Il y a un siècle, un consortium international voulait attirer les HNWI en transformant la ville de Luxembourg en métropole européenne des jeux. La promesse d’une nouvelle rente déchaîna une violente polémique sur la croissance, l’« honorabilité » internationale et la « jalousie » des pays-voisins

Le moment Omnium

d'Lëtzebuerger Land du 17.09.2021

Léthé En 1904-1905, Omnium, un consortium de capitalistes belgo-français, offre de transformer le Grand-Duché en État rentier. Le projet est de monégasquiser la ville de Luxembourg et d’y attirer les high-net-worth individuals en légalisant les jeux de hasard, interdits dans les pays-voisins comme au Luxembourg. Les promoteurs promettent le paradis aux auchtones : « Alles gewinnt ! Das Geld kommt förmlich hereingeregnet ». La concession rapporterait tellement de recettes au budget de l’État que tous les contribuables pourraient être exonérés d’impôts. Avant les holdings 29, la concession de Radio Luxembourg, le secret bancaire, le tourisme à la pompe et les tax rulings, il y eut donc le moment Omnium, une première tentative de monnayer la souveraineté. Curieusement, l’épisode a intégralement disparu de la mémoire collective et reste absent des livres d’histoire. (On en retrouve les traces dans la presse de l’époque ainsi que dans un volumineux dossier aux Archives nationales, sources primaires sur lesquelles se base cet article.)

La mémoire d’Omnium était pourtant longtemps restée vive. « Tous ceux de ma génération et au-delà se rappellent fort bien un consortium étranger, j’allais dire exotique, se glorifiant de ce nom totalitaire […] et qui aurait failli attirer un indicible amas d’ordures de toute provenance », lit-on dans le Wort en 1946. L’éditorialiste soulève la question : « Oh, si l’Omnium revenait ! Que dirions-nous ? » Dans l’atmosphère nationaliste de l’après-guerre, on se pavanait d’avoir – au moins une fois – su résister au « tentateur » : « Des malveillants ont essayé de nous faire une renommée de parasites. Ni Treitschke, ni les détracteurs de nos sociétés holding, ni les ennemis de Radio-Luxembourg n’ont réussi à jeter le discrédit sur nous et notre honnêteté. Mais avec les jeux, ce serait bien différent. »

80 ans avant les travaux des économistes Gaston Reinesch et André Bauler, l’Omnium pense déjà, quoique de manière approximative et maladroite, la souveraineté comme facteur de production : « Nous vous paierons un million de francs par an pour avoir le droit d’utiliser vos ressources naturelles pour vous enrichir en faisant nous-mêmes une bonne affaire. » En 1905, alors que la sidérurgie connaît ses premiers essors, Omnium en prédit déjà la fin : « L’épuisement prochain des mines du Grand-Duché, ainsi que la découverte de minerais dans les régions frontalières des pays voisins soulèvera un problème que seule la création de l’Omnium peut résoudre ». Dans un autre article, on agite le spectre d’« une crise financière certaine, inéluctable, que tout le monde sent venir » et dont seul l’Omnium pourrait sauver le pays. La rente des jeux serait la seule chance de survie économique du fragile Grand-Duché. « Qu’on choisisse entre l’Omnium et de nouveaux et lourds impôts ; entre la médiocrité et la richesse ; entre le marasme et les affaires. »

La nébuleuse L’épisode Omnium commence en septembre 1904, lorsque le ministre d’État, Paul Eyschen, reçoit un courrier de Bruxelles. Un certain Lucien Linden s’y présente comme « chargé des négociations exclusif » d’un groupe de financiers, et lui soumet une « entreprise d’intérêt général » : La création, aux portes de la capitale actuelle, d’une « cité nouvelle », capable d’attirer et de retenir « les familles de rentiers » et les « familles d’hommes d’affaires à qui les facilités de communication rapide permettent d’habiter à distance du siège de leurs occupations ». Le consortium que Linden dit représenter serait prêt à construire et exploiter un gigantesque « ensemble architectural » d’une dizaine d’hectares que l’État devrait réunir sur le Plateau Bourbon, le Glacis ou le Plateau du Saint-Esprit (les emplacements changent au fil de la correspondance). Dans cette nouvelle concession, on bâtirait des hôtels de luxe, un Kursaal, un théâtre, des installations sportives, et même, un jour, une université « à diriger dans un sens nettement international ». Pour relier « les villes jumelles – la ville ancienne et la ville neuve », le tracé du tram devrait être réorganisé et étendu jusqu’au « centre de la concession ».

Les bienfaiteurs anonymes ne demandaient qu’une petite contrepartie : la permission d’ouvrir un casino et d’y organiser des jeux de hasard. Or, le Luxembourg venait de les interdire deux ans auparavant, imitant ses pays-voisins. Lucien Linden estime que « faire voter par la Chambre » des exceptions aux lois existantes ne posera pas « de grandes difficultés ». Et d’expliquer au ministre d’État que tous les partis politiques y trouveront leur avantage : Pour calmer les catholiques on n’aura qu’à subsidier, grâce aux redevances des jeux, « l’édification de la nouvelle cathédrale ». Quant aux socialistes, ils auront la satisfaction de voir introduit « un impôt nouveau sur le revenu ». Les propriétaires immobiliers profiteront également du boom à venir : « les Luxembourgeois devront être satisfaits […] de voir leurs immeubles augmenter de valeur ».

L’auteur de ces lignes, Lucien Linden, est l’héritier d’un petit empire horticole fondé par son père, le chasseur de plantes belgo-luxembourgeois, Jean Linden. Au retour de ses explorations en Amérique latine, ce-dernier s’était lancé dans le commerce d’orchidées et avait créé plusieurs établissements horticoles. À sa mort en 1898, Lucien Linden reprend l’entreprise familiale qui, rapidement, périclite. Au tournant du siècle, l’engouement pour les plantes se tarit : Lucien Linden réagit et vend massivement à des prix au rabais, puis tente sa chance au Congo belge, fondant L’Horticole Coloniale. Au moment de contacter Eyschen, il est en passe d’être rattrapé par une série de procès judiciaires qui finiront par engloutir ce qui restait du capital familial.

Dans une brochure publiée en décembre 1904, Linden n’apparaît plus en tant que « chargé des négociations » mais comme « créateur du projet ». Au public autochtone, il se présente comme « ein Luxemburger Kind, dessen Name überall geachtet ist, dessen Name allein ein sicheres Unter-
pfand des Unternehmens bedeutet ». Les investisseurs (« un groupe d’hommes entreprenants ») que Lucien Linden dit représenter restent dans l’ombre ; à supposer qu’ils aient réellement existé. Le consortium est une nébuleuse. Dans le feuilleton de la Frankfurter Zeitung, l’écrivain luxembourgeois Norbert Jacques ironise : « Wer der reiche Mann ist, von dem das Geld herrührt, wer dem Staat und der Stadt das Gesetz umtauschen will… keine Ahnung. Man ergeht sich in flüchtigen Vermutungen : ‘Ein reichgewordener Kellner und bekannter Spielunternehmer aus Ostende’, sagen die einen. ‘Eine belgisch-französische Gesellschaft’, die andern…. ‘Eine große französische Bank’… ‘Ein internationaler Komplott, das durch Errichtung einer Konkurrenz auf den Mietspreis in Monaco einwirken will’… »

En octobre 1904, l’horticulteur Linden tente de s’insinuer dans les bonnes grâces du ministre d’État, se présentant comme « votre homme » : « Je puis organiser l’affaire d’après vos vues ». Un mois plus tard, nouvelle lettre à l’issue d’un entretien qui n’a visiblement pas donné satisfaction à Linden : « Je comprends très bien votre réserve et la difficulté que vous éprouvez à discuter une aussi épineuse question que celle des jeux ». Puis le ton se fait vaguement menaçant : « Dans mon idée, ces propositions devraient être tellement avantageuses qu’il serait presque impossible au gouvernement de ne pas les favoriser, étant donné la pression douce, mais irrésistible, que l’opinion publique ne manquera pas d’exercer sur lui lorsqu’elle sera au courant de nos projets. Il faudrait que le gouvernement n’ait qu’à se laisser faire une douce violence… »

Money for nothing C’est sous le nom de « Omnium immobilier luxembourgeois » que le consortium monte dans l’arène de la politique luxembourgeoise. Il sort le grand jeu : en février, Omnium lance son hebdomadaire éponyme. Imprimé sur du papier rose, il s’agit d’une gazette de quatre pages, envoyée gratuitement à tous les électeurs (censitaires), n’y figurent ni les noms des auteurs ni celui des éditeurs. Les promesses sont mirobolantes : « Das Omnium bringt Millionen ins Land » ; « Wollt ihr Steuerfreiheit? Dann seid für das Omnium ». Les textes ont un côté incantatoire, quasi-mystique : « L’Omnium ne demande qu’à satisfaire tous, et puisque tous sont avec lui, l’Omnium réalisera ses promesses, car l’Omnium se fera, les Luxembourgeois le veulent ». En attendant, on promet tout à tout le monde. Aux fonctionnaires une augmentation des traitements, aux paysans une hausse des prix agricoles, aux commerçant une multiplication par dix de leur chiffre d’affaires, aux ouvriers la préférence nationale dans les recrutements du Kursaal, aux viticulteurs de nouveaux clients affluents. (Le Wort réplique : « Unser Wein wäre nie im Stand, Spieler zu animieren und Wagemut bei ihnen hervorzurufen. Er ist dafür viel zu gemütlich und viel zu fromm. »)

En parallèle, les promoteurs s’achètent le concours de L’Indépendance luxembourgeoise, un quotidien pourtant réputé conservateur. Plusieurs mois durant, ils y publient d’interminables éloges de l’Omnium. (Des publireportages indiscernables du contenu rédactionnel.) Les promoteurs répètent sans cesse ne pas être des « brasseurs d’affaires » mais des administrateurs d’une « entreprise honnête et loyale, qui fait tout au grand jour » : « Ce sont des gens qui ont confiance en eux. N’est-ce déjà pas beaucoup ? »

Roulettenbourg Les projets d’Omnium deviennent de plus en plus grandioses et de moins en moins crédibles. Deux Grands Hôtels seront construits : le « Palace » sur le Plateau Bourbon et le « Cottage » sur le Glacis. Un « luxueux Kursaal » sera érigé, avec un jardin d’hiver et une salle de bal où les plus célèbres Kapellmeister dirigeront des concerts. Un « tramway électrique à grande vitesse » sera inauguré entre la capitale et Mondorf-les-Bains. Au Limpertsberg, des terrains de tennis et de crochet seront aménagés, à Hollerich des jeux de polo, de golf et de tir au pigeon, « ailleurs » un hippodrome et un autodrome où sera organisé un « grand prix ». Le tout pour attirer les « sportsmen ».

Les propagandistes d’Omnium disent vouloir « sortir le Luxembourg de la moisissure dans laquelle il croupit depuis trop longtemps ». La capitale sera propulsée dans le XXe siècle et deviendra « un centre unique au monde » : « Le rendez-vous de la société élégante, cosmopolite, qui voyage ». « Le monde, le grand monde, le monde qui dépense » débarquera en masse. Les « adversaires » d’Omnium feraient simplement preuve d’étroitesse d’esprit. En fait, ce ne seraient que des « jaloux » : « C’est la peur de voir leur toute petite personnalité locale disparaître devant l’élite de la société étrangère que l’Omnium amènera à Luxembourg ».

Dans leurs publications, l’Omnium tente de désamorcer les craintes que cette high society attirera dans son sillage des prostituées, intermédiaires et imposteurs : « Des brebis galeuses », il y en aurait partout. De toute manière, les braves Luxembourgeois ne seront pas exposés aux tentations et périls du jeu. « Le programme de l’Omnium comprend l’interdiction de l’accès au jeu à tout sujet luxembourgeois, sauf exception spéciale délivrée par le gouvernement ». Quant aux risques psychologiques, ce serait une fake news : « Si par hasard il y a un suicide, ce n’est jamais celui d’un vrai joueur, car le vrai joueur croit au retour de la chance. » Pour les riches, « gagner ou perdre n’a pas d’importance », le jeu ne serait qu’une « distraction, une émotion quelque fois ».

« Ni honorabilié ni parole » Comme futur dirigeant de la société des jeux, Linden avance le nom de Georges Marquet, directeur général du Kursaal d’Ostende. À Eyschen, il fait parvenir une foule d’articles de la presse locale ostendaise tirant des portraits panégyriques de « cet homme jeune, ardent et fort » : « Un parvenu au sens démocratiquement beau du mot », un « homme d’une réelle valeur » qui reçoit le chah de Perse et le roi des Belges, lit-on dans Le Carillon et La Saison d’Ostende, deux gazettes locales. Le « pilote éprouvé » Marquet aurait, au lendemain de l’interdiction des jeux, sauvé Ostende de la ruine. « Son premier soin fut, non pas de faire des économies, mais, au contraire, de jeter pour ainsi dire l’argent par portes et fenêtres, de semer et de semer encore ».

Tant de flagorneries devaient paraître suspectes à Eyschen. Quelques mois plus tard, il adressera une menace à peine voilée aux promoteurs de l’Omnium depuis la tribune parlementaire : « Cette question de l’honorabilité et de la solvabilité des concessionnaires, vous savez que c’est une question délicate. J’ai des données très précises sur les personnes qui se sont adressées à nous, je n’en parlerai pas ». À bon entendeur.

En vieux renard de la politique, Eyschen avait mobilisé ses réseaux pour obtenir des renseignements sur Marquet. Dans les archives, on retrouve quatre « notes confidentielles » non-signées. Le Belge de 39 ans, qui aurait commencé sa carrière comme « garçon dans des buffets de diverses gares », y apparaît comme « un affairiste très osé », « un audacieux et un intrigant ». Entouré « de rabatteurs et d’allumeurs », il passerait d’une ville d’eaux à l’autre, établissant des cercles de jeux secrets, toujours à deux doigts de se faire arrêter par les autorités. Une missive, provenant de Belgique, prétend que Marquet y aurait « été plusieurs fois condamné à de fortes amendes et à des peines d’emprisonnement assez élevées ».

Or, personne n’est en mesure de fournir des informations précises et fiables sur sa fortune. Marquet serait « un des gros actionnaires du Casino Monte-Carlo », ainsi que propriétaire du Parc Chambrun et de deux hôtels à Nice. Mais se basant sur des « bruits qui courent », les contacts d’Eyschen estiment que sa situation financière serait « très précaire » ; il « ne posséderait pas la fortune qu’on lui prête ». « Bref, c’est un gaillard sur lequel il ne faut compter pour rien ; ni honorabilité, ni parole, rien – dès qu’il ne peut plus saccager un pays par une aspirante affaire de jeux, il le quitte pour aller opérer ailleurs. […] Vous voyez quel fléau ce serait pour un pays comme le vôtre d’avoir affaire à un pareil homme ! », rapporte-t-on depuis Nice à Eyschen.

« Le sentiment unanime de l’Europe » Hanté par ce qu’on appellerait aujourd’hui « risque réputationnel », le gouvernement refusa catégoriquement d’accorder sa protection à la sape de la souveraineté des États-voisins : « Pour moi, dans les relations internationales, l’honorabilité est tout aussi nécessaire que dans la vie civile et sociale. On fait le vide autour des personnes qui ne sont pas honorables », déclarait Eyschen à la Chambre des députés, le 4 mai 1905. Il rappela que les pays-voisins avaient dû faire de réels « sacrifices » financiers en fermant les casinos et goûteraient peu que le Grand-Duché en crée un à leurs frontières pour « spéculer » sur leurs citoyens. Pour illustrer cette idée d’externalité négative, le ministre d’État tira un parallèle avec la lutte contre les épidémies : « Si pour éteindre ces foyers d’infection qui nous entouraient, on fait partout des efforts très sérieux, des dépenses et des sacrifices, nous ne pourrions certes pas laisser créer chez nous un foyer de jeux prohibés, sans que nous ne puissions avoir des difficultés avec nos voisins ». Vis-à-vis de ses puissants voisins, le petit Grand-Duché ne pourrait se permettre de telles « provocations » : « Ce serait un véritable acte de folie que de nous lancer dans pareille aventure ».

En amont de cette interpellation à la Chambre, le Wort avait monté une campagne pourfendant l’immoralité des jeux de hasard (« Möge Luxemburg nie die Hände nach Geld ausstrecken, an dem Schande klebt »), à laquelle le député libéral Robert Brasseur donna un écho à la Chambre : « Je n’admets pas que le pays, pour s’enrichir, aille puiser ses ressources à une source impure ». Paul Eyschen argumentait, lui, de manière plus pragmatique : « Il s’agit d’une question internationale. Nous devons avoir égard aux sentiments publics des autres pays. Un pays neutre n’est pas libre de faire ce qu’il veut. Il doit être utile à ceux qui garantissent son existence ; il ne doit pas les gêner, contrecarrer leur politique intérieure. C’est notre devoir essentiel de ne pas nous mettre en opposition avec le sentiment unanime de l’Europe ». Aucun ministre d’État n’oserait d’ailleurs soumettre au Souverain un décret autorisant les jeux, telle serait sa « conviction intime » : « Parce que, selon moi, ce Souverain lui répondrait peut-être : Est-ce que vous croyez que quand je suis à l’étranger je devrais rougir d’être le chef d’État des Luxembourgeois ! »

La riposte populiste Cette débâcle politique, l’Omnium aura du mal à la digérer. Ses relais luxembourgeois se présentent désormais comme victimes « d’injures et d’insultes », proférées par « ceux qui craignent pour le renouvellement de leur mandat » et par une « presse méprisable ». À la « douce violence » annoncée par Lucien Linden à l’automne, suit au printemps une campagne acerbe aux relents populistes : « Jetzt kennen wir unsere Gegner, unsere Feinde. Jetzt weiß das ganze Land, daß die Regierung gegen das Wohl des Landes ist. » Les promoteurs montent le peuple contre ses représentants. La « vox populi » serait du côté de la société des jeux, « le pays entier » derrière ses projets. L’argumentaire d’Eyschen est jeté aux orties. L’Omnium lui oppose « le bon sens luxembourgeois » : « Les habitants du Grand-Duché seraient d’une naïveté rare s’ils s’occupaient de l’opinion de leurs voisins ». Les Français, Belges et Prussiens ne seraient finalement guidés que par « la crainte et la jalousie de voir le pays s’enrichir », leurs attaques « intéressées et venimeuses ».

Le député libéral Brasseur se retrouve dans le collimateur d’Omnium. À la tribune de la Chambre, il avait déclaré qu’il ne « transigera jamais » sur son refus, quand bien même « un référendum voté par les neuf dixièmes du pays exprimerait une opinion contraire ». « Une drôle de façon de représenter le peuple qui, pourtant, l’a envoyé à la Chambre ». À quelques semaines des législatives, l’Omnium s’immisce ouvertement dans la campagne électorale : « Ne votez que pour les candidats qui se déclarent ouvertement en faveur d’Omnium ».

Les articles, manifestes et brochures que l’Omnium produit sur lui-même sont débordants, teintés de mégalomanie. Après le niet gouvernemental, on aborde ainsi candidement un sujet périlleux : La menace d’une mainmise sur la politique luxembourgeoise : « On déclare que si l’Omnium prodiguait les millions au gouvernement et aux fonds communaux, il réclamerait sans doute sa participation à la gestion des affaires du pays – qu’ensuite, il lui resterait de l’argent pour faire les élections et se procurer une majorité à la Chambre des députés, qu’il serait maître du pays, qu’il y ferait la loi, et que les Luxembourgeois deviendraient ses humbles serviteurs ». Curieusement, le consortium ne tient pas à dissiper ces craintes : « Il n’y a pas de raison pour arrêter les suppositions, quelques ridicules qu’elles soient, quand elles sont en si bonne voie et si bien parties ».

Lucien Linden avait réussi à nouer très tôt quelques alliances avec des notables locaux. Ce sera l’avocat, député et échevin de la Ville de Luxembourg, Léon Rischard, qui s’improvisera porte-voix de l’Omnium. Il jouerait « eine führende, aber höchst befremdende Rolle », s’étonnait le Wort. Ce discret député backbencher, se mit à la tête du « Centralcomité zur Förderung des Wohlstandes und Hebung des Fremdenverkehrs im Großherzogtum », l’association des Luxembourgeois pro-Omnium. Il part s’informer à Biarritz, Saint-Sébastien, Nice et Monte-Carlo. D’après le Wort, Rischard aurait partagé ses impressions de voyage lors d’un meeting public : « Les dames qui se donnent rendez-vous à Monte-Carlo sont très réservées et hygiéniques, ce qui serait mieux que la situation que nous avons ici ». En alliant son destin à celui de l’Omnium, Rischard finira par se marginaliser sur la scène politique. Le dernier numéro du journal Omnium ne sera d’ailleurs plus qu’un tract électoral du député Rischard. (Ce fut peine perdu, il ne réussit pas à se faire réélire.)

Pour forcer la main au gouvernement, le Centralcomité lance un appel aux habitants à créer des comités locaux dans les principaux cantons. Une vaste campagne de récolte de signatures démarre pour exiger un référendum sur la légalisation des jeux de hasard. À travers le pays, des prosélytes s’activent, font du porte-à-porte et tiennent des grands discours dans les cafés de village. Cette mobilisation inquiétait assez les autorités pour qu’en mars 1905, elles ordonnent aux gendarmes de mener l’enquête sur le terrain. De Troisvierges à Differdange, 35 rapports furent concoctés sur les agissements des « agents » de l’Omnium. Ils se lisent comme un sondage, très approximatif, de l’opinion publique.

De nombreux brigadiers citent l’argument fiscal comme ayant convaincu le plus d’électeurs à signer la pétition : « Bei Erteilung der gedachten Konzession seien die Bewohner von jeder Steuer befreit ». Le gros des supporters d’Omnium semble s’être recruté parmi les commerçants, hôteliers et employés, c’est-à-dire dans la petite bourgeoisie. Les rapports de la gendarmerie donnent également des indications quant aux modalités pratiques de la collecte de signatures : l’Omnium payait dix centimes la signature. À Hollerich, beaucoup d’électeurs auraient signé la pétition par charité, pour que le jeune collecteur handicapé puisse toucher ses commissions. Pour se procurer les listes d’électeurs, l’Omnium aurait également arrosé certains secrétaires communaux : trois centimes par nom.

Épilogue I Il faudra attendre novembre 1976 pour que le Parlement se décide à créer la possibilité d’autoriser les jeux de hasard. La perspective de la construction d’un casino à Sierck-les-Bains avait accéléré un projet de loi qui traînait depuis six ans dans les tiroirs parlementaires. Les débats furent houleux et il fallut trois séances pour en arriver au bout. De nouveau, on s’inquiétait du risque réputationnel ; mais ce ne fut plus celui encouru par le pays, mais par la place bancaire. Le député CSV Georges Margue mit en garde : « Denke mir nët drun, datt mir vleicht e gudde Numm verdiérwe können ? Matt eiser Holdingsgesetzgebung do kre’e mir ëmmer erëm de Reproche gemat, mir gengen domat gewësse Leit hëllefen, Steieren ze strëppen ». Puis le catholique ultramontain Margue créa le scandale en déclarant que l’exploitation de « Spillbude » serait à mettre « exactement au même niveau » que l’exploitation d’une « Ho’rebud ».

Pour préserver l’image du centre bancaire, de nombreux députés plaidèrent de ne surtout pas établir de casino dans la capitale. L’ancien ministre de l’Économie, Paul Elvinger (DP), rappela que « d’aucuns sont d’avis que le prestige indéniable de la place financière pourrait être terni par l’ouverture d’un cercle de jeux de hasard au milieu des nombreux et importants établissements financiers de la Ville de Luxembourg. » Jean Dupong (CSV) estima que « cela se marie mal, le jeu et la banque ». Le tribun communiste René Urbany se fit un malin plaisir de prendre à rebrousse-poil ces déclarations bienséantes : « Mir hun hei zu Lëtzebuerg ganz vill Banken, dausenden Holding-Gesellschaften, wo’ d’Spekulatio’ne sech am Paradis fannen. Mir hun hei ganz vill Bordellen. Fir d’Finanzplaz Lëtzebuerg komplett ze maachen, huet et nach u Spillkasino’e gefélt, an dé’ gin elo geschafen ».

Épilogue II Le 13 janvier 2021, c’est dans l’indifférence généralisée que la concession du Casino 2000 a été prolongée pour vingt ans. La salle des jeux n’est pas devenue « the place to be » de la haute société européenne et Mondorf-les-Bains n’est pas devenu Monte-Carlo. Selon son directeur, Guido Berghmans, le chiffre d’affaires (46 millions en 2019) proviendrait à moitié de joueurs français et à moitié de joueurs luxembourgeois. À peu près cinquante pour cent des pertes des joueurs finissent dans le budget de l’État ou de la commune de Mondorf.

Depuis 1980, c’est la Wicker Gruppe, également propriétaire du casino de Bad Hombourg ainsi que de treize cliniques privées (toutes situées dans des villes d’eaux), qui détient la concession luxembourgeoise. Le patriarche de la famille, Werner Wilhelm Wicker, est décédé l’été dernier. C’est son petit-fils, Christopher Leeser, qui a repris la direction du groupe familial. Les jeux de hasard se déplacent inéluctablement vers Internet, une tendance que la pandémie n’a fait qu’accélérer. Au bout d’une année et demie d’épargne forcée, Berghmans s’attend pourtant à « un court moment d’années folles, comme dans les années 1920 » : « Les gens veulent s’amuser, oublier la mort ». Un moment d’euphorie collective qui, estime-t-il, devrait « durer peut-être 24 mois ».

Bernard Thomas
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