Campus Geesseknäppchen

Jour de fête

d'Lëtzebuerger Land vom 15.03.2001

« Le vestiaire ! Il faut encore vérifier si le vestiaire est assez bien indiqué ! » Il est mercredi 14 mars, 16 heures 15, Gaston Ternes, un peu nerveux, costume foncé, cravate rose, frange coupée droite et barbe soignée, jette un dernier coup d'oeil circonspect dans la salle des fêtes, et déjà, de l'extérieur, une main se tend. La ministre des Travaux publics, Erna Hennicot-Schoepges (PCS) vient d'arriver. Elle a suivi le grand projet du Campus Geesseknäppchen lors de son vote déjà, lorsqu'elle était encore ministre de l'Éducation nationale et dira plus tard que « ceci est un moment important dans l'histoire de la politique luxembourgeoise de l'éducation nationale. » 

Gaston Ternes est depuis août 2000 directeur du nouveau lycée, le cinquième lycée classique sur le territoire de la capitale. « Au début, j'étais assis dans les bureaux de Paul Würth, on m'y prenait pour un nouveau collaborateur, » se souvint-il en rigolant mercredi. Peu à peu, le lycée Aline Mayrisch, tel qu'il a été appelé par la loi du 17 juillet 2000 - le premier lycée du pays à porter le nom d'une femme - s'est organisé. Au début, il n'a pu fonctionner que grâce à l'intervention de l'entreprise coordinatrice de l'énorme chantier, Paul Würth, qui y a délégué secrétaires, concierge et autre personnel d'appoint. Elle fut remerciée plus d'une fois lors des allocations pour sa flexibilité et son efficacité.

Car ce qui a été inauguré mercredi, c'était le contenant, les bâtiments de l'éducation nationale : le Lycée Aline Mayrisch, le Forum et le complexe sportif avec sa piscine (l'American international school le fut déjà en juillet dernier). Lors de la visite des lieux en parcours fléché, les ingénieurs, architectes, fonctionnaires, techniciens parlèrent métier : ah, la belle isolation acoustique ! - on n'entend quasiment pas les bruits de la route à huit voies qui passe juste sous les fenêtres - ah, le système performant d'aération et de chauffage !, et oh, la belle verrière du Campus !, que de beaux matériaux écologiques !... 

Le chantier fut effectivement un exploit : une fois la loi votée, le 6 mars 1996, les premières excavations furent entamées en été 1997, les travaux de gros oeuvre débutaient en avril 1998 et le complexe était fin prêt deux ans plus tard, pour la rentrée 2000. Quelque 500 personnes y ont travaillé par moments, c'était le plus gros chantier du pays (voir d'Land 03/99), le coût initialement accordé par la loi de 1996 de 4,8 milliards de francs (y compris pour l'American international school) a dû être adapté de 653 millions de francs en octobre 2000. 

Seul petit hic : une fois le bâtiment fini, on se rendit compte que la création et le fonctionnement de l'établissement n'étaient pas réglés. On savait qu'Erna Hennicot déjà voulait le nommer d'après une femme ; or pour raison d'année électorale 1999, cela traînait, Anne Brasseur déposa un projet de loi le 20 janvier 2000 et le lycée fut donc nommé d'après Aline Mayrisch. Son célèbre portrait avec chapeau tenta d'orner le triste podium des discours d'ouverture de circonstance, mercredi, et fit ainsi concurrence aux Ficus benjamina et autres bordures de fougères, tout aussi de circonstance.

« Moi, quand je commence à parler des jeunes, c'est la passion qui m'emporte, donc je préfère arrêter là, » avait expliqué Gaston Ternes et vite passé la parole à Erna Hennicot. Or, les jeunes, surtout les plus fragiles, les élèves de l'enseignement préparatoire, « empruntés » au Lycée technique de Bonnevoie, viennent d'être renvoyés « chez eux », samedi dernier, soi-disant parce que l'équipe dirigeante doit préparer le lycée pour sa première « vraie rentrée » en septembre. Joint par téléphone, Gaston Ternes expliqua au Land que cela était prévu dès le début, que ces élèves ne devaient de toute façon rester que durant un trimestre, mais que la mise en place des structures préfabriquées au LTB avait pris du retard. Mais n'est-ce pas un peu méchant de leur montrer un si beau bâtiment avant de les renvoyer dans les containers, en cours d'année ? Gaston Ternes n'est pas de cet avis : « Parmi les élèves aussi, il y en avait qui préfèraient retrouver leurs collègues à Bonnevoie. »

En septembre dernier, ils ont pourtant été invités à venir, tout comme leurs collègues du lycée technique des Arts et métiers et autres cours complémentaire de la formation d'avocat - en tout, 500 élèves y furent enseignés, plus les adultes des formations initiales, formations continues et autres, soit mille personnes plus quelque 300 formateurs, « une grande chance pour nous » selon le directeur. 

À la rentrée 2000, la pression politique était excessivement grande, devant ce bâtiment d'une capacité de 1 350 élèves complètement vide alors que plus de 3 200 lycéens sont toujours casés dans des containers. Les élèves comme figurants pour calmer l'opinion publique ? Ou comment s'expliquer ce transfert brutal, en plein mois de mars, d'élèves vers des containers - le Lycée technique de Bonnevoie doit loger treize classes dans des bâtiments préfabriqués construits d'urgence (réponse d'Erna Hennicot à une question parlementaire) ? 

On a du mal à croire encore à la grande offensive libérale pour « l'école du succès » en voyant le peu d'égards envers les élèves qui pourtant auraient le plus besoin de soutien. Il est vrai aussi que l'enseignement préparatoire ou modulaire avait même carrément été oublié dans les accords de coalition PCS/PDL. À force de déménager de structure provisoire en abri de fortune, même les enseignants perdent leur motivation.

Non, le lycée Aline Mayrisch ne sera pas comme les autres, nous promet-on, il sera plutôt le joyau d'une approche nouvelle de l'éducation nationale. Dans ce lycée, chaque élève aura son propre laptop, un publi-reportage au Luxemburger Wort (20 septembre 2000) nota même que chaque élève aura sa propre armoire, assez grande pour y déposer « son skateboard, son kickboard, son casque de moto... ». Dans le Forum, censé devenir le coeur de tout le Campus avec ses plus de 5 000 élèves, deux grands murs d'entrée sont décorés de graffitis un peu trop nickel pour être authentiques. Le campus se la joue jeune et branché, des bornes d'alimentation minicash permettront aux élèves de payer leur menus achats - sucreries, repas de midi, journaux, articles de papeterie - avec leur carte en plastic, comme des grands. 

La semaine prochaine, Gaston Ternes et son équipe pédagogique, qui ont eu une année à vide - les élèves accueillis là restèrent attachés à leur maison-mère -, vont présenter leur concept pédagogique. Le lycée Aline Mayrisch est le premier à combiner lycée technique (y compris l'enseignement modulaire) et lycée classique durant les trois années du cycle inférieur. Ce principe est inscrit dans l'accord de coalition pour tous les nouveaux lycées à construire, il doit symboliser la perméabilité des deux systèmes dans les deux directions et faciliter le choix de changer d'ordre d'enseignement en cours de route. 

« Je suis extrêmement contente de participer en tant que ministre de l'Éducation nationale à cette inauguration, expliqua Anne Brasseur (PDL) mercredi, il s'agit d'un moment exceptionnel. » Et de répondre au député européen socialiste Robert Goebbels, ancien ministre des Travaux publics que cela ne lui était pas pénible du tout d'être là. Le matin même, Goebbels avait rappelé dans les colonnes du tageblatt que le parti libéral s'était abstenu lors du vote de la loi sur la construction du campus. « Il est vrai que je faisais parti des sceptiques à la Chambre des députés, avoue Anne Brasseur, à cause de la grande concentration d'élèves sur le campus et à cause de la proximité de l'autoroute. Or, la pratique montre que j'ai été trop craintive ; je tiens donc à remercier tous ceux qui y ont cru et ont réalisé le projet. » 

Ce n'est pas le premier dossier pour lequel le parti libéral doit vivre avec le reproche d'avoir retourné sa veste depuis son arrivée au pouvoir. Et Anne Brasseur de se défendre de toute critique d'immobilisme et de retards en ce qui concerne le contenu de l'école : « Cela valait la peine que je prenne ces critiques sur moi, un concept pour une école doit pouvoir mûrir. » Pour elle, la cérémonie de mercredi était en fait une sorte de remise symbolique du bâtiment de la part de la ministre des Travaux publics au ressort de l'Éducation nationale. « J'ai fait des cauchemars d'un ghetto sur le campus, » se souvint encore Gaston Ternes, mais qu'il s'est avéré que ce n'était pas le cas, que l'entente entre les directeurs des autres lycées - Athénée, Lycée Michel-Rodange, ECG et même du Conservatoire municipal - était même excellente.

Après les discours officiels et l'interlude musical - « esprit de Colpach » oblige ! - les quatre rangées d'officiels en costumes foncés, cheveux grisonnants, fonctionnaires, directeurs et directeurs adjoints, quelques femmes seulement, ainsi que les délégués des entreprises et les enseignants se mirent en route. En cortège et en groupe pour la visite : salle de travaux pratiques de chimie et de physique plus une salle de classe témoin au deuxième étage, la salle de biologie et une autre d'informatique - 24 postes de travail pour des classes à 24 élèves maxi - au premier étage, les salles de musique ; d'éducation artistique, l'atelier électronique et la bibliothèque au premier sous-sol, la cantine du Forum, la piscine, puis retour au préau pour le « verre de l'amitié offert par le gouvernement ». Une exposition de photos y fit patienter les invités, leur verre à la main. Sur les photos, on voyait surtout Gaston Ternes, travaillant, écoutant, réfléchissant. 

josée hansen
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