Les jeunes hommes ambitieux du LSAP ont débattu sur le capitalisme. Les établis prenaient le café. Retour sur un congrès socialiste dans une boîte de nuit

« Vive zeréck an d’Majoritéit »

La nouvelle coprésidence  du LSAP :  Georges Engel et Maxime Miltgen
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 20.03.2026

La salle est plongée dans la pénombre ; seul un faisceau rouge danse sur les têtes des quelque 350 personnes assises en rangs serrés. Le congrès du LSAP se tient samedi matin dans la boite de nuit Encore (ancien Didj, puis M-Club), située entre un cimetière et un concessionnaire Mercedes, dans le no man’s land des Portes de Hollerich. Les délégués se voient dégradés en spectateurs, face à une petite scène illuminée. « Et ass ze däischter ! Kënnt dir d’Luucht umaachen ?! », lance l’un d’eux au bout de quelques minutes. Une lumière tamisée éclaire timidement la discothèque où, quatre heures plus tôt, s’achevait une soirée reggaeton, promue sous le titre « La Gasolina ».

« Vive d’LSAP a vive zeréck an d’Majoritéit ! », c’est ainsi que Taina Bofferding conclut son rapport d’activité parlementaire. « Nous tapons du poing sur la table, wann et ons ze bont gëtt », assure-t-elle aux délégués. « Souvill, datt mir Muskelkater kruten. » À la Chambre, la cheffe de fraction socialiste fait pourtant pâle figure. Au congrès socialiste, elle remercie le gouvernement « de nous rendre la tâche si facile ». La phrase résume bien l’attitude dominante au sein de la fraction socialiste, rappelant celle du CSV durant sa décennie perdue : L’opposition comme une salle d’attente du pouvoir, où l’on guette les faux pas et les faiblesses de la majorité, sans trop s’exposer.

« Nous devons commencer… ou plutôt continuer à élaborer des alternatives concrètes », lance la coprésidente sortante, Francine Closener. Et de mettre en garde : « La campagne électorale commence dès maintenant ». Or, la question de celui ou de celle qui mènera les troupes en 2028 reste entière. Ce vide à la tête du LSAP entretient une impression de flou et de cacophonie. Le nouveau Grondsatzprogramm a beau postuler que « la solidarité avec le parti est plus importante que les considérations de carrière [Karrieredenken] », les logiques notables, héritées du XIXe siècle, continuent bel et bien à dominer le système électoral. Dans le pays du panachage, ce ne sont pas les partis ou les programmes qui priment, mais les personnalités.

Les shooting stars Paulette Lenert et Liz Braz disposent toutes les deux d’un capital politique largement indépendant du LSAP. La première affiche ouvertement son malaise face aux logiques partisanes et parlementaires. Ralentie en début de mandat par une maladie virale, elle hésite encore sur ses intentions pour 2028. La seconde a démontré un flair pour les dossiers sensibles, que ce soit le Sportsmusée ou l’Uni.lu, tout en soignant un profil centriste, se revendiquant « weder ze vill lénks nach ze vill liberal ». Aucune des deux n’a voulu endosser le rôle de coprésidente en 2026. La députée néophyte Claire Delcourt a, elle aussi, décliné l’offre de Georges Engel, tout comme la nordiste Flore Schank.

La conseillère Stater Maxime Miltgen n’était donc pas le premier choix. D’autant plus qu’à la tête des Femmes socialistes elle n’a guère brillé par son zèle ces dernières années. Si la trentenaire s’en sort quand même avec un score honorable ce samedi, c’est grâce à son discours de candidature, qui a fait tourner la salle en sa faveur. Georges Engel sert un speech d’opposition solide mais convenu, plaçant quelques punchlines (« D’Regierung seet si hätt geliwwert – majo, eng Boulette no där anerer »), tout en cochant les cases socialistes, rappelant être issu d’une famille de « Schmelz-Oarbeschter ». (Lui-même a été formé comme « assistant d’hygiène sociale ».) Visiblement nerveuse, Maxime Miltgen présente, quant à elle, un manifeste programmatique. Elle appelle le LSAP à « emprunter de nouvelles voies que nous avons évitées jusqu’ici » et à « avoir le courage d’une certaine radicalité ». Elle met en garde contre « l’élitisme de la classe politique », qui serait « toxique pour notre démocratie ». Elle fait preuve d’originalité en essayant d’approprier la notion de « Heemecht » au profit de la gauche : « Heemecht grenzt net aus, Heemecht verbënnt ».

Par rapport aux discours rodés qui l’avaient précédée, l’intervention de Miltgen est ressentie comme rafraîchissante. Élus à 90,5 et à 78,5 pour cent, le nouveau duo dirigeant Engel-Miltgen aura désormais à s’occuper du nitty-gritty du LSAP, de ses instances exécutives, ainsi que de ses 47 sections et sous-organisations. Ils devront surtout assurer la logistique des deux prochaines élections. Leurs mandats ont été portés de deux à trois ans pour englober les législatives de 2028 et les communales de 2029. Maxime Miltgen avait suivi Taina Bofferding du ministère à la fraction, où elle travaille aujourd’hui comme « attachée en communication ». Elle va se mettre à la recherche d’un nouvel emploi, de préférence « dans le secteur de la culture », afin d’avoir « une vie professionnelle en-dehors du parti », comme elle l’explique au Land.

Le débat sur le Grondsatzprogramm a servi de terrain de jeu aux politiciens en herbe. La jeune garde profite de la libération de la raison de coalition pour soulever quelques questions de principe. Aucun mandataire national ne prend la peine de s’y immiscer. Seul Franz Fayot monte sur scène et esquisse deux scénarios : « On peut être un parti comme dans les années 1990 et 2000, un parti un peu de centre gauche, qui essaie de rendre les choses un peu moins pires. Ou on peut faire des choix un peu plus radicaux… » Alors que le secrétaire général du LSAP, Sacha Pulli, présente le nouveau programme fondamental, de nombreux députés et délégués se replient vers le bar, situé au fond de la salle.

Peu à peu, un brouhaha envahit la boîte de nuit. La présidente du congrès s’agace. Elle adresse un petit message aux « Comptoirs-Leit dohannen » : « Ce serait méga-sympa et peut-être aussi un peu respectueux si vous pouviez parler moins fort, ou simplement descendre avec votre Käffchen. » Pendant ce temps, les jeunes hommes du LSAP se livrent une dispute passionnée sur le capitalisme et l’anti-capitalisme. Le programme de 2002 fustigeait encore la « kapitalistische Wirtschaftsordnung ». Le draft de 2026 ne critique plus que le « ungezügelter Turbo-Kapitalismus ». Au nom de la circonscription Sud, Fabio Spirinelli monte à l’assaut contre « une édulcoration de notre identité socialiste ». Le LSAP serait « eng lénk, kapitalismuskritesch Partei », proclame le jeune historien travaillant à la Chambre.

« On n’est pas le parti d’Ali Ruckert », lui répond Olivier Cano, un des auteurs, avec Max Leners, Sacha Pulli et Maurice Schwarz, du nouveau Grondsatzprogramm. Le nouveau président des Jeunesses socialistes fait partie de l’aile centriste. En janvier 2025, il avait expliqué au Land « ne pas croire » à la ligne de partage gauche-droite » : « La lutte des classes, je m’y identifie peu ». Ce samedi, Cano donne sa définition du capitalisme. Celui-ci ne serait « rien d’autre qu’un système qui se base sur la propriété privée et l’initiative personnelle ». Puis d’ajouter : « Sommes-nous contre ces principes ? Sommes-nous contre le fait que les gens aient une maison ? »

Pour la première fois, les votes se font via une application mobile, et les délégués gardent les yeux baissés sur leur portable. Au bout de deux tours (et de quelque confusion technologique), 65,8 pour cent finiront par appuyer l’amendement de la circo Sud. Sur le papier, le LSAP maintient donc sa critique fondamentale du capitalisme. Le Tageblatt en a récemment retracé l’origine au congrès de Wormeldange de 1972, lorsque le LSAP se repositionnait à gauche. La formulation avait été supprimée en 1992 (sous le gouvernement Santer-Poos), pour être réintroduite en 2002 (alors que le LSAP était dans l’opposition).

Ce samedi, l’attitude des établis vis-à-vis des débats idéologiques oscille entre bienveillance, indifférence et agacement. Probablement parce qu’ils savent que les ardeurs se calmeront. (Au congrès de 1972, Jeannot Krecké avait ainsi revendiqué la nationalisation de l’Arbed.) Dans la pratique, le LSAP s’est bien accommodé avec le capitalisme, jusqu’à accompagner la mue du Luxembourg en place offshore. C’est sans doute la « Spannung zwischen Zukunftsentwurf und Wirklichkeit », dont parle le Grondsatzprogramm.

La jeune garde a poussé à y inclure l’imposition de « besonders hohe Vermögen und Erbschaften », un sujet qui, face au cadenassage immobilier, remonte lentement à la surface. Dans son discours, Maxime Miltgen critique ainsi « les grands héritages » : « La pauvreté se transmet de la même manière que la richesse ». En même temps, la distance entre les jeunes du LSAP et le mouvement ouvrier s’est creusée. Dans leur draft initial, Cano, Pulli, Leners et Schwarz avaient ainsi biffé les revendications syndicales traditionnelles, comme la réduction du temps du travail ou l’extension de la cogestion. Elles ont été réintégrées, suite aux amendements des sections locales. (Au total, le comité directeur du LSAP en a avisé 201 en une semaine chrono.)

La grande innovation du programme consiste en l’introduction d’une nouvelle valeur socialiste : « Fortschritt und Nachhaltigkeit » On lit ainsi que la transformation écologique devrait éventuellement (« wenn letzendlich nötig und im Interesse des Allgemeinwohls ») passer par des « gezielte Verbote ». Or ce samedi matin à Hollerich, la question climatique est la grande absente des discours des anciens et nouveaux coprésidents. Le premier à la soulever est le candidat au comité directeur, Elisha Winckel, par ailleurs « community organiser » chez l’Asbl Cell. Il aurait un moment hésité de rester au LSAP, confie-t-il aux délégués, mais il se serait finalement dit : « Eemol Sozi, ëmmer Sozi ».

« D’Jongen aus der Parteizentral » sont profusément remerciés dans les bilans que tirent Dan Biancalana et Francine Closener de leurs quatre années passées à la présidence du LSAP. (Quant à Paulette Lenert, Spëtzekandidatin de 2023, elle n’est pas mentionnée une seule fois durant l’ensemble du congrès.) Les permanents du secrétariat général forment une sorte de boys-club étonnamment homogène : Embauchés ces quatre dernières années, ils sont tous nés entre 1994 et 1997 et sont tous de sexe masculin. Incidemment, ils portent tous un prénom commençant par un « M » : Mil (Muller), Maurice (Schwarz), Marc (Weirig) et Max (Fellerich). L’autre Max (Molitor) a entretemps rejoint la fraction. Ce samedi, il s’est fait élire à la vice-présidence du parti. La reproduction se fait en vase-clos ; les jeunes militants font très tôt de la politique leur profession. Un phénomène qu’on retrouve également dans les autres partis, et qu’Alex Bodry a thématisé dans son récent ouvrage sur les institutions, critiquant « la création d’une nouvelle ’caste’ de politiciens […], qui ne disposent souvent d’aucune ou de peu d’expérience professionnelle en dehors de la politique nationale ».

Ben Streff était le leader incontesté des « « gars de Gasperich » (où se trouve le siège du LSAP). Il vient de quitter son poste de « party manager » (avant on parlait plus sobrement de « secrétaire d’organisation »), pour un emploi au ministère de l’Éducation. En janvier, il a évacué ses frustrations en direct sur RTL-Radio, prodiguant des leçons en stratégie aux députés. Les ex-ministres devraient sortir de leur « bubble » et être plus présents « sur le terrain » : « J’attends d’un député qu’il donne tous les jours 200 pour cent. » Des remarques très peu appréciées par les anciens membres du gouvernement, à commencer par Paulette Lenert, qui s’est sentie directement visée. Ce samedi, Francine Closener remercie plusieurs fois Ben Streff, allant jusqu’à reprendre le micro en fin de congrès pour un dernier éloge : « Il a décidé de faire une petite pause. […] Mais il va revenir ! » Appelant son ancien protégé sur scène, la coprésidente sortante lui remet un cadeau : Un bon de voyage.

Note de bas de page

Bernard Thomas
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