EDITO

Perdu de recherche

d'Lëtzebuerger Land du 11.12.2020

L’email a suscité des sourires dans la rédaction à sa réception lundi. Il émane du ministère de l’Économie, de la Chambre de commerce et de l’IMS (l’ancien institut pour le mouvement sociétal rebaptisé, on le découvre, Inspiring more sustainability, un réseau dʹentreprises qui nous veut du bien). Les trois organisations avaient mené en 2016 l’initiative « troisième révolution industrielle ». Dans ce cadre, le futurologue américain Jeremy Rifkin a gravé (dans un rapport payé à prix d’or, 425 000 euros pour 475 pages) les commandements de la politique économique luxembourgeoise des décennies à venir, avec la durabilité comme préoccupation permanente. Entretemps, bergers et brebis semblent s’être égarés. Le courriel ministériel de lundi demande ainsi aux « acteurs de la vie civile et économique du pays qui ont réalisé ou lancé un projet, un plan ou une action contribuant à l’une des mesures stratégiques correspondant à l’un des neuf piliers (énergie, mobilité, construction, alimentation, industrie, finance, smart economy, économie circulaire et prosommateurs et modèle social) du rapport Rifkin » de compléter un formulaire en ligne. L’invitation s'inscrit dans une démarche de recensement et d’état des lieux. L’inscription dans la stratégie Rifkin tiendrait donc au hasard ? Est-ce la preuve que l’initiative ne vient qu’enrober politiquement une tendance déjà bien comprise par les acteurs du terrain ?

Il est vrai que l’attention sur la matière s’est relâchée. La coordination générale du processus et un comité de suivi stratégique est mis en place « sous la présidence du Vice-Premier ministre, ministre de l’Économie, Etienne Schneider », lit-on encore sur le site dédié à la troisième révolution industrielle, lequel n’a manifestement pas acté du changement gouvernemental intervenu en février, Franz Fayot ayant remplacé Etienne Schneider et le statut de chef de gouvernement adjoint ayant été confié à Dan Kersch. Ledit comité de suivi « élabore régulièrement des rapports d’avancement des travaux soumis au Conseil de gouvernement qui décide de la réalisation ou non des mesures élaborées au sein des plateformes thématiques », lit-on encore. Le ministère du boulevard Royal nous remet l’unique rapport de suivi. Il date de juin 2018. Ledit comité est censé soumettre les mesures en Conseil de gouvernement pour accord. Le rapport de suivi mentionne neuf mesures retenues en novembre 2016. Depuis, Etienne Schneider a vendu (en 2017) un terrain à une usine de yaourt grecque potentiellement nuisible d’un point de vue environnemental. La légitimité de la vente est étudiée par la Cour des comptes. Le gouvernement s’est déchiré sur l’opportunité d’une telle installation et les investisseurs grecs ont finalement renoncé à l’implantation.

Pour se rassurer sur la difficulté à conduire ce type de projet ambiteux , notons qu’en fin de semaine dernière, le média d’enquête français Médiacités titrait « Mais où est donc passé la troisième révolution industrielle ? ». L’étude menée en 2012 par Jeremy Rifkin pour la région Nord-Pas-de-Calais y est comparée à « un vélo abandonné dans le fossé ». Mais gardons ici le positif. Le ministère de l’Économie reprend le guidon en main. L’intellectuel et discret Fayot ordonne les multiples initiatives (parfois contradictoires) de son prédécesseur un brin tapageur. Il y a cette cartographie troisième révolution industrielle, mais aussi la création, au sein du ministère, du département Lux Stratégie qui rassemble les multitudes de réflexions produites dans les organisations para-étatiques (sous l’œil de l’autre intello Serge Allegrezza). Voilà un rôle qui convient parfaitement à l’ancienne rising star du LSAP entrée au gouvernement dans le tumulte du Covid-19.

Pierre Sorlut
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