Derrière l’impérialisme de Donald Trump, l’International Visitor Leadership Program américain essaie « d’entretenir une compréhension mutuelle du monde » dans une dynamique « people to people ». Un témoignage

Soft power vs hard politics

Donald Trump, Melania Trump et un lapin de Pâques lors du traditionnel Easter Egg Roll,  ce lundi 6 avril
Photo: AFP / Brendan Smialowskife
d'Lëtzebuerger Land du 10.04.2026

Depuis sa création en 1940, l’International Visitor Leadership Program (IVLP) a mené plus de 220 000 « leaders » aux États-Unis, par exemple des dirigeants européens comme Nicolas Sarkozy ou Tony Blair. Parmi les 4 000 personnes invitées tous les ans par l’Oncle Sam dans le cadre de ce programme figurent deux résidents du Luxembourg, l’un des plus petits contingents. Et cette année, un journaliste du Land en était, pour un projet de catéchisme anti-chinois.

Les ambassades identifient localement les profils qui pourraient coller avec les projets thématiques proposés par le Department of State. Sur une période de deux jours à trois semaines, ces « visiteurs », qu’ils soient politiques, haut-fonctionnaires, chercheurs, lobbyistes ou journalistes réunis par groupe de dix à vingt individus, parcourent les métropoles américaines pour rencontrer les forces vives de la nation dans la thématique choisie : par exemple la lutte contre les violences faites aux femmes pour des visiteurs originaires de pays particulièrement exposés à cette problématique. Des événements sociaux et sorties culturelles sont également organisés par les organismes contractant auprès du département d’État. Selon son Bureau of Educational and Cultural Affairs, ce programme « cultive les liens interpersonnels entre les leaders mondiaux actuels et futurs, crée des réseaux durables et promeut la sécurité nationale et les valeurs des États-Unis ». 500 chefs de gouvernement ont participé au programme, 1 600 ministres, mille députés et douze prix Nobel.

L’IVLP fonctionne sous la règle de Chatham House : les informations communiquées peuvent être utilisées, mais l’identité des personnes qui les prodiguent et leur affiliation ne peuvent être révélées, pas plus que les noms des autres participants, sauf avec leur accord. Des limites de publicité qui expliquent certainement le très faible nombre de mentions dans les médias. La participation de personnalités publiques à l’IVLP filtre néanmoins épisodiquement dans la presse. En 2019, le journaliste israélien Gideon Levy publiait par exemple dans Haaretz un portrait de Robert Goebbels dans lequel il disait avoir croisé une première fois son chemin dans les années 1970 aux États-Unis dans le cadre d’un programme du département d’État : « I recall sailing with him on the deck of a steamship on the Mississippi River, and he claimed that I tried to flirt with a waitress in New Orleans. Of course, I remembered his name – Goebbels. Robert Goebbels. And how he had told me that sometimes people called him Goering by mistake. » Le journaliste égrène le long CV du Luxembourgeois. Levy conclut l’hommage par un énigmatique « Goebbels met all the Americans’ expectations and justified the investment in him ». Sur le visa J-1 octroyé pour ce programme, la valeur du financement est estimée à 22 500 dollars par participant. L’Oncle Sam (le contribuable américain) paie tout : transport, hôtel, per diem et certaines activités culturelles.

Dans la revue de presse du gouvernement (qui couvre la période 1999 à nos jours), le sigle IVLP n’apparaît qu’une fois, dans un article du Wort datant de mars 2025. Celui-ci détaille la déception de Jana Degrott après avoir vu son projet consacré aux droits de l’Homme annulé à cause des économies envisagées par l’administration Trump. L’élue libérale de Steinsel et ancienne « Obama leader » s’était ensuite vue proposer un programme alternatif, mais elle a décliné, informe l’ambassade.

Interrogée par le Land sur les personnalités publiques qu’elle avait sélectionnées par le passé pour le programme IVLP, l’ambassade basée au Limpertsberg révèle les noms de Jacques Santer (ancien Premier ministre CSV et ex-président de la Commission européenne), Claude Wiseler (président de la Chambre, CSV) et de Xavier Bettel (ancien Premier ministre et aujourd’hui vice-Premier ministre, DP). En 2004, élu à la Chambre, le jeune avocat avait suivi un programme axé sur les droits de l’Homme. Xavier Bettel avait « visité des prisons, des ONG, des juges », raconte-t-il au Land. Cette année-là, Guantanamo était sur toutes les lèvres. Robert Goebbels signait dans Tageblatt une tribune félicitant la Cour suprême américaine d’avoir rappelé à l’ordre le président (mal élu) George W. Bush et son administration pour la « zone de non-droit » organisée dans l’enclave cubaine. Une « preuve que le système démocratique américain fonctionne », avait conclu le socialiste. En 2004, la Chambre devait également ratifier les accords de coopération judiciaire scellés entre l’UE et les États-Unis dans le cadre de la War on Terror (d’Land, 18.06.2004).

En 2026, l’un des deux programmes destinés aux Luxembourgeois s’est focalisé sur la politique étrangère américaine à l’égard de la Chine, dans la lignée de l’audition de la candidate ambassadrice Stacey Feinberg qui, devant le Congrès, avait annoncé vouloir « éduquer » le Luxembourg. Comme j’avais écrit différents articles sur la lutte d’influence exercée par les États-Unis et la Chine au Luxembourg (dont une interview de l’ambassadeur chinois), l’ambassade américaine m’a proposé en août 2025 de suivre ce programme organisé au début de l’année suivante : a priori une occasion en or pour un journaliste d’accéder aux mécanismes de la décision américaine alors que Trump bouscule le siècle et l’ordre mondial, mais aussi le risque de s’exposer à un endoctrinement pro-Trump. Le projet « US Foreign Policy, Economic Security and China » a été déroulé ces deux dernières semaines entre Washington, San Francisco et Houston. Le groupe composé de 19 ressortissants européens a d’abord (un dimanche) sillonné la capitale américaine en tant que touristes. Un guide a introduit à ces plus ou moins jeunes diplomates, hauts-fonctionnaires (dont deux descendants d’anciens dirigeants politiques), think-tankers et journalistes les hauts lieux de la démocratie américaine, des édifices censés représenter une permanence rassurante des valeurs américaines.

Les jours suivants, la troupe a été invitée dans les coulisses du policy making, derrière le Trump Show (spoiler alert : aucun secret d’État ne sera révélé). Miles Yu, directeur du China Center à l’Hudson Institute et professeur à l’Académie navale, est entré dans la matière de manière plutôt radicale. Conseiller du secrétaire d’État Mike Pompeo au cours du premier mandat de Donald Trump, Yu a œuvré pour placer la Chine au cœur de la politique étrangère américaine. Pour désigner l’Empire du Milieu, il évoque alternativement le « défi » ou la « menace ». Yu estime que la Chine est « à l’origine de tous les grands conflits mondiaux », de l’Afrique au Moyen-Orient en passant par l’Ukraine. Dès 2018, le président américain Donald Trump avait ainsi pesé de tout son poids sur ses partenaires de l’OTAN pour les amener à financer davantage la défense européenne, et permettre ainsi aux États-Unis de se concentrer sur la région indopacifique. Quelle est « l’issue finale » (« the end game » ?, lui demande-t-on. La Chine ambitionnerait de dominer le monde avec son système. Les États-Unis s’y opposent. « Il y aura une confrontation », conclut Yu.

L’administration Trump 2 compte plus de « China Hawks » que la première. Pourtant, dans les autres antichambres de la décision qui ont bien voulu s’ouvrir aux visiteurs étrangers, des commissions thématiques à la Chambre des représentants ou pour le Congrès dans son ensemble, le verbe est moins agressif. On veille à mettre en place un arsenal législatif d’endiguement de l’influence chinoise aux États-Unis et dans le monde. (On ne rencontre pas de représentants de l’opposition.) La stratégie 2026-2030 du département d’État prévoit d’aider « les partenaires de l’hémisphère occidental » et en Asie pour s’émanciper des dépendances à la Chine, notamment sur les chaînes d’approvisionnement. Le troisième pilier de ce plan quinquennal américain vise « la paix dans l’Indopacifique ». Pour la diplomatie US, il ne serait pas question de déstabiliser la région (mais les services de Marco Rubio prévoient une présence militaire suffisante pour dissuader toute annexion de Taïwan et un contrôle chinois sur les détroits régionaux). L’administration Trump privilégierait le dialogue. Quatre rencontres leader to leader sont programmées en 2026 dont le sommet Xi-Trump à Pékin les 14 et 15 mai, repoussé à cause de l’attaque israélo-américaine sur l’Iran.

La reconstruction de « l’alliance civilisationnelle avec les États européens » constitue le quatrième pilier de la stratégie du Department of State. Lors des échanges avec les participants de l’IVLP, on n’insiste pas sur le prétendu déclin européen (« stark prospect of civilizational erasure ») stigmatisé dans la stratégie de sécurité nationale présentée en décembre. L’Europe manque toutefois de considération dans la sphère politique, constate-t-on. L’UE en a davantage dans le monde économique, notamment par sa faculté à protéger son marché du dumping social et environnemental chinois. C’est le message passé par un lobby international des semi-conducteurs dans la Silicon Valley. L’on rappelle en outre du côté de Stanford que le Parti communiste chinois dicte la stratégie des entreprises nationales et que ces dernières ne risquent pas la faillite, un tout autre game. Les États-Unis se lancent dans une course effrénée pour prendre la tête de l’intelligence artificielle sans se questionner sur les risques inhérents. Les panneaux publicitaires d’entreprises actives dans l’IA bordent la route de San Francisco à Palo Alto… sans même livrer un message sur l’utilité au fond de la technologie. Fait remarquable : une publicité pour la Française Mistral AI, chouchoutée par le Premier ministre Luc Frieden (CSV), accueille le visiteur à l’aéroport de San Francisco. Dans cette métropole symbole de la haute technologie, les nombreux taxis autonomes Waymo (filiale d’Alphabet-Google, basée dans la ville voisine de Mountain View) circulent au milieu des cohortes de zombies sous fentanyl.

La visite au Texas révèle, elle, l’attention accordée à la sécurité de la recherche. Les États-Unis accueillent presque 300 000 étudiants chinois. La Rice University de Houston, une université boutique (8 000 étudiants seulement) qui figure dans le Top20 américain, a embauché une équipe pour veiller à ce que le fruit de ses recherches ne parte pas dans des pays à risque. Le responsable de la « sécurité dans la recherche » est un ancien enquêteur du FBI. Il lutte contre l’espionnage avec un autre retraité de la police fédérale. On craint que les étudiants, étrangers ou non, soient recrutés pour collecter des informations, selon les « FBI guys », comme on les appelle sur le campus. Il ne faudrait pas que ces « non traditional collectors » servent la Chine, la Russie ou l’Iran. Des secteurs comme l’énergie, la défense ou la cybersécurité seraient clés. Pour limiter les risques d’espionnage, ce département étudie les candidatures et, lorsqu’un voyant passe au rouge, formule des recommandations, des stratégies de « mitigation » (limitation de l’accès à l’information, contrôles réguliers, pas d’allers-retours dans les pays à risque, etc). Le champ de la « research security » est dans son « enfance », mais la Rice a développé une expertise prisée dans la recherche américaine. À l’initiative de l’ambassade américaine, un expert texan de ce champ de recherche avait d’ailleurs été présenté en octobre aux services des ministère des Affaires étrangères et de celui de la Recherche (d’Land, 31.10.25).

Un soin particulier est apporté pour que les visiteurs vivent une expérience sociale mémorable avec des activités culturelles à la carte. Pour notre projet, balade dans un parc naturel en Californie, match de NBA, concert de jazz… ou visite du centre de la Nasa, au lendemain du lancement d’Artemis, première étape de la nouvelle course à l’espace face à la Chine. Pour cette dimension sociale, le programme s’apparente parfois à une colo pour 30-40. Les invités tissent des liens amicaux qui peuvent déborder dans la vie professionnelle… un reach potentiellement démultiplié par le réseau d’alumni mis en place par le Department of State.
La Chine, la France, l’Espagne ou encore le Royaume-Uni financent le même type de programmes. L’IVLP serait le plus abouti, le plus enraciné et sans doute le plus coûteux. Il offre en tout cas le sentiment qu’une technostructure survit à la disruption trumpienne et sait même prendre parfois ses distances avec le trublion blond. Même s’il faut rester conscient que les visiteurs ne voient que ce que l’on veut bien leur montrer. À l’image de cette visite du Pentagone, siège du Department of War, où l’on s’attarde surtout sur l’histoire du bâtiment, notamment l’hommage aux victimes du 11 septembre 2001, sans jamais évoquer la guerre en cours au Moyen-Orient. Une question taraude certains participants à la fin de l’expérience : comment un programme aussi coûteux (autour de cent millions de dollars par an) et si éloigné de la présidence américaine peut-il encore exister ? Donald Trump menace de prendre le Groenland au Danemark et paie le taxi pour qu’un Danois assiste à un match de basket.

Note de bas de page

Pierre Sorlut
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