Ce que la pandémie a révélé sur le « Grand Luxembourg » et les « territoires métropolisés »

« Onsen eegene Wee »

d'Lëtzebuerger Land du 15.01.2021

Ce n’est pas la moindre des ironies que les communes de Schengen et Ischgl se trouvent jumelées. En 2008, le chanteur de variété tyrolien Niki Ganahl a même enregistré un Schlager célébrant ce partenariat. Dans le refrain, il clame : « Raum ohne Grenzen : Schengen-Ischgl ! Ohne Kontrollen : Schengen-Ischgl ! Wir gehen gemeinsam, Hand in Hand, auf Europa zu ». Le tout rythmé par des « Skibahn grenzenlos ! ». En février-mars 2020, les soirées d’après-ski à Ischgl s’avéreront un des principaux vecteurs de diffusion de la pandémie en Europe. Elles allaient indirectement conduire, le 16 mars, à la fermeture des frontières à Schengen. Pour les Luxembourgeois, un monde s’écroulait. Un rappel de la fragilité inhérente du petit État enclavé.

Quand, la semaine dernière, le Premier ministre sarrois, Tobias Hans (CDU), caractérisait publiquement le relâchement des mesures sanitaires au Luxembourg comme « irresponsable », comme « Belastung » pour toute la Grande Région, la nervosité était palpable du côté luxembourgeois. « On donne l’impression d’un manque de sérieux, d’une absence d’égards pour les autres », s’exclamait le député CSV Claude Wiseler devant le Parlement. Et d’ajouter : « Ce que le Premier ministre sarrois dit, beaucoup d’autres en Europe le pensent ».

Visiblement exaspérée, la ministre de la Santé, Paulette Lenert (LSAP), s’exclamait : « Nous ne voulions pas être comme nos voisins ! Nous poursuivons notre propre chemin, nous l’avons poursuivi depuis le début. » Or, ce « Sonderweg » épidémiologique n’inspire pas confiance dans la Grande Région. Alors que le variant anglais fera, tôt ou tard (c’est tout l’enjeu), exploser le facteur de reproduction, les liaisons intimes qui unissent la City de Londres et la place financière du Luxembourg apparaissent comme dangereuses. Le ministre des Affaires étrangères, Jean Asselborn (LSAP), dut donc remonter au front pour lancer une contre-offensive médiatique et rappeler sur SR3 qu’« on est un pays indépendant ». Il rassurait les auditeurs sarrois que la réouverture des magasins n’était pas une « provocation » : « Sur aucun côté de la Moselle, on ne veut retourner à la situation du printemps, lorsque les frontières étaient fermées ». (Au Land, Asselborn assure que « quoi qu’il arrive au cours de cette pandémie, les frontières ne seront plus fermées ».)

Le gouvernement luxembourgeois tente de désamorcer les critiques. Quitte à froisser la Confédération luxembourgeoise du commerce, le ministre des Classes moyennes, Lex Delles (DP), a ainsi décidé de repousser les soldes d’hiver au 20 janvier, s’alignant sur le calendrier du voisin français. Et alors que la Première ministre de la Rhénanie-Palatinat, Malu Dreyer (SPD), appelle ses citoyens à ne pas traverser la frontière pour un tour de shopping, Jean Asselborn assure qu’on ne viserait pas à attirer les consommateurs allemands.

Officiellement, l’incident diplomatique luxo-sarrois sera vite classé dans la catégorie « malentendus ». Tobias Hans aurait été sous la fausse impression que le Grand-Duché allait rouvrir bars et restaurants, expliquait la ministre de la Grande Région, Corinne Cahen (DP), au Wort. Le résultat d’une rupture des communications. Apparemment, aucun ministre n’avait songé à prévenir les responsables des régions voisines des aménagements qui venaient d’être décidés. « On se parle régulièrement, assure Cahen au Land. Mais ce n’est pas comme si, à la sortie du conseil de gouvernement, je me sentais obligée d’appeler quelqu’un à l’étranger pour le briefer. »

Malgré un nombre d’infections qui, en proportion, est longtemps resté nettement plus élevé, le Grand-Duché s’est montré moins sévère que ses voisins au cours de ces six derniers mois. (Il y eut une exception, notable : le Grand-Duché et la Belgique avaient maintenu des limitations strictes pour les rassemblements privés durant les fêtes de Noël, contrairement à l’Allemagne et à la France.) La presse allemande se faisait un malin plaisir de pointer le laxisme luxembourgeois : « Deutschlands Risiko Nachbar (Focus Online,
7 août) ; « Luxemburg setzt weiterhin auf Laissez-faire » (Saarbrücker Zeitung, 19 octobre) ; « Sorglos im Corona-Brutkasten » (FAZ, 17 novembre). Alors que les restaurants et bars fermaient le 19 octobre en Belgique, le 29 octobre en France et le 2 novembre en Allemagne, les autorités luxembourgeoises ont attendu jusqu’au 26 novembre avant de s’y résigner. En Belgique et en France, les commerces « non essentiels » baissaient les rideaux entre fin octobre et début décembre. Le Luxembourg et l’Allemagne les maintiendront ouverts jusqu’au 26 décembre, pour ne pas entraver la ruée du « Christmas shopping », ouvertures dominicales et « Black Friday » inclus. Retournement au lendemain de Noël : Tandis que les commerces luxembourgeois fermaient, ils rouvraient en Belgique et en France. Ce déphasage des mesures sanitaires a provoqué des distorsions de concurrence, des flux transnationaux de consommateurs et des tensions politiques.

Mais alors que la pandémie a subitement imposé la Grande Région comme un enjeu vital, Corinne Cahen semble aux abonnés absents. Elle laisse le champ à Asselborn qui, au fil des ans, a tissé un solide réseau parmi les journalistes et politiciens allemands. « Beaucoup de personnes ont le numéro d’Asselborn, dit Cahen. Mon but, ce n’est pas d’être dans la presse allemande ou française. Je veux que le travail soit fait. Je me vois plutôt comme une fonctionnaire fidèle. » Rattachée au ministère de la Famille, la direction Grande Région compte exactement deux fonctionnaires. La ministre présente cette micro-administration comme « un facilitateur » pour les autres ministères : « Car dans ce gouvernement, affirme-elle, il n’y a pas de pensée en silo. »

Dans un article publié en septembre dans Forum, l’ancien conseiller aux Affaires étrangères, Victor Weitzel, plaidait pour la création de consulats professionnels dans les capitales régionales que sont Mainz, Sarrebruck, Namur et Metz. Une telle présence diplomatique devrait être assurée par des « Topbeamte » chargés de soigner les relations avec les responsables politiques, de sonder les possibilités de coopération et de s’occuper des 20 000 ressortissants luxembourgeois qui habitent désormais de l’autre côté des frontières. Corinne Cahen n’en voit pas l’utilité : « Nous avons les consuls honoraires… Le mari de Malu Dreyer et ancien maire de Trèves, par exemple. Et je pense qu’on en a également un à Metz… Mais, même moi, je n’en suis pas sûre... » (En fait, il s’agit de Yves Wendeling, médecin à Fameck. Quant au consul honoraire de Trèves, Klaus Jensen, il vient d’être remplacé à ce poste par le directeur de la Chambre de commerce locale.) Pas besoin d’ajouter « 100 000 niveaux supplémentaires » quand il suffit de « mateneen schwätze, net iwwerteneen ».

Fin octobre, sur RTL-Radio, Paulette Lenert évoquait « l’épée de Damoclès » que représentait une réquisition du personnel soignant frontalier. Depuis le début de la crise, ce serait sa « plus grande peur intérieure » : « Chaque pays se trouve dans une situation d’urgence, chaque pays lutte pour des ressources humaines ; et la réquisition est la dernière carte qu’un pays peut sortir. » Il serait impératif de maintenir une bonne coopération avec les pays-voisins, « parce que nous dépendons d’eux ». C’est pourquoi on ne pourrait continuer à recruter massivement des soignants dans les régions frontalières, comme on avait commencé à le faire au sortir de la première vague.

Beaucoup a été écrit sur les bonnes relations personnelles entre le Premier ministre luxembourgeois et le Président français qui auraient évité la fermeture des frontières, et éloigné le spectre d’une réquisition du personnel soignant durant la première vague. Emmanuel Macron est pour Bettel, ce que Helmut Kohl avait été pour Juncker : une figure tutélaire à laquelle se raccrocher sur le parquet européen. Les canaux diplomatiques informels vers l’Allemagne activés par Jean Asselborn se sont par contre révélés inopérants. C’est en vain qu’il téléphona à son homologue social-démocrate Heiko Maas et à son ami Frank-Walter Steinmeier. Les Länder de Rhénanie-Palatinat et de Sarre sont finalement apparus comme les « alliés de la position luxembourgeoise », notamment lors des réunions entre Länder et la chancelière allemande, relate Asselborn.

La Belgique se montrera plus avenante. Tout au plus, Yves Van Laethem, le porte-parole interfédéral du Centre de crise Covid, indiquait-il, début décembre, que la forte augmentation parmi les quadragénaires dans la province de Luxembourg serait probablement liée aux frontaliers travaillant au Grand-Duché, « l’un des pays les plus touchés pour le moment en Europe ». En novembre, Paulette Lenert assura dans une réponse à une question parlementaire, qu’en cas de saturation des hôpitaux dans la Province de Luxembourg, le Luxembourg serait prêt à accueillir des patients belges, « si les capacités […] le permettent ». Interrogé par La Meuse, le directeur médical de l’hôpital d’Arlon disait que cette porte ouverte « nous rassure un peu ». Le Luxembourg a improvisé sa propre diplomatie sanitaire avec les moyens du bord, que ce soit via Luxembourg Air Rescue et Cargolux ou via la campagne de vaccination des soignants, dont la majorité sont des frontaliers.

Asselborn met en contraste la position « injuste et illogique » des autorités allemandes avec la « délicatesse » dont aurait fait preuve Paris. Le transfert de onze patients alsaciens et lorrains vers des hôpitaux luxembourgeois aura fait le plus d’impression. « Cela n’a pas été oublié, dit Jean Asselborn. C’était un geste à ne pas manquer, et on ne l’a pas manqué. » Une main tendue qui vaudra à Paulette Lenert l’honneur d’une invitation aux cérémonies du 14 juillet à Paris.

Mais alors qu’en juillet, l’ambassadeur de France évoquait dans le Wort des « actes de fraternité […] totalement désintéressés », les élus locaux de gauche se montrent plus caustiques. Certains soulignent le fait qu’au Luxembourg, les malades transférés se faisaient soigner par des infirmiers lorrains. Déjà en juillet 2019, Dominique Gros, alors maire de Metz, s’était plaint dans le Land : « On cherche actuellement 130 infirmières pour le Centre hospitalier régional Metz-Thionville. Sans réussir à les trouver. Nos écoles infirmières tournent à plein, mais ces personnes, que nous avons formées à grands frais, vont travailler au Luxembourg. »

En juin 2020, avec une douzaine d’hommes politiques mosellans, Dominique Gros a créé l’association Au-delà des frontières (ADF) pour faire avancer, tant vis-à-vis du Grand-Duché que de Paris, sa revendication de « compensations financières ». (Les initiateurs estiment que les communes lorraines auraient droit à 183 millions d’euros de rétrocessions fiscales par an.) L’association peint une image peu flatteuse du Grand-Duché. Elle évoque des « territoires métropolisés », dont le développement économique serait phagocyté et la base fiscale érodée par le « Grand Luxembourg ». Dans une contribution spontanée à « Luxembourg in Transition », la grande messe officiée par le ministre vert Claude Turmes, l’association
note : « Nous sommes insensiblement passés d’une perception rassurante du Luxembourg […] à celle d’un Luxembourg fragilisé par son très grand niveau de dépendance budgétaire aux externalités positives apportées par les pays frontaliers ».

À analyser plus en détail la liste des fondateurs de ce think tank, on se rend compte qu’il s’agit surtout d’anciens maires PS et PCF, dont la plupart ont atteint l’âge de la retraite. (Les mêmes donc envers lesquels Xavier Bettel avait exprimé un certain mépris en expliquant en 2018 sur RTL France ne pas avoir envie « de payer la décoration de Noël d’un maire ».) On n’y trouve qu’un seul Luxembourgeois en la personne de Claude Gengler, ancien directeur du Quotidien, spécialiste de la Grande Région et, depuis peu, attaché parlementaire de la Piratepartei. Les anciens bourgmestres de gauche demeurent donc bien isolés. « Les nouveaux maires, côté français, ne semblent plus parler de rétrocession fiscale », constatait l’ambassadeur français dans son interview accordée en juillet au Wort. Quelques semaines auparavant, le nouveau maire de Metz, François Grosdidier (Les Républicains), avait répété le refrain grand-ducal du « win-win » dans Paperjam, qualifiant les rétrocessions fiscales d’« idée farfelue ».

Les rétrocessions fiscales « ne sont absolument pas un sujet pour mes interlocuteurs », dit Corinne Cahen. La ministre luxembourgeoise explique ne pas avoir à faire avec les maires lorrains. Dans le millefeuille territorial, elle traite avec le président de la Région Grand Est, Jean Rottner (Les Républicains). L’Alsacien s’est aligné sur l’alternative luxembourgeoise : celle des cofinancements, « projet par projet », dont le TER (à hauteur de 120 millions d’euros sur dix ans) ainsi que l’idée, très embryonnaire, de Xavier Bettel de créer une école d’infirmiers.

En fin de compte, ce sera à Paris de négocier et de décider. La position du gouvernement français en matière de rétrocessions fiscales était jusque-là plutôt tiède. Bercy dispose pourtant d’un levier politique : le télétravail. Il paraît dorénavant improbable qu’après l’expérience de 2020-2021, les employés frontaliers acceptent tous « un retour à la normale », sous forme d’allers-retours quotidiens de leur domicile lorrain vers leurs bureaux luxembourgeois, perdant trois heures sur la route. Or, une hausse du nombre de jours qu’un frontalier peut légalement travailler depuis chez lui – sans devoir payer les cotisations sociales et l’impôt sur le revenu dans son pays de résidence – provoquera de longues négociations bilatérales. En juin, le maire divers-droite de Thionville, Pierre Cuny, publiait sur Twitter une tribune intitulée « Libérons le télétravail » dans laquelle il plaidait pour un relèvement du seuil de 29 à 56 jours. Selon lui, les impôts prélevés durant ces 27 jours supplémentaires devraient être « partagés » entre les deux pays et investis dans des projets communs, expliquait le maire.

En mars tout était allé très vite. C’est en catimini que, deux jours après la déclaration de l’état d’urgence, le ministre des Finances, Pierre Gramegna (DP), contactait son homologue français Bruno Le Maire. Celui-ci consentit à lever temporairement les règles fiscales encadrant le télétravail. « Un cadeau fiscal », selon l’ambassadeur français, qui rappelait au Wort que « cela représente quelques millions de pertes pour les finances publiques, croyez-moi ». Devant la Chambre des députés, Pierre Gramegna avouait que « nous avions zéro argument pour obtenir cela ». Sans cet « accord amiable » (qui a été prorogé jusqu’au 31 mars 2021), le secteur tertiaire aurait probablement crashé dès le premier confinement. La place financière se rêvait en plateforme hors territoire, à l’image de Singapour, Dubaï ou de Londres. En mars 2020, le pays s’est éveillé aux réalités géographiques, à la fois très tangibles et vaguement claustrophobes.

Bernard Thomas
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