Des œuvres récentes pour une édition pluridisciplinaire des Young Luxembourgish Artists

La valeur n’attend pas…

d'Lëtzebuerger Land du 12.12.2025

À l’initiative de la Valerius Gallery, la cinquième édition des Young Luxembourgish Artists (YLA) se tient dans le vaste écrin de la galerie Independence de la BIL. Plateforme créée en 2021 afin de promouvoir le travail d’artistes émergents, la YLA s’est révélée être aussi une excellente façon de stimuler les collaborations et de faire éclore de nouveaux projets collectifs. En proposant des œuvres à des prix très abordables, la manifestation rappelle que le meilleur moyen d’encourager la création reste l’acquisition, laquelle représente une aide et une participation directes aux conditions de production de l’artiste.

Cette année, onze plasticiens sont pour la première fois exposés. À travers cette manifestation pluridisciplinaire, on rencontre tout d’abord l’œuvre, profuse et inspirée, de Lea Quindot, l’une des révélations de cette édition, capable de décliner en différentes techniques des sujets ordinaires de façon minimaliste. Récipients, brosse à cheveux, échelle, gants et gouttes d’eau constituent les motifs de son univers domestique, qu’elle représente en privilégiant le petit format. Il en va de cette cruche réalisée au fusain aux contours irréguliers, réduite à l’essentiel d’une structure quadrillée (Cruche-filet, 2022-2025), un procédé qu’elle répète dans Cage et Bâtir, deux dessins d’où ressort son attrait pour l’architecture et les constructions géométriques. Dans une même fragilité formelle, une petite maison noire se dérobe au milieu de l’espace blanc de la feuille (Maison qui glisse / Tous mes abris, 2022-2025). La jeune femme, née en 1999, a étudié la scénographie à l’École supérieure des arts de la Ville de Liège. Elle rend hommage, par une simple torsion de fil (Pour Anni), à Anni Albers, pionnière du tissage, technique qui connait dernièrement un regain d’intérêt dans le champ de l’art contemporain. Lea Quindot exprime également son talent au moyen de papiers découpés, et le plus souvent avec humour, comme dans Torse tirette (2022-2025), un motif restitué par un geste élémentaire et concis. Ou poétiquement, lorsque l’artiste recourt à la couleur dans Fil Bleu, situé lui-aussi, comme ses autres dessins, à la lisière de l’abstraction.

L’œuvre de Lea Quindiot résonne avec celle de Lee Philipps, dont les toiles en aplat s’étendent à la façon de nappes colorées. À l’aide de vues en plongée qui rendent les motifs plus abstraits, Philipps présente des mets disposés sur des tables, sortes de natures mortes d’aujourd’hui, avec leurs préparatifs d’usage. L’étalage est large et dépend des menus : sodas, burger, sauce, mais aussi huitres et moules frites ou soirée pizza. L’influence esthétique de Matisse est notable, dont Philipps reprend à la fois le traitement décoratif de la couleur et les formes simplifiées, mais aussi de David Hockney, dans cette relation insouciante et légère au réel que restituent des tons acidulés. Dans cette peinture qui ouvre l’appétit, on célèbre en outre les petits rituels du quotidien : le plaisir de s’attabler, de partager un repas, aussi bien que l’émerveillement enfantin devant un gâteau d’anniversaire (Birthday Cake, 2025).

Cette attention au banal, à l’ordinaire, se manifeste autrement chez Franky Hoscheid, dont les acryliques et les aquarelles consignent les symptômes de notre temps. En témoigne une femme suspendue à son portable, dans une tenue d’un jaune flamboyant ; son titre désenchanté, Heart and Truth-It Felt just like Falling in Love again (2025), affuble ce portrait de rue d’une intrigue existentielle. Plus avant, sa série des Fragments of everyday (2024) réunissent des voitures, tantôt flambant neuves, tantôt en flammes, au côté de scènes d’intérieur où règnent de rares moments de repos et de tranquillité. Là encore, l’état du monde s’envisage avec un nécessaire retrait, le besoin d’un retour sur soi de la part de l’artiste, comme en témoigne la récurrence de natures mortes, de stases domestiques et d’attention vernaculaire aux menues choses du quotidien.

D’Anni à Josef Albers, il n’y a qu’un pas que franchissent les grands carrés de Xavier Karger, inspirés sans doute par la série Hommage to the Square du peintre allemand. À cette différence près que le Luxembourgeois inscrit le titre de ses toiles au centre de l’espace de représentation, qu’il dispose aux côtés de logos de multinationales issues de l’industrie du tabac, du vêtement ou de l’automobile. Dans un registre tout aussi critique mais plus incarné, les photographies de Liz Lambert donnent à voir des moments d’intimité, où une femme adopte avec malice des poses suggestives qui charrient les stéréotypes de genres. Le male gaze et sa tendance fétichiste à morceler les corps féminins se voit tourné en dérision ou contourné métaphoriquement par des attributs de substitution (pomme, poire, œuf). Un pommeau de bain devient chez elle le signe d’une débandade (Cache cache, 2002), quand de gros plans tactiles visent à produire un dérèglement sensoriel en faisant de parcelles de corps de vastes étendues inconnues (Série Obdach 2/4, 2023).

Dans une même logique consistant à déconstruire les préjugés hérités de l’Histoire, les photographies sous-titrées de Delali Amegah rejouent des situations qui questionnent la norme blanche. Ses autoportraits, dans lesquels elle jette toujours un coup d’œil complice au spectateur, la montrent tour à tour sur le divan du psy, sur un court de tennis ou en figure de piété posant devant un bas-relief représentant la dernière Cène. L’ajout d’une légende modèle à chaque fois la perception de ses mises en scène : « Only Human enough When We Win », peut-on lire sur cette image où elle revêt les attributs de la parfaite tenniswoman, une allusion probable aux sœurs Williams. Ou encore, chez le psy, ce commentaire apposé à l’image : « He Said Therapy is for White People ». De son côté, Lynn Scheidweiler crée des sculptures enjouées à partir d’objets trouvés évoquant le monde de l’enfance. S’y succèdent des figures de fantômes, parfois dans une tonalité teintée de mélancolie (Something Graceful, Something Trapped, 2025) ou dans une forme de dérision quant à l’esthétique du mignon où un chaton apparaît sur un fond en flammes (Keep Calm and Carry on, Cat, 2025).

Là où Franky Hoscheid nourrissait des intrigues à partir de saynètes prélevées du quotidien, les photographies de nuit de Lou Medeot revêtent l’épaisseur d’un mystère, dans un noir et blanc impeccable qui sublime les différents aspects d’une ville (Luxembourg). Un portrait urbain dont elle souligne la beauté des éléments, depuis les formes d’un réverbère aux arbres d’un parc, des courbes d’une rue aux arches d’un pont (Paper Town 2, 2025), jusqu’aux façades de maison déclinant dans un clair-obscur trois tonalités bien distinctes (blanc, noir, gris). Un réalisme poétique qui fait du bien, même dépourvu de présence humaine, qui pourrait servir de décor à un film noir. Terminons ce tour d’horizon avec les feuilles d’aluminium issues de la série I Keep returning to our Hearts (2024) de Noé Duboutay. Sur chacune d’elles, l’artiste a gravé quelques mots cryptés, dans un esprit dada, du type « S’amor dire a celee » ou « Verite, ireté, erite », à titre d’exemple. Des pièces à mettre en regard des sculptures, tout aussi étonnantes, de Nika Schmitt et de Maïté Seimetz. Assurément, cette cinquième édition de la YLA présente un visage séduisant et ambitieux de la scène contemporaine luxembourgeoise.

Young Luxembourgish Artists (YLA), vol. V, jusqu’au 23 janvier à la galerie Independence de la BIL

Loïc Millot
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