Cuisines sous domination

d'Lëtzebuerger Land du 17.04.2026

Comme la « World music » dans les années 1980, les cuisines dites « du monde » ou « exotiques » ont gagné en popularité en Occident. On peut désormais déguster un pad thaï, un ramen, des falafels ou un bo bun dans la plupart des villes européennes. On peut même en acheter des versions surgelées ou les réaliser soi-même grâce aux nombreuses recettes que l’on trouve en ligne ou dans des livres. Ces plats venus d’ailleurs sont aujourd’hui banalisés au point de ne plus vraiment savoir de quoi ils sont faits et surtout d’où ils viennent.

On peut s’en réjouir : la cuisine est une belle porte d’entrée pour s’ouvrir à d’autres cultures, d’autres produits, d’autres techniques, d’autres traditions. Mais, finalement les restaurateurs, chefs, blogueurs, auteurs de livres ou cuisiniers amateurs s’intéressent rarement à la source, à l’authenticité et à la signification de ces plats. Ils sont encore moins enclins à prendre conscience de la destinée des peuples généralement issus d’anciennes colonies sans lesquels ces mets ne nous seraient jamais parvenus.

Cette méconnaissance n’empêche pas de tirer des bénéfices pécuniaires (le chiffre d’affaires du restaurant, la vente de livres, les partenariats rémunérés) ou symboliques (la notoriété, la tendance). Il s’agit bien là d’appropriation culturelle. Autrement dit, de la fabrication d’un exotisme facile, souvent fondé sur des stéréotypes, qui maintient et renforce une hiérarchie raciale. Pendant ce temps, les personnes issues de ces cultures voient leurs savoirs et compétences invisibilisés et ne tirent aucun profit de l’exploitation cet héritage par d’autres.

Comme l’explique l’anthropologue Rodney William dans son essai L’appropriation culturelle, « lorsqu’on décontextualise certains éléments culturels et que l’on en sélectionne des aspects pour la commercialisation ou le divertissement, on passe sous silence les persécutions subies et les luttes menées pour préserver ce patrimoine. »

À Lille, l’ouverture du Viet Café a récemment cristallisé les tensions. Présenté comme un coffee shop vietnamien, l’établissement a rapidement été critiqué pour son manque de représentation : aucune personne d’origine vietnamienne dans l’équipe, fournisseurs absents de la communication (les photos montrent des grains de café, pas ceux qui les cultivent) et un marketing caricatural. La polémique s’est enflammée lorsque le lieu a été présenté comme « le premier café vietnamien de Lille », déclenchant accusations de « néocolonialisme ».

À Bruxelles, quelques semaines plus tôt, le food market Ratz faisait face à des critiques similaires. Avant même son ouverture, le projet était accusé de transformer l’Asie en décor de cinéma : lanternes rouges, symboles détournés, murs délavés, mise en scène du délabrement… Sur les réseaux sociaux, les reproches fusent : théâtralisation, clichés, absence de dialogue avec les communautés concernées.

Ces polémiques illustrent plus largement la tension croissante autour des concepts de « foodtainment » qui s’emparent de codes culturels étrangers sans associer les groupes concernés à leur conception et à leurs bénéfices. Le problème n’est pas le choix culinaire en soi, mais le déséquilibre de pouvoir quand une culture est exploitée sans ses représentants. « Quand une culture devient un décor pour faire du fric, ce n’est pas un hommage, c’est encore le colon qui profite alors que les dominés devraient se taire », résume « Felix la frappe » sur Instagram.

Au Luxembourg, la question de l’appropriation culturelle est sans doute moins criante qu’en France, ancienne puissance coloniale, notamment au Vietnam dont la cuisine est à la mode. Le Nam Cà Phê a ouvert il y a six mois, rue des Bains. Banh mi, rouleaux de printemps et pâtisseries puisent dans le répertoire classique du Vietnam. Le menu des cafés est riche de découvertes et de préparations typiques (le cà phê muoi avec sa crème salée, le cà phê trung, préparé avec du jaune d’œuf battu, cà phê da avec du lait concentré). François Dickes et Esther Domagala (anciennement au Vins Fins et à la Grocerie) s’inspirent des cantines de rue découvertes lors de leurs voyages. Il ajoute qu’il a vécu plusieurs mois à Saigon (il y a trente ans). Leur lien avec le pays est sincère et leur connaissance de la culture vietnamienne va au-delà de la cuisine, des critères souvent énoncés pour éviter les écueils de l’appropriation culturelle. Mais on constate cependant la mise en scène d’affiches sorties de leur contexte, l’absence de personnel vietnamien et assez peu d’explications et de visibilité sur les producteurs, les recettes et les produits. Un effort pour remettre les spécialités dans leur contexte culturel et pour partager les informations nécessaires à la compréhension des plats au sein de leur culture d’origine serait bienvenu.

Manger n’est jamais neutre. Les consommateurs ont aussi une responsabilité. Nos choix peuvent soutenir ou au contraire éviter des actes d’appropriation culturelle. On préférera manger dans des restaurants de personnes issues de cultures minorisées, acheter les ingrédients dans des épiceries ou marques fondées par des personnes venant de ces cultures, acheter leurs livres, suivre leurs contenus.

France Clarinval
© 2026 d’Lëtzebuerger Land