Alors que l’on parle un peu partout de nouvelles technologies et de digitalisation,
il n’y a aucune raison que la Moselle viticole échappe à la fameuse troisième
révolution industrielle. Ça tombe bien : elle a déjà composté son billet

La recherche est-elle soluble dans le vin ?

d'Lëtzebuerger Land vom 30.07.2021

La viticulture mosellane est passionnante à suivre, en ce moment sans doute plus que jamais. Plus les années passent et plus la qualité de la production progresse, pour les crémants comme pour les vins tranquilles. Certes, tout le monde n’avance pas au même rythme comme c’est le lot de tous les secteurs d’activités. C’est d’autant plus intéressant de se pencher sur cette avant-garde qui trace son chemin vers une viticulture vertueuse, précise et hautement qualitative. Dans la vigne, cette voie n’est pas si simple à emprunter. Elle demande même un bagage souvent insoupçonné qui rassemble des compétences a priori dissociées. Il y a d’abord ce que l’on peut appeler le bon sens vigneron. Car avant de vinifier ses crus, il faut être agriculteur : c’est-à-dire comprendre toutes les subtilités de l’écosystème dans lequel on s’intègre. Pour bien accompagner ses ceps, il faut percevoir les interactions qui lient la plante au sol, au soleil et à l’eau, conditions sine qua non pour amoindrir les coups portés par les épisodes fâcheux qui ne manquent jamais de survenir. Cette partie du boulot est physique, parfois ingrate et toujours sensorielle. La relation du vigneron à son terroir est intense, on frôle parfois le mysticisme. Ici, on joue beaucoup sur l’expérience, le savoir hérité des anciens… mais sans porter d’œillères. Particulièrement en ces temps de changement climatique où l’identité même des parcelles est en passe d’être bouleversée. Celles que l’on considérait comme étant les meilleures – c’est-à-dire celles qui reçoivent le plus de soleil – le seront-elles toujours demain ? Après une série de millésimes extrêmes qui ont poussé les maturités à des niveaux jamais atteints, on est en droit d’en douter. En 2018 ou 2020, commencer les vendanges au 15 septembre « comme d’habitude », c’était aller dans le mur.

Ces compétences terriennes se complètent aujourd’hui d’un nouveau rapport à la science et au progrès technique. Ces dernières années est en effet apparue une quantité de technologies qui offrent des perspectives passionnantes. En vrai, la vigne n’est pas loin de vivre une nouvelle révolution. Et il se trouve que le Grand-Duché, si tranquille et discret qu’il soit, fait partie des pionniers. Les vignerons mosellans ont souvent une réelle appétence pour la modernité qui se manifeste dans l’acquisition de nouveaux appareillages ou la mise en place de nouvelles méthodes. Aidées par l’État qui subventionne les investissements en matériel à hauteur de vingt pout cent (avec un plafonnement des acquisitions à 100 000 euros), toutes les caves sont parfaitement équipées. Pressoir dernier cri (avec différents programmes en fonction des types de vins désirés), cuves thermorégulées (pour contrôler les fermentations), chenillards hi-tech pour circuler dans les vignes en pente (même lorsque le terrain est trop gras pour y passer en tracteur)… Des domaines qui feraient rêver beaucoup de vignerons à l’étranger et qui prouvent que, contrairement à ce que l’on pourrait penser, le terreau est fertile pour que la modernité s’épanouisse dans les vignes luxembourgeoises.

Grâce au service Viticulture de l’Institut viti-vinicole (IVV), la recherche est une activité quotidienne depuis longtemps. Serge Fischer et Robby Mannes mènent de nombreuses expérimentations sur les presque six hectares de vignes qui appartiennent à l’État (les vins ne sont pas vendus, mais servis lors de réceptions officielles). Nouveaux cépages (ils ont démontré que le merlot peut très bien s’adapter ici), nouvelles méthodes de taille, nouveaux produits bios (notamment pour désherber et remplacer le glyphosate, interdit depuis le 1er janvier dernier), nouveaux outils (ils ont été les premiers à faire voler des drones pour pulvériser)… En ce moment, un des projets porte sur l’esca, une inquiétante maladie du bois qui cause le dépérissement d’environ cinq pour cent du vignoble tous les ans. L’IVV travaille généralement en collaboration avec le Luxembourg institute of technology (List) sur ces recherches.

Par un effet un peu pervers, le Covid va permettre de passer à la vitesse supérieure. Le 3 juin, le ministre de l’Agriculture, de la Viticulture et de la Protection des consommateurs Romain Schneider et le directeur du Fonds national de la recherche (FNR) Marc Schiltz ont annoncé qu’ils débloqueraient deux millions d’euros (un chacun) pour soutenir entre trois et cinq projets de recherche sur le thème « Agriculture et systèmes alimentaires durables et résilients ». Cette orientation est financée par le pilier « Innovation » du plan de relance Covid. Deux millions d’euros, ce n’est sans doute pas grand-chose en termes de recherche, « mais ce n’est que le début d’une collaboration qui, j’espère, va se développer dans le futur », soutenait le ministre, approuvé par le cosignataire de l’accord.

Ces projets devront être portés par des équipes de recherche multidisciplinaires (et internationales si possible), la collaboration avec le monde agricole étant fortement souhaitée. « Il ne s’agit pas de faire de la recherche pour la recherche, nous voulons mettre en place une stratégie de dissémination, expliquait Marc Schiltz. Ce sera même un critère essentiel ». Trois thèmes sont proposés aux chercheurs : l’adaptation au changement climatique, la protection des ressources en eau et l’adaptation des pratiques en vue de protéger la biodiversité. Les équipes ayant jusqu’au 15 octobre pour soumettre leurs dossiers, on ne sait pas encore combien concerneront précisément la viticulture. Il ne fait toutefois aucun doute que plusieurs travaux s’y intéresseront spécifiquement.

Un peu plus tôt dans l’année, en avril, la jeune vigneronne Corinne Kox (domaine L&R Kox, à Remich) annonçait s’inscrire dans un autre programme de recherche, européen cette fois, portant sur la création et le développement de systèmes de robots interconnectés. L’idée est de faire voler ensemble plusieurs drones de manière semi-automatique, afin qu’ils pulvérisent les vignes avec des produits bio (soufre et cuivre) pour lutter contre les maladies de la vigne comme le mildiou ou l’oïdium. Doté de sept millions d’euros, le projet Sesame (Secure and Safe Multi-Robot Systems) a des visées larges puisqu’il est aussi question de désinfection des hôpitaux, d’inspection de sites à risques (centrales électriques, usines). Le volet viticulture sera donc traité depuis le domaine familial par une équipe regroupant l’Interdisciplanry centre for Security, reliability and trust (SnT) de l’Université de Luxembourg, l’entreprise luxembourgeoise spécialisée dans la collecte de données spatiale Luxsense Geodata et le constructeur de drones suisse Aero41.

Travailler dans la vigne avec des drones compte plusieurs avantages et représente vraisemblablement l’avenir pour le traitement des plantes. Ils volent à moins de deux mètre au-dessus des vignes, soit beaucoup plus bas que les hélicoptères (qui montent généralement à plus de dix mètres). L’aspersion est donc moins sujette à des dérives provoquées par des coups de vent. Contrairement aux tracteurs, ils ne tassent pas la terre (ce qui nuit à la biodiversité) et ne glissent pas lorsque le sol est boueux. Les drones sont, de plus, très rapidement opérationnels, ce qui est précieux lorsque la météo est capricieuse et que les fenêtres de traitement entre deux averses sont courtes.

Ce projet ne tombe pas du ciel. Corinne Kox teste en effet des drones pour pulvériser les vignes depuis 2019. Elle est même la première vigneronne privée de l’Union européenne à s’être lancée. Aujourd’hui, une dizaine d’autres producteurs luxembourgeois (Schmit-Fohl, Happy Duchy…) ont suivi l’expérience, en compagnie de Luxaviation qui s’occupe de faire voler les engins. Avec près de 800 vols effectués au-dessus des vignes l’année dernière, l’opérateur d’avions privés teste un nouveau secteur pour diversifier ses activités. « Les premiers essais sont intéressants, mais les appareils dont nous disposions avaient leurs limites, souligne Corinne Kox. Ils viennent de Chine et ont été développé pour traiter les rizières, pas des vignes. » En début de saison, lorsque les feuilles ne sont pas trop nombreuses sur les ceps, le drone est efficace mais lorsque la croissance galope, les produits ont du mal à atteindre les feuilles plus basses. « Aero41 développe des drones spécialement pour les vignes, collaborer avec eux dans le projet Sesame est donc très précieux », apprécie la vigneronne. Pour les trois prochaines années, le domaine et ses partenaires devront aussi créer les logiciels qui permettront de faire voler ces drones ensemble. « La cybersécurité est un volet très important, il faut être certain que les drones soient capables de bien réagir en cas d’évènements imprévus, comme un promeneur dans les vignes par exemple », précise-t-elle. Cela tombe bien, à travers le SnT, le Luxembourg est un spécialiste en la matière.

Cette relation de plus en plus étroite entre la vigne et les laboratoires offre des perspectives nouvelles. Et dans tous ces cas, il s’agit de recherche orientée vers le mieux-disant. Il ne s’agit pas de créer de nouveaux produits aux caractéristiques louches mais, au contraire, de mieux comprendre les écosystèmes pour mieux les respecter. Car on ne fait pas de bons vins sans respecter ses terroirs. Si des domaines comme La Romanée-Conti, Leroy, Pontet-Canet ou Palmer travaillent en biodynamie, ce n’est pas un hasard.

Et puis, cette nouvelle vague va certainement permettre de casser pas mal de murs. Les chercheurs, nombreux au Luxembourg, constituent une cohorte hétéroclite, multiculturelle, mais très centrée autour de leurs labos. Dans le fond, ils pourraient souvent faire le même travail sur une paillasse dans un autre coin du monde. S’ils sont à Belval ou dans la capitale, c’est parce que l’environnement économique est particulièrement favorable. En finançant des recherches qui portent sur l’agriculture, le pays incite ces scientifiques à porter un autre regard sur le Grand-Duché, qui devient alors un territoire plus complexe qu’un simple un lieu de travail.

Erwan Nonet
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