Le dialogue social vire à la sitcom

Tripartitis

Septembre 2025 – À l’issue de la dernière Sozialronn, bouclée sans résultat
Photo: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2026

Luc Frieden comptait profiter de son état de la nation pour confirmer, ex-cathedra, sa posture de « capitaine ». Pour honorer « l’année de la compétitivité » qu’il a décrétée, le Premier ministre devrait y annoncer une série de mesures destinées à redorer son blason auprès du patronat. Les ministères ont commencé à compiler un paquet englobant quelques grands classiques : logement, attraction des « talents », simplification administrative, statut de l’indépendant. Mais Luc Frieden fait face à un dilemme. Plus son « paquet compétitivité » sera ambitieux et coûteux, moins il lui restera de marge de négociation lors d’une prochaine Tripartite. Ce n’est pas encore le moment de brûler ses cartouches.

Les pressions pour convoquer asap une Tripartite, qui paraît désormais quasi-inévitable, augmentent de jour en jour, faisant passer le CEO pour isolé et rigide. Il continue pourtant à répéter obstinément que « le gouvernement n’envisage pas, à ce stade, de convoquer une telle réunion ». Encore et toujours, il se réfère à l’accord de coalition : « En cas de déclenchement de plusieurs tranches d’indexation par an », une Tripartite (avec un grand « t ») devrait être convoquée. Le Premier ministre s’enferme ainsi dans une logique formaliste. (Jusqu’ici, il se bornait à rappeler qu’il s’agissait exclusivement d’« un instrument de crise ».) Luc Frieden semble paralysé face à une mécanique néocorporatiste qu’il maîtrise mal et qui ne lui a guère réussi par le passé.

Le Premier ministre devra tôt ou tard s’y résigner. Son casse-tête est de trouver le bon moment pour l’annoncer, sans donner l’impression d’agir sous la pression. Mais cette fenêtre d’opportunité est déjà passée. Ce mercredi, RTL a improvisé sa propre « medial Tripartite ». Le dialogue social vire à la sitcom avec un Marc Spautz gêné, un Michel Reckinger agacé et une Nora Back combative. Le média hégémonique remue le couteau dans la plaie : « L’opposition politique à la Chambre salue le fait que RTL ait réussi ce que le gouvernement CSV-DP n’est pas parvenu à accomplir jusqu’ici ». En parallèle, RTL et le Wort sondent les électeurs via Ilres, leur soumettant entre autres la question : « Le gouvernement aurait-il dû convoquer une tripartite ? »

Tout le monde ou presque demande une Tripartite. Les syndicats le font depuis l’an dernier, « a lo ass nach méi Zäit fir eng Tripartite », déclare Nora Back sur RTL-Radio. Mais c’est Jean-Claude Juncker qui, depuis son fauteuil Voltaire, a ouvert la séquence actuelle en appelant sur RTL-Télé à une Tripartite. Les représentants patronaux se sont engouffrés dans la brèche et ont lancé, ces sept derniers jours, une offensive médiatique. Sur RTL-Radio, Michel Reckinger (UEL) estime qu’il ne faut pas attendre « datt d’Kand am Pëtz läit ». Dans le Wort, Carlo Thelen voit pointer la « stagflation » : « La convocation rapide d’une Tripartite s’impose comme une nécessité stratégique ». Sur 100,7, René Winkin (Fedil) explique qu’il est temps de s’y « préparer », choisissant une formulation diplomatique qui n’empiète pas sur les prérogatives du CEO-Premier ministre. Pas sûr que celui-ci puisse attendre jusqu’à l’état de la nation, prévu le 19 mai, pour dévoiler ses intentions.

Lorsque le conseil de gouvernement s’est rassemblé mercredi dernier, au lendemain de l’ultimatum apocalyptique de Trump, les ministres luxembourgeois étaient surtout soulagés que le monde n’était pas parti en feu. Or, le fragile cessez-le-feu n’a rien réglé, et le détroit d’Ormuz est aujourd’hui doublement bloqué. Le prix du baril est reparti à la hausse. Détraquage des chaînes d’approvisionnement, destruction d’infrastructures gazières, renchérissement des matières plastiques et des produits agricoles : Une crise s’approche du Luxembourg. Elle atteindra un Grand-Duché qui a perdu de sa splendeur et se trouve en voie de « normalisation » européenne : Le taux de chômage officiel atteint désormais les 6,3 pour cent (le même niveau qu’en Allemagne), la croissance et la création d’emplois sont devenues atones. Une bonne partie de l’électorat observe cette érosion de loin, depuis la fonction publique. Jusqu’ici tout va bien : Près de quarante pour cent des fonctionnaires gagnent plus de 10 000 euros (bruts).

La paix sociale (ou plutôt l’évitement des arbitrages politiques) a son prix, que le Luxembourg a de moins en moins les moyens de supporter. Le budget d’État est passé en situation de déficit chronique (il devrait atteindre 2,6 milliards en 2029, d’après les calculs de la CNFP). Plus que jamais, le budget est accro aux banques, cigarettes et Soparfis. La dette publique s’établit actuellement à 26,3 pour cent du PIB. Au moins le format tripartite éviterait-t-il au gouvernement CSV-DP d’avoir à briser seul le tabou des trente pour cent. Cette transgression symbolique pourrait ainsi être partagée avec les partenaires sociaux. Comme dans Le Crime de l’Orient-Express, tout le monde serait complice. Gilles Roth et Jean-Claude Juncker ont préparé le terrain. Le premier en pointant régulièrement que ce seuil ne figure pas dans l’accord de coalition, le second en rappelant que les trente pour cent sont le produit de l’imaginaire politique luxembourgeois.

La prochaine Tripartite s’annonce d’ores et déjà onéreuse. Humiliée dans le dossier du salaire social minimum, l’Union des syndicats trace ses « lignes rouges ». On ne se rendra pas à une « Index-Tripartite », met en garde Nora Back. Une manipulation de l’index et de son panier resterait strictement off limits. C’est l’un des rares terrains sur lesquels la CGFP reste un allié objectif de l’OGBL – raison de plus pour Frieden de ne pas s’y aventurer. Pour sortir de l’embarras, le gouvernement pourrait décider, comme en 2023, de compenser une tranche indiciaire. Une étatisation temporaire qui coûterait près de cent millions d’euros par mois. Il pourrait également tenter de baisser artificiellement les prix de l’énergie, repoussant ainsi l’index. Une politique de l’arrosoir, dont la facture serait tout aussi salée.

On voit mal quels bonbons Luc Frieden et Xavier Bettel pourront encore distribuer aux électeurs. Le CSV a été très pressé de remplir sa promesse électorale du « méi Netto vum Brutto ». En douze mois chrono, le héraut des « breet Mëttelschichten », Gilles Roth, a neutralisé six tranches et demie du barème d’impôt. (Une tranche coûte 120 millions d’euros au budget d’État.) Les entreprises ont, quant à elles, vu leur taux d’imposition chuter en 2025, avec une nouvelle baisse annoncée pour 2027. Les investisseurs immobiliers ont eu droit à leur dopage fiscal jusqu’en septembre dernier. Ce qui a provoqué un éphémère rush sur les Vefas, suivi d’un nouveau crash.

L’individualisation des impôts coûtera près d’un milliard d’euros par an, personne ne devant perdre et (presque) tout le monde étant censé gagner. Le CSV ne veut pas renoncer à cette générosité, y voyant son golden ticket pour les législatives de 2028. Mais rattrapée par le premier « choc exogène », la grande réforme de Roth paraît d’ores et déjà comme très éloignée du « séchere Wee ». Jean-Claude Juncker semblait presque y faire allusion quand il déclarait sur RTL-Télé que ce ne serait « pas le moment de faire des avances irréfléchies qui, après coup, ressembleront à des bêtises ».

Les aides énergétiques pourraient constituer un autre levier tripartite. Mais elles se situent déjà à un très haut niveau. Les primes pour le photovoltaïque, les rénovations énergétiques et les pompes à chaleur ont été drastiquement augmentées depuis le début de la guerre en Ukraine. Luc Frieden et Lex Delles pourront toujours faire un top-up du top-up au profit des propriétaires luxembourgeois. L’État subventionne en plus les coûts du réseau (à hauteur de 150 millions d’euros par an) et a triplé les primes à l’énergie pour les résidents à faible revenu. Les syndicats devront, eux, veiller à rapporter quelque chose pour leurs membres frontaliers, comme des crédits d’impôts ou des prestations exportables.

La « Spritpreisbremse » annoncée cette semaine par l’Allemagne (une baisse de 17 centimes sur le diesel et l’essence) fait monter la pression sur le Luxembourg. Ce mardi, lors d’une halte au Wellnesshotel Leweck de sa tournée « CSV am Dialog » (pages 3-4), le Premier ministre CSV a expliqué qu’il n’allait pas suivre le chancelier CDU. Ce serait plutôt l’inverse : « On me dit de faire quelque chose comme les Allemands qui ont baissé les impôts sur le diesel. Mais je peux vous dire que j’ai téléphoné la semaine dernière à Friedrich Merz qui m’a demandé : ‘Comment faites-vous pour avoir un prix si bas’ ». Il lui aurait alors expliqué le mécanisme du prix maximum et la politique des accises basses. (En fait, c’est le SPD qui a plaidé ces dernières semaines pour un « Luxemburger Modell ».) Frieden a rassuré l’audience : Les prix à la pompe restent plus bas que chez nos voisins. Le gouvernement suivrait « la situation de près ». On serait « en dialogue rapproché » avec la Chambre, « et là où c’est nécessaire également avec les partenaires sociaux ».

Ce discours contraste singulièrement avec celui tenu par le CSV dans l’opposition. Le 10 mars 2022, alors que les tanks russes étaient aux portes de Kiev, Gilles Roth revendiquait depuis la tribune du Parlement « eng zäitlech begrenzte Präisbrems um Sprit », s’indignant de ce que l’État s’enrichisse, via la TVA, « sur le dos de ses citoyens » : « Dat ass fir eis moralesch och net an der Rei ! » La situation est différente aujourd’hui. Les filières d’approvisionnement sont détraquées, et le risque d’une pénurie ponctuelle n’est pas à exclure. « On aurait un rush encore plus grand sur les stations essence ! », lançait Lex Delles le 17 mars 2026 au Parlement. Déi Lénk venaient de déposer une motion demandant un plafonnement des prix des carburants à leur niveau d’avant-guerre. « Vous êtes prêts à mobiliser l’argent du contribuable pour que le Luxembourg joue à la station-service de la Grande Région ?! », leur rétorquait le ministre de l’Économie.

Le gouvernement redoutait la colère des automobilistes. Mais au Parlement, la revendication d’un gel est restée marginale jusqu’ici. Le LSAP n’a pas suivi l’Union des syndicats qui appelle à « une réduction temporaire des taxes et accises ». Quant aux populistes de l’ADR, ils n’ont pas réussi à exploiter le sujet. À la mi-mars, lors du débat parlementaire, Tom Weidig utilisait son temps de parole pour faire l’apologie de l’énergie nucléaire.

La classe moyenne luxembourgeoise préfère payer plus cher plutôt que de courir le risque de se retrouver à sec. Une fois de plus, ce sont les frontaliers travaillant sur site (et ne pouvant de toute manière pas cumuler plus de 34 heures de télétravail par an) qui subissent. Dans L’Essentiel de ce lundi, le ministère de l’Économie répète la consigne : « La sécurité d’approvisionnement est notre première priorité ». Il assure en même temps que « la logique suivie est de protéger le pouvoir d’achat, en particulier des ménages les plus vulnérables ». Mais, ajoute-t-il illico, « sans créer d’incitation supplémentaire à consommer davantage de carburants ». 

Sur le marché mondial, les pays asiatiques sont actuellement outpriced par les économies occidentales. Or, sait-on jamais, le ministre Delles et ses services préfèrent doucement préparer les esprits à un scénario worst-case. Il avance prudemment, recommandant dans le Wort « eine vorausschauende und sanfte Fahrweise ». Quant à ceux qui réfléchiraient à l’achat d’une nouvelle voiture, ils pourraient « auch ein Elektroauto in Betracht zu ziehen ». « Je ne m’attends pas à ce que la crise donne un énorme coup de pouce aux renouvelables », a récemment déclaré le secrétaire général du Groupement pétrolier au Tageblatt. Les chiffres semblent lui donner raison. En mars 2026, 1 469 voitures électriques ont été immatriculées au Luxembourg, 57 de moins qu’une année auparavant.

Bernard Thomas
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