Avec l’aide de Seb Piquet au dessin, Thomas Mauceri raconte sa passion pour la culture noire américaine à travers le récit de sa rencontre ratée, avec le musicien, poète et romancier Gil Scott-Heron

Gil Scott-Heron, une histoire à redécouvrir en musique

d'Lëtzebuerger Land du 01.07.2022

Thomas Mauceri est français, métis, réalisateur de documentaires et passionné par la culture afro-américaine. C’est pour ça que, à l’été 2000, il s’installe aux Etats-Unis, pour parachever ses études en cinéma. Pas de bol, son dossier d’échange a été retenu au Keene State College dans New Hampshire, « un des états les plus blancs du pays », écrira-t-il plus tard dans l’album. Un coin paumé dans le nord-est américain. Pas très loin de Boston, certes, mais les distances américaines peuvent être trompeuses.

Quoi qu’il en soit, c’est là-bas qu’il gagnera son surnom de « Frenchy » et qu’il entendra pour la toute première fois, grâce à l’un des cinq autres noirs présents dans le campus – un Britannique d’origine jamaïcaine – parler de Gil Scott-Heron. C’était le soir de l’élection présidentielle qui a vu le face-à-face entre George Bush junior et Al Gore finir, dans un premier temps sans résultat officiel, à cause d’un écart de voix trop mince. « Too close to call », disait-on à l’époque. Un contexte parfait pour découvrir The Revolution Will Not Be Televised, poème musical de Gil Scott-Heron publié en 1970 dans l’album Small Talk at 125th and Lenox qui, étrangement, résume parfaitement la soirée, « il peut à nouveau y avoir un recomptage des voix ».

Un slam avant l’heure, où l’auteur scande, sur une musique modern jazz dépouillée et faite de boucles mélodiques, son texte qui se veut une « polémique agressive contre les médias de masse et contre l’ignorance par l’Amérique blanche de la dégradation progressive des conditions de vie dans les cités », expliquera l’auteur plus tard. Un morceau qui donnera à Gil Scott-Heron le titre officieux de « parrain du rap », mais un morceau qui donnera aussi Thomas Mauceri l’envie d’approfondir sa connaissance de la vie et l’œuvre du natif de Chicago, dont le grand public a principalement retenu le morceau The Bottle.

Thomas va alors écouter le morceau en boucle, au point de rendre folle sa colocatrice de l’époque, puis plonger « dans l’écoute d’autres albums du chanteur et poète afro-américain, en prenant le soin d’en décortiquer chaque parole ». Rapidement l’étudiant se demande « ce qu’écrirait Scott-Heron sur la première élection présidentielle du 21e siècle ». Une question qui va le marquer profondément, ce qui lui donnera envie, une fois devenu un professionnel du cinéma, de faire un documentaire sur lui.

C’est ainsi que débutera une quête digne d’une grande saga initiatique. Grâce à d’autres projets professionnels, Thomas Mauceri, parviendra peu à peu à approcher des connaissances lointaines de Scott-Heron, elles lui présenteront des connaissances plus proches, qui à leur tour lui présenteront d’autres proches… jusqu’à ce que le premier parvienne à obtenir le numéro de téléphone du second et à lui parler. Débutera alors une série de dix ans de rendez-vous ratés jusqu’au 27 mai 2011, date à laquelle commence ce magnifique roman graphique, date à laquelle Thomas devait enfin rencontrer son idole, mais date, surtout, du décès à 62 ans de Guy Scott-Heron.

Une quête contrariée donc, malheureuse qui ne permettra pas au réalisateur de faire un documentaire, mais qu’il racontera finalement ici, tout au long des 228 pages de cet album à la musique omniprésente. Un récit passionnant entre France et États-Unis, plein de rencontres intéressantes, mais aussi quelques confrontations tout sauf joyeuses que l’auteur entrecoupe régulièrement par des extraits de la vie de Scott-Heron, ses albums, ses chansons, mais aussi ses différentes périodes, ses succès et ses échecs, ses batailles louables et ses intrigues moins avouables. Pour décortiquer correctement l’œuvre de Scott-Heron, Thomas Mauceri ne cachera rien des addictions à l’alcool, à la drogue… et de ses passages par la case prison. Après tout, c’est aussi ceux-là les combats des noirs américains.

Le récit de Mauceri est drôle, plein d’autodérision, mais aussi pertinent sur les stéréotypes que Français et Américains peuvent avoir les uns des autres. Il offre une analyse, très personnelle mais intéressante, sur les textes de Scott-Heron et sur l’importance des artistes dans l’évolution de la culture afro-américaine ; il résume, aussi tout un pan de l’histoire américaine récente.

Le tout porté par le dessin très libre de Seb Piquet (Père ou impairs). Le dessinateur, travaillant principalement dans le cinéma d’animation, passe aisément des planches BD classique à des dessins plus proche de l’illustration, de cases avec des décors et des arrière-plans extrêmement travailles à des cases aux personnages isolés sur des fonds blancs, le tout dans un style brut, proche de l’ébauche mais très expressif.

Une très belle réussite aussi bien narrative que visuelle. Une de ces BD qu’on aime prendre et reprendre pour découvrir à chaque fois de nouveaux détails, de nouveaux liens et pour replonger dans l’incroyable histoire de Gil Scott-Heron, avec, entre chaque reprise en main, un petit détour par le web pour aller redécouvrir les différents morceaux présentés dans l’album. Un plaisir double, en somme !

À la recherche de Gil Scott-Heron – Le « parrain du rap » de Thomas Mauceri et Seb Piquet. Les Arènes BD

Pablo Chimienti
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