La méfiance envers la Russie est montée d’un cran dans les pays de l’Europe de l’Est autrefois soumis à l’autorité de Moscou. Les ambitions de Vladimir Poutine et la présence de l’armée russe à la frontière ukrainienne font souffler un air de guerre froide entre l’Est et l’Ouest.

Pour Vladimir Poutine, ancien officier du KGB, l’histoire ne passe pas. Son obsession est de retrouver la sphère d’influence de l’époque soviétique, mais sa Russie ne dispose plus que de deux atouts : la force militaire et le gaz. La crise énergétique lui permet d’influer sur les enjeux énergétiques en Europe dont l’approvisionnement en gaz dépend des caprices du Kremlin. Les pays de l’Europe de l’Est, notamment la Roumanie et la Pologne, ont milité pendant des années auprès des instances européennes pour que l’Europe réduise sa dépendance envers le gaz russe. Le souvenir de l’époque communiste est encore très présent tant à Bucarest qu’à Varsovie. Mais l’Allemagne en a décidé autrement en signant en 2015 un accord avec la Russie pour construire le gazoduc Nord Stream 2 qui lui permettra d’accéder au gaz russe à des prix bon marché. Une décision embarrassante pour les autorités allemandes dans le contexte de la crise ukrainienne.

L’Union européenne (UE) a affirmé elle aussi son soutien à l’Ukraine et menace la Russie de sanctions très dures suivant la ligne imposée par Washington au sein de l’Alliance atlantique. « La Russie propose de façon contraignante et formelle que l’on accepte que certains pays, dont l’Ukraine, ne puissent jamais être membres de l’OTAN, a déclaré Josep Borrell, le chef de la diplomatie européenne. Moscou demande que l’Alliance atlantique retire ses effectifs militaires des pays qui en sont devenus membres depuis l’effondrement de l’Union soviétique. Nous rejetons ces demandes. Nous ne demandons pas que l’Ukraine devienne membre de l’OTAN, mais nous n’acceptons pas qu’un État souverain ne puisse pas prendre de décisions. Cela vaut pour l’Ukraine, la Finlande, la Suède et tous les États souverains. »

Depuis la chute de l’URSS en 1991, la Russie n’a cessé de se sentir encerclée par les dispositifs militaires déployés dans les pays de l’ancien pacte de Varsovie, en particulier en Pologne et en Roumanie. L’avancée des frontières de l’UE et de l’OTAN vers la Russie est perçue comme une offensive qui met en danger l’autorité du Kremlin, d’autant que les anciennes républiques soviétiques de l’Ukraine, de la Géorgie et de la Moldavie ont exprimé leur intérêt pour leur intégration dans l’Alliance atlantique. La stratégie de la Russie a consisté à créer des conflits gelés dans ces trois pays avec l’invasion de la Crimée en 2014 et le contrôle exercé par Moscou dans les régions indépendantistes d’Abkhazie et d’Ossétie du Sud en Géorgie, et dans l’enclave de Transnistrie en Moldavie. En 1992, lorsque la Transnistrie a fait sécession avec le soutien de l’armée russe, le général Alexandre Lebed, chef de la XIVe armée, avait ainsi résumé la situation : « On va d’abord agir et on expliquera après ! » Une vision partagée par l’actuel président russe.

Mirel Bran
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