Entretien avec l'échevin Colette Flesch (DP), respaonsable pour la politique culturelle de la ville de Luxembourg

La culture dans la rue !

d'Lëtzebuerger Land du 22.02.2001

d'Lëtzebuerger Land : La ministre de la Culture, Erna Hennicot (PCS) vient d'annoncer qu'elle aimerait accorder le statut d'établissement public au Théâtre national du Luxembourg, ce qui en ferait la première troupe de théâtre nationale. Jusqu'à présent, les principaux théâtres de production étaient municipaux ou privés, subventionnés par les municipalités. Est-ce que cette nouvelle politique de l'État en matière de théâtre, ce nouvel acteur étatique auront des répercussions sur votre politique dans ce domaine ?

Colette Flesch : Certainement, parce que nous allons sans doute acheter l'une ou l'autre de leurs productions (rires). Plus sérieusement, la création du Théâtre national avait provoqué des remous dans les théâtres municipaux à Luxembourg et à Esch, craintes qui se sont toutefois calmées depuis lors. Nos priorités à nous sont nos deux maisons municipales, c'est-à-dire le TML (Théâtre municipal Luxembourg) et le Théâtre des Capucins, mais nous voulons établir de bonnes relations avec le TNL. 

Ceci dit, nous considérons également qu'il n'est pas de notre devoir en tant que commune de soutenir un tel ensemble qui revendique un caractère national. Pour cela, il est déjà subventionné par l'État et le sera apparemment encore davantage. Par contre, nous avons assuré à la ministre de la Culture que nous envisageons tout à fait d'acheter des productions et coproductions du TNL pour une de nos maisons, ou peut-être pourrait-on simplement leur mettre à disposition une de nos scènes pour certaines occasions. En tout cas, notre disponibilité de collaborer avec le TNL est donnée, sous une forme qui reste à définir. 

Les petites scènes existantes, qu'elles soient publiques ou privées, avaient peur de voir le TNL rafler les fonds publics qui auraient tout aussi bien pu leur revenir...

Nous recevons onze millions de francs d'aide de l'État pour nos deux théâtres, ce n'est pas énorme mais nous ne nous plaignons pas. Pour vous donner un ordre de grandeur, les dépenses annuelles du TML - même fermé - sont de 91,4 millions de francs contre 5,3 millions francs de recettes, alors que le théâtre des Capucins a des dépenses à hauteur de 111,5 de francs et ne fait que 14,6 millions de francs de recettes, c'est vous dire ! Nous sommes reconnaissants pour chaque subside que nous pouvons recevoir de l'État, et nous serions contents d'en recevoir plus, parce que nous le méritons. Mais nous n'avons pas la crainte des petits théâtres privés, qui dépendent du soutien public, puisque l'existence de nos théâtres est assurée par notre propre intervention.

Pour cause d'importants travaux de désamiantage, la rénovation du TML dure beaucoup plus longtemps que prévu (réouverture annoncée pour 2002) et sera nettement plus chère (le deuxième devis complémentaire n'est pas encore terminé) ; en plus, le directeur Jeannot Comes est mort l'année dernière... ce théâtre est vraiment en pleine mutation. Est-ce que vous allez profiter de ces changements pour réorienter sa politique de programmation ou la collaboration entre les deux maisons communales, dont la grande était toujours destinée à l'accueil et la petite à la production ? 

Non, fondamentalement, nous ne pensons pas changer cette orientation : le TML restant une maison d'accueil et le Capucins se destinant à la création et à la production. Il y a une grande demande au Luxembourg pour la danse et l'opéra, c'est particulièrement flagrant maintenant qu'il n'y a pas de possibilités de la satisfaire. La même chose est vraie pour le théâtre allemand et français, avec des pièces plus « légères », les statistiques le prouvent... Nous pensons donc que notre approche est la bonne, mais cela n'exclut pas que le TML pourra faire l'une ou l'autre production par an, et, pourquoi pas, des coproductions. 

Le nouveau directeur, que nous sommes en train de chercher, aura une chance inouïe : il disposera d'un instrument vraiment amélioré et pourra prendre un véritable nouveau départ pour cette maison, avec ses idées et ses visions à lui.

Justement, durant l'exposition sur le théâtre des Capucins au Musée d'Histoire de la Ville de Luxembourg en 1998, il y eut des discussions sur la durée du mandat des directeurs des théâtres municipaux. Presque partout à l'étranger, les directeurs artistiques ne sont nommés que pour cinq ou dix ans afin de dynamiser la programmation. À l'époque, la bourgmestre Lydie Polfer avait affirmé dans un entretien au Land (29/98) qu'elle n'était pas contre cette discussion. Mercredi, vous publiez l'offre d'emploi pour ce nouveau directeur du TML1. Quelles seront ses conditions de travail ? 

Nous avons essayé de donner une définition aussi large que possible des conditions à remplir (par exemple avoir une formation bac plus quatre dans un large éventail de spécialités) pour que nous recevions un maximum de candidatures. Car plus il y a de candidatures, plus il y en aura de valables. C'est le conseil communal qui choisira parmi les candidats, vraisemblablement sur avis d'une commission d'experts. En tout cas, nous n'avons pas de candidat prédéterminé en tête. 

En ce qui concerne son statut, nous sommes tenus de respecter la législation en vigueur, qui interdit précisément des contrats à durée déterminée consécutifs. Par contre, nous avons réussi à avoir l'autorisation du ministère de l'Intérieur de pouvoir choisir entre le statut de fonctionnaire ou celui de l'employé privé. Cela nous donne déjà une certaine flexibilité. On peut effectivement imaginer qu'un jour, on embauche un directeur artistique à durée déterminée, mais cela n'a pas que des avantages ; la discussion devra encore être menée le moment venu.

À quelques centaines de mètres du TML, place de l'Europe au Kirchberg, sera construit la Salle philharmonique de l'État. Est-ce qu'il n'y a pas un risque de concurrence entre les deux établissements ? Allez-vous collaborer afin d'éviter les doubles emplois ? 

Nous avons de très bonnes relations avec le ministère de la Culture. Le bourgmestre Paul Helminger et moi nous concertons avec madame Hennicot à chaque fois qu'il y a un problème commun à discuter. Ainsi, nous sommes convenus, il y a quelques mois, de quelle façon la Salle philharmonique et le Théâtre municipal pourraient se compléter afin d'éviter le double emploi : la salle du Kirchberg sera exclusivement vouée aux concerts, alors que le ballet et l'opéra resteront au TML.

Dans le domaine de la musique classique justement, la Ville de Luxembourg a signé l'année dernière une convention avec l'Orchestre philharmonique du Luxembourg par laquelle vous vous engagez à financer l'orchestre à hauteur de 21,5 millions de francs par an. Quelle en est la contrepartie ? 

La collaboration entre la Ville de Luxembourg et l'Orchestre philharmonique - ou son prédécesseur, l'orchestre de RTL - a une longue tradition. Ainsi leurs musiciens accompagnent depuis longtemps les lauréats du Conservatoire ou collaborent au Live Cinema, organisé par la Cinémathèque... Nous avons conclu cette convention pour nous aligner sur la politique de l'État et ne pas uniquement accorder un subside, mais donner une contribution financière et recevoir des prestations en échange. Ces prestations comprennent nos collaborations déjà traditionnelles, mais aussi de nouveaux concerts, comme de la musique sacrée avec le Deutsches Requiem de Brahms ce soir à la Cathédrale... 

Puis nous aimerions toucher deux nouveaux publics, un peu négligés dans ce domaine, à savoir les jeunes et le troisième âge. Nous envisageons par exemple une initiation à la musique dans les écoles et l'organisation de concerts avec de plus petites formations dans nos maisons de retraite. L'orchestre nous a aussi indiqué qu'il aimerait donner des concerts à ciel ouvert... une expérience que nous voulions tenter avec Patricia Kaas pour le concert lors de l'avènement au trône du Grand-Duc Henri en septembre dernier. Comme vous savez, il a dû être reporté et sera finalement joué le 6 avril sous chapiteau, parce qu'il fait encore trop froid en avril... Vous voyez que c'est une initiative dynamique, de nouvelle idées peuvent venir en cours de route ; les deux côtés sont encore en train de sonder le terrain. 

Une très grande part du budget culturel de la Ville va au Conservatoire - quelque 600 millions de francs sur un budget global de 1,2 milliard de francs. Vous venez de le soumettre à un audit. Pourquoi ? Quelles en furent les conclusions et quelles en seront les conséquences ? 

Pourquoi un audit ? Parce que nous soumettons un à un les services de la Ville à de tels audits - nous l'avons fait pour le service du Parc, celui de l'Architecte, l'Office des foires et marchés... Globalement, les résultats de cet audit sont positifs. Nous allons soumettre au conseil communal un certain nombre de mesures qui découlent des conclusions de l'audit. Mais l'auditeur nous a aussi fait remarquer un certain nombre de difficultés, qui parfois sont dues à notre législation : ainsi, nous devons offrir une palette très large de cours, qui sont obligatoires selon la loi de 1998 sur l'enseignement musical. 

En comparaison avec le conservatoire de Berne par exemple, la contribution financière des élèves au Luxembourg est minimale. Mais notre politique a toujours été de facturer des frais d'inscription modiques, parce que nous estimons que l'enseignement musical est une obligation de service public. L'auditeur estime que, pour limiter les frais, on pourrait augmenter les minervals... Le document propose une plus grande transparence dans de nombreux domaines et notamment pour la publication des postes de chargés de cours. En terme d'organisation, il suggère de mieux utiliser les espaces disponibles.

Il y a trois ans, la Ville de Luxembourg a acheté le Ciné Cité ; lors de son ouverture provisoire comme cinéma de l'Utopia s.a., l'été dernier, le maire annonça qu'il sera remplacé par un nouveau bâtiment, un centre culturel. Où en sont ces plans et qu'est-ce que ce centre culturel comprendra ? 

Notre architecte est en train d'élaborer le dossier pour lancer un concours d'architectes, il y a là un certain nombre de délais à respecter. L'idée est de créer un ensemble du centre culturel et du Cercle municipal en reliant les deux bâtiments. Le centre culturel accueillera la Bibliothèque municipale au rez-de-chaussée, qui manque cruellement de place au Centre Hamilius, puis il y aura une médiathèque, un petit amphithéâtre... Le premier problème que nous avons rencontré avec ce projet du Ciné Cité est que la parcelle a une forme très bizarre, qui nous limite fortement.

Une des institutions nées de l'année culturelle 1995 est l'Agence luxembourgeoise d'action culturelle (Alac), qui réunit l'État et la Ville - selon le budget, vous financez actuellement cette agence à hauteur de 12,6 millions de francs. Depuis le début de cette année, son directeur, Claude Frisoni, est directeur du Centre de rencontres Neumünster et on ne sait pas encore quel sera le futur de l'Alac. Pouvez-vous nous en dire plus ? 

Il me paraît essentiel de souligner que 1995 a prouvé, si besoin en était, à quel point une bonne collaboration entre la Ville et l'État est importante. Nous voulons que l'Alac continue à exister, il faudra alors nommer un nouveau directeur - une réunion à ce sujet est prévue avec la ministre de la Culture - et il faudra réfléchir aux missions qui lui incomberont dans le futur. En gros, nous croyons qu'elle a bien fonctionné et nous a beaucoup aidé, pour nos grandes expositions dans la ville par exemple. Je crois aussi que l'Alac serait un bon vecteur pour la nouvelle Billetterie centrale que nous voulons créer ensemble avec l'État et qui couvrirait tout le pays. 

Cette collaboration État/Ville dans le domaine de la culture sera aussi quasiment institutionnalisée par l'asbl d'stater museeën, en train d'être créée, regroupant tous les musées, étatiques ou municipaux, qui se trouvent sur le territoire de la capitale pour mieux concentrer leurs efforts de promotion... 

La collaboration entre les musées implantés en ville est une très bonne initiative, quelle qu'en soit la forme juridique retenue. Les expériences des grandes villes prouvent le succès des billets uniques et autres mesures prises pour promouvoir leurs musées en commun. D'ailleurs nous pouvons nous vanter d'une très bonne coopération avec le Casino - Forum d'art contemporain : une des plus grandes expositions que nous organisons cette année au Musée d'Histoire, qui s'intitule Luxembourg - Les Luxembourgeois, nous la faisons en collaboration avec le Casino et le Centre national de littérature. 

Il y aura aussi cet été une grande exposition en espace public intitulée Sous les ponts, le long de la rivière, une collaboration entre le Casino, le Musée national d'histoire et d'art et la Ville de Luxembourg, un parcours de sculptures, d'installations et d'interventions qui suivra l'histoire et la topographie de la ville. Outre notre participation matérielle, nous y assurerons une grande partie de l'intendance technique sans laquelle cette exposition ne serait pas possible.

En arts plastiques, justement, la Ville de Luxembourg semble s'être spécialisée dans de grandes expositions à caractère événementiel, très populaires, souvent accompagnées d'acquisitions coûteuses - je pense par exemple à l'exposition Henri Moore de l'année dernière et de la sculpture acquise pour 80 millions de francs à cette occasion, ou alors à Art on cows prévue cet été. Pourquoi le choix de l'événementiel ? Ou plutôt : pourquoi ne pas investir plus régulièrement, toute l'année, avec des commandes par exemple, ce qui pourrait aussi constituer une forme de mécénat ?

L'idée des grandes expositions a été lancée en 1995, lors de l'exposition Nikki de Saint Phalle, qui fut un grand succès et nous en avons gardé une sculpture, place Aldringen. Puis suivit Luxembourg, ville de la sculpture, en 1997, lors de laquelle nous avons également acheté une sculpture, le Centaure près du théâtre des Capucins, et ensuite Henri Moore... Avec de telles initiatives We put ourselves on the map, ce qui n'est pas évident. 

Si nous achetons régulièrement des objets pour le musée, cela ne trouve pas le même écho international. Mais, bien entendu, nous achetons régulièrement. Dans le budget ordinaire, nous prévoyons toujours un million de francs pour l'acquisition d'objets d'art ; très souvent, cette somme est redressée dans le budget rectifié selon les occasions qui se présentent. En plus, nous essayons d'établir un programme d'expositions pluriannuel parce que nous voulons donner une plus grande continuité à ces activités. 

Les institutions culturelles de la Ville sont comme des satellites de l'administration communale, mais en même temps, elles doivent être gérées selon les mêmes principes qu'une station d'épuration... Ne faudrait-il pas réfléchir à leur fonctionnement par rapport à la Ville, par exemple en leur accordant plus de libertés d'un côté et regrouper certaines fonctions administratives à la commune de l'autre ? 

J'ai proposé au conseil échevinal de créer un poste de coordinateur culturel, et ce principe a reçu un accueil favorable, seulement nous n'avons pas encore désigné de personne. Il est vrai que si je veux avoir des informations sur le domaine culturel, je dois appeler la cinémathèque, la photothèque, la bibliothèque, les deux théâtres, le musée... chacun individuellement. Un tel coordinateur faciliterait beaucoup la tâche, aussi aux instituts eux-mêmes. 

Mais ce ne sera en aucun cas un directeur de plus ou le supérieur hiérarchique des autres, ce qui ne ferait que compliquer les choses. Vous savez, les instituts culturels de la Ville ont été créés un à un, ce paysage a des racines historiques qu'il faut respecter. De nombreuses synergies existent déjà, comme par exemple la projection de Jeanne d'Arc à la Cathédrale (organisée par la cinémathèque avec le musée) ou l'exposition sur le théâtre des Capucins au musée... Et nous encourageons de telles coopérations. 

À la fin de la dernière législature, la culture fut un point de friction permanent entre l'État et la Ville - je pense aux discussions par conférences de presse interposées sur les permis de construire du Musée d'art moderne ou l'augmentation annoncée des frais d'inscription au conservatoire... Depuis 1999, les choses semblent s'être calmées... une même coalition PCS-PDL aux manettes des deux instances facilite donc autant les choses ? 

Sans aucun doute. Les choses se sont effectivement calmées. Des élections sont toujours une bonne occasion pour tirer un bilan et repartir de plus belle. Nous avons d'ailleurs tenu à inscrire notre volonté d'une bonne collaboration État-Ville dans notre déclaration échevinale. 

Après le règne du PCS sur la politique culturelle, elle est repassée avec vous entre les mains du PDL. Quelle est la différence ? Est-ce que vous croyez qu'il y a une approche « libérale » de la politique culturelle ? 

(Rires) Nous ne changeons rien à l'approche fondamentale de la Ville à la culture. La politique culturelle de la Ville de Luxembourg a toujours été libérale : nous avons toujours accordé une part importante de notre budget à la culture - cette année il atteint plus de neuf pour cent du budget global. Et nous avons toujours essayé de pratiquer des prix très sociaux, qui permettent à tout le monde d'accéder à la culture. Si vous comparez les prix d'une soirée au théâtre ou au concert à Luxembourg à ceux d'autres grandes villes, vous verrez qu'ici, ils sont très modiques. 

Depuis 1995, il y a eu une véritable dynamique dans le domaine de la culture, l'offre et la demande ne cessent de croître, et je suis persuadée qu'une plus grande ouverture vers de nouvelles formes de spectacles se fera encore. 

Le formidable succès des manifestations pour le Millenium nous a d'ailleurs encore conforté dans notre volonté de faire descendre la culture dans la rue ! 

1 Le dossier de candidature est téléchargeable à l'adresse électronique www.luxembourg-city.lu/vdl/recrutements.html

josée hansen
© 2020 d’Lëtzebuerger Land