Elizabeth Costello, héroïne de la pensée complexe

d'Lëtzebuerger Land du 13.03.2026

En juillet 2024, au festival d’Avignon, très tard dans la nuit, dans la cour monumentale du Palais des Papes, j’ai assisté avec d’autres, à Elizabeth Costello, Seven Lectures and Five Moral Tales, spectacle mis en scène par Krzysztof Warlikowski. La représentation dure près de quatre heures (trois heures et cinquante minutes exactement). Une durée qui pourrait intimider, voire décourager certains spectateurs. Pourtant, dès les premières minutes, une évidence s’impose : ce temps est nécessaire. Car ce spectacle ne cherche pas à raconter une histoire au sens traditionnel. Il construit progressivement un espace de réflexion, un temps suspendu où le théâtre devient un lieu d’expérience intellectuelle, sensible et presque méditative.

La création est signée par le Nowy Teatr (Nouveau Théâtre) de Varsovie, institution dirigée par Krzysztof Warlikowski qui est devenue au fil des années, l’un des centres les plus influents de la création théâtrale européenne. Dans ce théâtre, le metteur en scène a constitué une troupe fidèle d’acteurs, qui partagent avec lui une recherche artistique exigeante et profonde. Cette fidélité se ressent toujours sur scène : les interprètes semblent habiter le spectacle comme un territoire commun, façonné par des années de travail collectif.

Le point de départ du spectacle est le roman intitulé Elizabeth Costello, écrit et en 2003 par l’écrivain sud-africain John Maxwell (dit J.M.) Coetzee qui est aussi lauréat du prix Nobel de littérature. Le livre met en scène une romancière vieillissante, invitée à travers le monde pour donner des conférences et participer à des débats intellectuels. À travers cette figure fictive, Coetzee développe une réflexion très subtile sur la littérature, la morale et la responsabilité humaine.

Elizabeth Costello n’est pas une héroïne classique. Elle agit plutôt comme une conscience critique qui interroge toutes nos certitudes face au monde contemporain. Ses interventions abordent essentiellement des questions fondamentales : la relation entre l’homme et l’animal, la violence, la mémoire, la culpabilité ou encore la possibilité même de la compassion. Elle avance dans le monde avec une lucidité incarnée, parfois inconfortable, soulevant des questions auxquelles il n’existe pas toujours de réponse évidente.

Krzysztof Warlikowski ne propose pourtant pas une adaptation fidèle et linéaire du roman. Il compose une dramaturgie à partir de plusieurs textes de J.M. Coetzee — notamment Elizabeth Costello, Slow Man et The Glass Abattoir. Ces fragments ont été transformés pour la scène par le metteur en scène et le dramaturge, Piotr Gruszczyński. Le spectacle prend ainsi la forme d’un essai scénique : un théâtre de la pensée profonde, où les idées circulent librement entre les acteurs et le public.

Le travail de Krzysztof Warlikowski repose depuis longtemps sur le talent d’une troupe d’acteurs parmi les plus importants du théâtre polonais. Dans Elizabeth Costello, cette dimension collective est particulièrement perceptible. Parmi eux, la sublime comédienne Magdalena Cielecka occupe une place centrale. Figure majeure de la scène contemporaine en Pologne, elle possède une présence à la fois intense et fragile. Son jeu, d’une grande précision émotionnelle, donne au spectacle une profondeur humaine qui dépasse la simple dimension intellectuelle. Chez elle, la pensée ne reste jamais abstraite. Elle traverse le corps, la voix et le regard.

Elle est entourée d’acteurs remarquables tels que Andrzej Chyra, Maja Ostaszewska ou Jacek Poniedziałek. Ensemble, ils composent une véritable polyphonie scénique. Les rôles circulent, les voix se répondent, les personnages apparaissent puis se dissolvent dans le flux du récit. Les acteurs deviennent tour à tour narrateurs, témoins ou contradicteurs, comme s’ils participaient eux-mêmes au débat ouvert par le texte.

La scénographie, conçue par Małgorzata Szczęśniak, collaboratrice historique du metteur en scène, joue un rôle essentiel dans la construction du spectacle et représente clairement un espace d’une pensée flexible. Cet espace évoque à la fois une salle de conférence, un plateau de cinéma, un lieu de débat public et un espace de résidence. Cette indétermination volontaire permet au spectacle de passer constamment d’un registre à l’autre : des discours théoriques pompeux à autant de confessions intimes.

Les projections vidéo et la musique composée par Paweł Mykietyn ainsi que tout le travail de lumière particulièrement précis, construisent une dramaturgie audiovisuelle visuelle qui accompagne la progression du spectacle. Comme souvent chez Krzysztof Warlikowski, le théâtre dialogue avec toutes les autres formes artistiques : le cinéma, la littérature, la musique mais aussi la philosophie. La scène devient un lieu complètement hybride où se rencontrent les images, les voix et les corps.

La durée inhabituelle du spectacle pourrait décourager certains spectateurs. Pourtant, elle devient rapidement l’une de ses qualités les plus précieuses. Le temps long permet d’entrer progressivement dans la matière du spectacle, de suivre le déploiement des idées et de laisser apparaître les émotions avec une lenteur rare dans le théâtre contemporain.

Dans la cour du Palais des Papes, sous le ciel nocturne d’Avignon, la représentation prenait presque la forme d’une traversée. Le public est resté attentif, comme absorbé par la densité des paroles et la présence superbe des acteurs. Peu à peu se formait une communauté silencieuse, rassemblée par le désir d’écouter et de comprendre encore.

Le spectacle est également une coproduction des Théâtres de la Ville de Luxembourg et sera présenté dans la grande salle du Grand Théâtre, les 14 et 15 mars prochains. Ce passage au Luxembourg constitue une occasion rare de découvrir une œuvre théâtrale majeure, portée par l’une des équipes artistiques les plus importantes du théâtre européen.

Lorsque la représentation s’achèvera, on n’aura pas le sentiment d’avoir assisté à un spectacle long, mais plutôt à une expérience très singulière. Le temps semblera s’être transformé. Ce qui restera alors, ce seront des images, des voix, des idées et ce texte magistral qui continueront de résonner.

C’est peut-être là le véritable geste artistique de Krzysztof Warlikowski et de sa troupe du Nowy Teatr : transformer la durée en une promesse. Et faire de ces quatre heures une expérience profondément vivante, où la littérature, la philosophie et le théâtre se rejoignent dans une même intensité.

Karolina Markiewicz
© 2026 d’Lëtzebuerger Land