Dès l’entrée dans la salle de spectacle, l’attention est happée par le plateau : un univers presque féerique avec les rideaux en voile blanc qui habillent le fond et les côtés, on imagine une lumière claire, légèrement teintée, recouvrant le tout. Un rêve, une lumière qui, au cours du spectacle, vire dans divers tons bleus, un éclairage signé Steve Demuth.
Peu à peu, on distingue les objets qui pendent du plafond : côté jardin, une jolie robe longue, un court pardessus noir, en bas, sur le sol, un lit recouvert d’un drap blanc – le domaine de la mère–, côté cour, pend une combinaison bleue d’ouvrier et un manteau sombre –le domaine du père. Puis au milieu une colonne avec des feuilles d’un cahier qu’on imagine devoir tourner, animer le décor – allusion au fils écrivain. Sur le sol des cartons débordant de livres, des papiers jonchant le sol : une scénographie pensée par Anouk Schiltz qui attire et intrigue. Tous ces livres et papiers épars, une allusion à l’auteur du livret, qui, discrètement, imprègne le plateau.
Le siècle de Lucia/Non trovo il filo est une commande du (encore) directeur du Mierscher Theater, Claude Mangen, à Jean Portante, pour un opéra évoquant l’immigration italienne. Pour l’auteur ce sera aussi une occasion de recréer l’histoire de sa famille dont, à la maison, on a peu parlé, par discrétion ou pour ne pas raviver des souvenirs qui faisaient mal.
Le projet d’écriture fut stimulé par la découverte de l’écrivain d’un cahier rouge Atoma de sa mère (on le voit sur scène parmi les livres éparpillés), qu’il trouva au fond d’un carton, en rangeant la maison familiale ; elle y parle de sa vie depuis sa naissance jusqu’à 1954.
Dans le poème-opéra Le siècle de Lucia, on rencontre l’auteur, Jo (Guillaume Durieux, vif ou réfléchi, conscient de son rôle de vivant parmi les ombres), et Lucia, la mère âgée et mourante (Anne Brionne convainc en mère très affaiblie, qui s’anime quand on la voit en train d’écrire). Elle a voulu, jeune fille, rester en Italie et devenir institutrice. La rencontre d’un soldat, Lorenzo, qui devint « son beau soldat » et son mari, est un fils d’immigrés italiens dont le père travaille comme mineur dans le Sud du Luxembourg. Il est enrôlé dans l’armée de Mussolini pendant la Seconde Guerre mondiale, alors qu’il clame qu’il n’est d’aucun côté. Après les souffrances de la guerre, il veut rentrer et vivre au Luxembourg. Mais le désir de retourner de nouveau en Italie ne quitte pas la mère de Jo.
L’histoire se place dans la lignée des thèmes chers à Jean Portante, en mettant en lumière le jeu malicieux de la mémoire, de l’oubli et de la fiction. Elle se réfère aussi à la complicité entre la mère qui écrit mais le cache face à son fils, alors qu’elle se doute (ou désire) qu’il retrouve le fameux cahier rouge quand elle ne sera plus là : un clin d’œil venu d’outre-tombe, alors qu’elle lui lançait de son vivant un « mais c’est toi l’écrivain ».
Dans l’univers reconstruit du poème-opéra, Jo observe, réfléchit et travaille, installé à son secrétaire, à côté de la mère mourante, les ombres : six jeunes des classes d’art lyrique du Conservatoire de Luxembourg, sous la direction de Hélène Bernardy et Monique Simon, intervenant tel un chœur antique, et trois solistes : Sarah Bernardy en Lucia Jeune, Juliette Doummar, convaincante en Lucia jeune mariée et Kenny Ferreira en Lorenzo jeune soldat. La musique de Maurizio Spiridigliozzi, par l’Orchestre des professeurs du Conservatoire de Luxembourg sous la direction de Marc Meyers, installé côté droit sur un lino noir dont un pan se prolonge jusqu’au bureau de l’écrivain, donne une résonance forte aux paroles, les accompagnant parfois et les mettant en valeur ou bien suscitant de vives émotions.
Au metteur en scène Claude Mangen incombe d’abord la coordination de ce grand ensemble, composé des divers artistes, pour favoriser un déroulement fluide et un rythme soutenu : une pleine réussite. Certaines images frappantes, où les ombres rôdent autour des personnages, donnent une dimension surréelle au tableau. Les trois solistes, illustrant la mère jeune fille puis mariée, à côté de son époux s’intègrent bien dans l’ensemble et dans la reconstruction de l’histoire de l’écrivain Jo qui est à la recherche des non-dits voire des secrets de sa famille.
Le siècle de Lucia/Non trovo il filo, un poème-opéra original dans sa conception et attachant dans sa réalisation.