Entretien avec Peter Wilson, architecte de la BNL

Comme un catalyseur

d'Lëtzebuerger Land vom 01.04.2004

d'Lëtzeburger Land: Votre projet pour la transformation du bâtiment Schuman en Bibliothèque nationale est à la fois très technique, ludique et narratif. Cela vous a permis de gagner un concours1 aux données multiples: conserver, du moins en partie, la structure de l'actuel bâtiment, vous insérer dans la relation urbaine de la Place de l'Europe, proche, et ne pas faire muraille depuis la vue panoramique que l'on a du site depuis la Vieille Ville. Comment avez-vous procédé?

Peter Willson: Je crois que c'est une question de perception. À savoir comment on reçoit l'architecture. Nous, en tant que concepteurs, essayons de nous mettre dans la peau de l'utilisateur: comment on entre dans un bâtiment, ce que c'est que la perception de l'espace - non pas en termes intellectuels mais avec le corps. Nous «naviguons» entre réponses à donner en termes de dessins techniques qui, eux, sont précis et les dessins à main levée qui donnent plus l'idée de l'atmosphère, d'impressions. Le dessin à main levée communique beaucoup mieux que des dessins ordinateur, même si ceux-ci donnent des résultats plus spectaculaires. Ce qui importe pour nous, c'est que les gens comprennent ce que nous voulons, y compris à travers le côté inachevé de nos représentations. Ça leur permet de participer, au sens où ils mettent leur imaginaire dans les dessins. C'est en quelque sorte une introduction à l'usage du bâtiment. Quand vous entrez dans un bâtiment, vous l'expérimentez à travers votre manière d'y pénétrer en marchant et ainsi, vous vous l'appropriez.

Vous êtes originaire d'Australie. Pense-t-on différemment l'architecture dans ce «jeune pays» que dans la vieille Europe?

Comme j'ai grandi en Australie, ma sensibilité propre est marquée par les grands espaces, les grands ciels, les grandes distances. Je ne pense donc pas la spatialité en termes intellectuels très systématiques de concepts.

Alors, quelle est votre manière de «construire» un projet?

Pour chaque projet3, l'élément déterminant, c'est le site en soi. Nous essayons de «switcher» nos approches intellectuelles pour sentir le site et ses potentialités avec notre corps, comme un futur utilisateur. C'est difficile peut-être de faire comprendre cela, mais c'est des années de travail qui nous l'ont enseigné. Donc, ici, à Luxembourg, ça a été une expérience très positive, parce que le site est tellement impressionnant, le paysage si fort, sans parler de l'échelle verticale. Ce sont là des éléments qui ont été déterminants. Et toutes ces couches, il s'agissait de les incorporer dans le bâtiment. 

Vous êtes dans une situation de limite avec d'une part la Place de l'Europe, où les bâtiments sont urbains, rapprochés, et de l'autre, il y a cette grande ouverture sur le paysage de la Vieille Ville. Avec en plus, le Mudam en contrebas auquel vous donnez un arrière-plan quand c'était impossible de l'intégrer…

Si vous permettez, je reviendrai plus tard sur la relation particulière au Mudam. Je crois, en ce qui concerne la Place de l'Europe et la Vieille Ville de Luxembourg, que c'était une chance d'avoir deux situations aussi différentes et toutes deux extrêmes! Notre bâtiment, à la frontière entre les deux, les prend toutes les deux en compte. Cela donne une personnalité très riche à la future BN, d'un côté avec beaucoup de contraintes et de l'autre, la générosité de la vue ouverte. En général d'ailleurs, nous ne considérons jamais nos réalisations comme des objets en soi, mais comme des catalyseurs qui permettent aux alentours d'exister, qui autorisent le public à s'en servir. Nous en étions très conscients ici. La Philharmonie est le centre et nous devons respecter cette situation.

C'est dans ce sens qu'il vous a paru opportun de conserver une partie de la structure du Bâtiment Schuman - en l'occurrence sur la Place de l'Europe - comme il était demandé au concours.

Oui, la Place de l'Europe inclut la façade du Bâtiment Schuman. Agir autrement aurait mis en cause la conception et les proportions de toute la place. C'est un des ancrages qui nous a permis de démarrer le projet.

Mais par ailleurs, vous avez senti la possibilité de sortir des limites du bâtiment existant, de casser la structure.

C'est ça, de la casser. Mais le «cadre» que nous avons retenu, c'est le toit du volume actuel. C'est notre manière de nous montrer modestes par rapport à l'existant.

Pourtant, votre architecture est très expressive et très ambitieuse sur le plan de la technique…

Vous faites allusion je suppose au toit «Cantilever». Mais nous ne montrons pas la structure au sens high-tech anglo-saxon et ses éléments en acier, nous les enveloppons. La technologie, pour nous, n'est pas un but en soi. C'est une raison d'être technique car le sujet de nos projets, c'est l'espace et les relations qu'il crée.

Admettons alors qu'il s'agit d'un plus «esthétique» à la technique. Qui vous permet dans le cas présent d'utiliser les cours comme lieu de stockage des livres et d'ouvrir l'espace par ailleurs...: les charges des planchers sont tenues par en haut tout comme la façade vitrée sur la Vieille Ville et les «boîtes», dans cette façade, des salles de lecture. Parce que la structure actuelle du Schuman n'aurait pas pu supporter ces charges...

Quoi et comment utiliser l'existant et l'interpréter a été un autre de nos points de départ. Les deux cours du Bâtiment Schuman étaient pour nous le «noeud» depuis lequel on pouvait organiser les lieux de travail du personnel de la BN sur les plateaux de la structure existante, soit côté Place de l'Europe, dans sa situation urbaine, tandis que de l'autre côté, le moment de la lecture, pour les utilisateurs, se situe dans le «vide» creusé dans le bâtiment qui  ouvre sur le paysage de la Vieille Ville. Personnel et lecteurs sont d'ailleurs à équidistance de ces silos. Et puis, les silos de livres, centraux, qui requièrent des techniques de conservation très pointues comme l'hygrométrie, la ventilation, ont aussi une fonction symbolique : c'est le coeur du bâtiment qui est le réceptacle de la mémoire de documents très précieux du Luxembourg. Voilà la clé.

Et le Mudam?? La relation d'échelle n'est pas simple par rapport au Mudam, à cause de la différence de niveau avec la Place de l'Europe et, volumétrique, du fait de la masse dominante du Bâtiment Schuman. L'angle cassé, l'angle oblique que nous donnons à la future Bibliothèque nationale en direction du Mudam, exprime notre respect et nous permet aussi de nous tenir en retrait par rapport à l'architecture de Ieoh Ming Pei. Pour ne pas écraser le Mudam, dialoguer avec lui, nous avons ainsi travaillé les trois niveaux inférieurs qui correspondent au socle actuel du  Bâtiment Schuman, de manière spécifique. Dans ce sens, le travail du jardin4 des Trois Glands qui monte jusqu'à la Place de l'Europe est je dois dire très intéressant : il unifie notre situation de limite. C'est un très bon concept que nous utilisons par exemple pour la disposition de la crèche, qui n'est pas dans l'espace public de la bibliothèque même, mais en contact avec le jardin. La même chose vaut pour la restaurant et j'espère que ces synergies, générées par ces lieux dans le projet, répondront à la vitalité qui a été souhaitée.

1 Le concours pour la Bibliothèque nationale de Luxembourg a été jugé fin novembre 2003. Il était organisé par l'Administration des Bâtiments publics, qui en est le maître d'ouvrage. Le coût de la construction, de 30000 mètres carrés environ pour la surface totale nette programmée, est estimé à 75 millions d'euros.

2 Peter Wilson est associé à Julia Bolles au sein de l'agence Bolles [&] Wilson, installée à Münster en Allemagne depuis 1989. L'agence a été créée en 1980 à Londres, où tous deux ont fait leurs études à l'Architectural Association.

3 Entre autres la bibliothèque de la Ville de Münster.

4 Dessiné par les paysagistes Michel Desvigne et Christine Dalnoky.

Marianne Brausch
© 2020 d’Lëtzebuerger Land