Entretien avec Mady Delvaux (LSAP), ministre de l'Éducation

Le puzzle en tableau

d'Lëtzebuerger Land vom 04.08.2005

d'Lëtzebuerger Land: Madame Delvaux, le lancement du Neie Lycée, la circulaire de printemps avec une nouvelle disposition des devoirs à domicile, les critères de promotion etc. sont autant de facettes d'une image que l'on a encore de mal à discerner. Pouvez-vous nous dresser le tableau de ce qu'aura l'air l'Éducation nationale dans quelques années ? Mady Delvaux: L'objectif est double. D'abord, nous voulons augmenter le niveau de tous les élèves. C'est une des conclusions les plus importantes des études Pisa. Nos efforts se concentreront sur tous les élèves et ne se limiteront pas à un petit groupe. Car la majorité des élèves se situe à un rang inférieur – je préconise le principe du one step up pour chacun. Ensuite, l'école a la mission fondamentale de réduire les inégalités socioculturelles. Elle ne pourra pas les effacer d'un trait, mais essayer de les compenser le mieux possible. Ces deux objectifs fondamentaux sont intimement liés et ils ne sont donc pas en contradiction. Il y a urgence : l'Éducation nationale doit arrêter de produire des personnes sans qualification.

Ce sont des objectifs auxquels chacun peut souscrire. Qu'en est-il de votre propre vision, la griffe socialiste que vous mettrez sur la politique de l'Éducation?

J'ai l'idée d'une école qui fonctionne en équipes, un changement par rapport au fonctionnement traditionnel de l'enseignement. Chaque établissement doit fonctionner en groupe – avec des enseignants et des non enseignants. Parce qu'il faut promouvoir un savoir-faire différent, qui n'est plus dicté par les programmes mais par le souci de promouvoir l'enfant selon ses propres capacités. Dès que l'école aura clairement défini ses missions, l'autonomie préconisée pourra réellement fonctionner. Ce sera mon grand objectif pour l'année prochaine. Ensuite, il faudra fixer des standards, des socles de compétences pour savoir vers où diriger les élèves pour les mener à bon port lorsqu'ils auront atteint la 9e de l'enseignement technique. Ensuite, nous définirons ces compétences pour les classes de 1re classique pour finalement en élaborer dès l'école maternelle. Il est important de commencer le plus tôt possible parce que c'est déjà en classe primaire qu'il faut redresser les erreurs et fixer des jalons. Cela suppose un allègement des programmes que mes services sont en train d'étudier. Chaque école se donnera des objectifs à réaliser. La mise sur pied d'un cadre de référence des compétences est prévue pour l'année prochaine et touchera d'abord les enseignements primaire et secondaire technique, ensuite l'enseignement secondaire classique. Ces propositions seront ensuite envoyées au collège des directeurs.  Des normes quantitatives seront-elles fixées? Cela signifierait que les écoles s'engagent à faire atteindre un nombre défini d'élèves à un niveau.

Là, nous nous trouvons dans un dilemme. En ce moment, nous avons une sorte de définition des compétences provisoire uniquement pour la sixième année primaire – d'ailleurs le mode de passage de l'école primaire au secondaire est en train d'être évalué et nous attendons les résultats en automne pour savoir si la procédure sera adaptée ou non. Personnellement, je suis interpellée par le fait que beaucoup plus de filles que de garçons sont orientées vers le secondaire classique. Nous avons besoin d'un enseignement différencié, adapté aux différents élèves pour atteindre nos objectifs. C'est la raison pour laquelle nous allons redéfinir l'enseignement primaire en cycles d'apprentissage de deux ans – que l'élève pourra réaliser sous certaines conditions en trois ans – plutôt que de garder le cadre rigide que l'on connaît. L'élève pourra évoluer à son propre rythme à l'intérieur de ces cycles plutôt que de risquer le redoublement dès le départ. Nous consacrons énormément de moyens à l'école primaire et il faudra  qu'elle se réoriente davantage sur des objectifs précis.

L'enseignement des langues est aussi un des défis majeurs de l'enseignement. Vous avez mandaté des experts du Conseil de l'Europe d'une étude sur la situation spécifique du Luxembourg.

Oui, ils viendront en juin et nous pourrons nous attendre aux résultats pour le mois d'octobre. L'enseignement des langues sera la clé de voûte de la réforme que je compte lancer l'année prochaine. Car il faut maintenir le cap sur le multilinguisme. Nos élèves passent la moitié de leur temps en classe à étudier les langues. C'est une des raisons pour lesquelles ils sont plus faibles dans les autres matières, testées par Pisa. Nous revendiquons d'ailleurs une comparaison des pays de l'OCDE en matière de langues – cela nous assurera certainement un meilleur classement –, mais d'autres pays s'y opposent. La question qu'il faut se poser ici est celle de savoir combien de maîtrise d'allemand et de français est nécessaire pour quelle qualification professionnelle. Cela suppose un enseignement de langues plus flexible pour que chacun puisse bien s'exprimer dans au moins une langue, dans l'écrit aussi bien que dans l'oral et la compréhension. Car nos élèves sont toujours pénalisés dans ces derniers domaines. Mais les autres matières font aussi l'objet d'une refonte. En mathématiques par exemple, un groupe de travail et la commission des programmes sont en train d'analyser l'enseignement de cette matière du primaire jusqu'en neuvième ou cinquième. Pour réorienter les programmes, il faut aussi élaborer des épreuves. Au niveau international, des banques de données sont disponibles avec des items et des portfolios. Ce sont des instruments de tests pour les enseignants qui peuvent s'orienter pour vérifier si leurs élèves tiennent la route et adapter les cours. Et puis nous voulons promouvoir le compétences transversales : l'éducation à la citoyenneté, les droits de l'homme, l'éducation aux médias etc.

Est-ce que des efforts ont déjà été lancés au niveau de l'Université du Luxembourg pour définir les socles de compétence?

Nous disposons d'une multitude d'indicateurs au niveau des fichiers des élèves : le taux de réussite aux épreuves, le fonctionnement des établissements, les notes, l'absentéisme etc. L'ancienne ministre Anne Brasseur avait d'ailleurs activé l'accumulation de données pour pouvoir disposer de statistiques fiables. Or, ce qui manque au Luxembourg, c'est une réelle culture d'évaluation. Chacun part de son propre sentiment pour lancer sa théorie. Nous n'avons pas l'habitude de raisonner en termes de standards de qualité et donc nous n'avons pas de critères ni d'instruments de mesure de cette qualité. Nous disposons donc de certains indicateurs qui peuvent donner une idée de la qualité dans les écoles. Les lycées sont en train d'élaborer un Protocole d'action qualité scolaire. Ces données sont ensuite discutées au sein même des lycées avec le ministère et conseil d'éducation pour que chacun connaisse la situation. Ensuite, il faut trouver des explications avec, à la clé, l'élaboration de projets qui permettront de pallier les faiblesses. C'est ainsi que je perçois une réelle autonomie. Une seconde étape concernera les écoles primaires et les inspecteurs.  À ce niveau, des enseignants se plaignent d'avoir les mains liées parce qu'ils sont trop dirigés: d'abord par le ministère, ensuite par les inspecteurs et encore par les communes.

Nous comptons régler ce problème par la réforme de la loi de 1912. Cela touche les domaines des équipes, la représentation des écoles, leurs plans de développement et les rapports d'activité. Au lieu de proposer un directeur, nous préférons mettre sur pied un comité dans lequel les différentes tâches sont réparties entre les membres. Comme je défends la promotion du travail en équipe, ce comité ne dictera pas ses consignes aux autres enseignants, mais les décisions seront prises ensemble. C'est d'autant plus important au niveau de l'enseignement primaire où les instituteurs ont de grandes responsabilités à assumer. En ce qui concerne la refonte de la loi de 1912, nous commençons à y voir un peu plus clair. Un des rôles clés de vos initiatives incombe aux enseignants. Quelles sont vos intentions dans ce domaine-là ? D'abord, il faut définir leurs missions d'une façon claire avant de les montrer du doigt : quelles sont les exigences auxquelles ils doivent répondre ? Ensuite, il faut adapter leur formation. Pour les professeurs du secondaire, je crois que le nouveau stage pédagogique a changé la donne. J'ai reçu des échos positifs en ce qui concerne le travail interdisciplinaire en équipe. Mais certains regrettent le fait que lorsqu'ils intègrent leur poste, ils sont de nouveau isolés. Le département des Sciences de l'éducation est d'ailleurs en train de réaliser un questionnaire qui sera adressé aux étudiants qui ont passé le stage – nul besoin de vous préciser que les professeurs de stages ne sont pas ravis, mais nous estimons qu'il s'agit de pédagogues formés qui n'ont rien à cacher. Nous attendons les résultats pour l'été. Nous maintiendrons sans doute la formation continue dans sa forme actuelle, mais je préconise des initiatives au niveau des établissements. Surtout pour ceux qui ont un projet d'établissement. Ils pourront faire un choix spécifique de formations dans cette perspective-là, qu'ils proposeront à leurs professeurs. Nous y consacrerons un budget à part.  Certains observateurs maintiennent qu'il faudra voir passer une génération de professeurs pour que la situation et les mentalités changent.

Les enseignants sont souvent décriés comme étant ultraconservateurs. Mais n'est-ce pas toute la société luxembourgeoise qui l'est ? Il y a sans doute des éléments qui essaient de freiner chaque changement dans les écoles. Mais un directeur a avant tout besoin d'une masse critique de professeurs qui le suivent dans ses initiatives pour faire avancer les choses. Nous savons que les établissements ne vont pas tous se développer de la meilleure façon. Et puis entre les écoles elles-mêmes, il y a une concurrence positive qui ne doit toutefois pas aller trop loin. Il ne faut pas que toutes les ressources soient canalisées vers une seule direction et que les autres écoles ne se retrouvent comme des cancres, les poches vides.

Certaines associations d'enseignants vous reprochent de ne pas les consulter. Elles craignent de se retrouver devant le fait accompli et freinent des quatre fers. D'un autre côté l'exemple des réactions acerbes aux changements annoncés en matière de devoirs à domicile montre la frilosité générale en matière d'éducation. N'est-ce pas un problème de communication??   L'école est un dossier sensible qui touche quasiment toute la population. C'est normal que les parents se soucient de l'avenir de leurs enfants. Mais je ne comprends pas cette agitation. Mon souci était de clarifier ma position et d'encourager les efforts de rendre autonomes les enfants. La difficulté réside dans les relations entre parents et enseignants. Car si les parents craignent de ne plus pouvoir vérifier où en est leur enfant, c'est surtout qu'ils n'ont pas de lien suffisant avec l'enseignant. En ce qui concerne mes relations avec le corps enseignant, j'estime qu'il faut d'abord élaborer des projets concrets qu'on peut soumettre à son avis avant de pouvoir discuter du fond.

Qu'en est-il du soutien politique? Le chef du groupe parlementaire CSV, Michel Wolter, vous a attaquée de front en matière de devoirs à domicile. La rumeur circule que le CSV veut récupérer l'Éducation pour en charger Claude Wiseler.

Si le CSV avait voulu ce portefeuille, il l'aurait eu. Il n'y a qu'à voir leur résultat électoral. À part les attaques de Michel Wolter, il n'y a eu aucune autre réaction négative officielle. Au sein du gouvernement, tous les ministres ont jusqu'à présent soutenu mes initiatives et je suis reconnaissante que M.Wiseler me prête main-forte pour les infrastructures scolaires.

Justement, le Neie Lycée a trouvé une nouvelle demeure, rue de l'aciérie à Hollerich. En plus, le Conseil d'État n'a formulé aucune opposition formelle concernant le projet pilote. C'est un fardeau de moins.

Je ne me sentirai à l'aise que lorsque le projet de loi sera définitivement voté à la Chambre des députés. Trois réunions de la Commission parlementaire sont fixées. Nous avons donc bon espoir que tout sera prêt pour la rentrée. Les recrutements sont aussi en train de se faire. Le terrain Paul Wurth à Hollerich n'est qu'un site provisoire pour cinq ans. Nous allons l'aménager de containers, il y a beaucoup de verdure qui permet les activités de jardinage. Un hall à côté loué par la Ville de Luxembourg peut être transformé en salle de sport et le site est facilement accessible par bus. Je suis soulagée que nous ayons trouvé cette solution, car celle du Kirchberg n'aurait permis d'y rester que pendant une seule année.

 

 

anne heniqui
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