Dans la presse, le conflit au Proche-Orient se lit à travers le prisme du prix à la pompe. Mais c’est aussi un drame humain qui se joue, notamment au Liban, comme le rappelle l’ONG Care. Car, malgré le cessez-le-feu et les tentatives de négociations entre les États-Unis et l’Iran, des raids israéliens se poursuivent dans le sud du Liban, causant des victimes civiles. Vendredi dernier, le Haut-Commissariat des Nations unies aux droits de l’Homme a dénoncé les démolitions systématiques de villages situés au sud du fleuve Litani. Israël entend créer une zone « stérile », où aucune infrastructure du Hezbollah ne subsisterait. La région entre la « ligne jaune » et la frontière représente environ six pour cent de la superficie du pays. Ce mardi encore, l’État hébreu a lancé un appel « urgent » à l’évacuation des habitants de seize localités. Tous les villages qui s’y trouvent restent interdits d’accès aux civils et donc aux humanitaires.
En redessinant la carte du Proche-Orient, Israël n’invite pas au voyage mais à l’exode. « On compte 1,2 million de personnes déplacées au Liban. Soit deux fois la population du Luxembourg », déclare Michael Adams, Directeur de Care Liban lors d’une conférence de presse, mardi. Il précise que moins d’un dixième de ces personnes bénéficient actuellement d’une prise en charge dans les quelque 600 centres d’accueil mis en place. « Ce qui signifie que beaucoup se trouvent dans des campements informels, dans la rue, dans des voitures, dans des parcs, sur des parkings ou dans des stades locaux. » Invité à témoigner par la branche luxembourgeoise de l’ONG, il dresse un tableau sombre de la situation humanitaire au Liban. « Les besoins sont bien supérieurs à ce que l’on peut actuellement satisfaire dans un contexte de guerre. »
Michael Adams souligne des défis à différents horizons. L’urgence est évidemment de prendre en charge les déplacés en leur apportant alimentation, eau, vêtements et médicaments. « Ils sont partis sans rien de chez eux et ne savent pas s’ils pourront y retourner un jour. » Il évoque des femmes ayant plusieurs cycles menstruels par mois, « un signe évident de stress et de traumatisme », ainsi que « des enfants dont le visage s’émacie ».
À plus long terme, la santé mentale, notamment des enfants, pourrait se détériorer davantage et marquer durablement le pays. « Nous nous rapprochons de plus en plus d’une situation dont il sera très difficile de se remettre. Pas loin de 400 000 enfants subissent directement ce conflit. Ils ne vont plus à l’école, ne peuvent pas jouer, n’ont pas assez à manger. L’impact psychologique s’avère très lourd », s’inquiète Michael Adams.
Entre l’urgence et le long terme, Care travaille aussi et surtout sur l’après. Un processus de reconstruction et un retour à une vie normale s’annoncent longs, notamment en raison du nombre élevé d’infrastructures détruites. Le directeur de l’ONG au Liban occupe ce poste depuis trois ans. Il décrit un pays traumatisé par de nombreuses épreuves : une longue guerre civile (1975-1990), d’incessants conflits avec Israël, des périodes de vide institutionnel (notamment après l’assassinat de Rafic Hariri et les blocages entre blocs pro- et anti-Hezbollah), des graves difficultés économiques (gel des avoirs et dévaluation) ou encore l’explosion du port de Beyrouth en 2020. Cette succession de crises a forgé, selon lui, la résilience des Libanais. Il insiste aussi sur l’hétérogénéité de la population avec des communautés très diversifiées, notamment d’un point de vue religieux. « Une partie importante de notre programme se concentre sur la cohésion communautaire ». Avec plus de 800 000 euros destinés à des projets au Liban, Care Luxembourg s’implique principalement dans la distribution alimentaire, l’accès à l’eau et aux sanitaires. Des programmes spécifiques visent la protection des femmes et des filles, particulièrement vulnérables en temps de guerre.
Care se considère comme une organisation apolitique. Aussi Michael Adams refuse de commenter les négociations en cours ou le rôle du Hezbollah (« ce n’est pas une organisation humanitaire », lâche-t-il cependant). « Nous plaidons avec force en faveur d’un cessez-le-feu permanent et d’une solution durable. Mais je pense que cela prendra du temps. En tant qu’ONG, nous devons laisser les choses suivre leur cours et assumer notre rôle. »
En attendant une issue politique, le directeur s’inquiète : « Malgré le cessez-le-feu, des combats, des échanges de tirs, des survols de drones se poursuivent. La sécurité des humanitaires n’est pas toujours garantie. Il y a des endroits où nous ne pouvons pas nous rendre alors que les besoins ne faiblissent pas. » Dans le contexte d’une inflation particulièrement élevée au Liban – le directeur parle d’une hausse de 45 pour cent du coût des carburants – l’approvisionnement de l’aide humanitaire est aussi problématique, car tout revient de plus en plus cher. Plus généralement, « nous sommes confrontés à une sorte de dépression mondiale des financements qui nous parviennent » a souligné Michael Adams, notant la hausse des budgets de défense face à la stagnation de ceux de l’aide humanitaire. Le Luxembourg a alloué une contribution totale de 2,3 millions d’euros en faveur du Liban, à travers des organisations internationales et des ONG partenaires, fait savoir le ministère des Affaires étrangères à la demande du Land.
La situation humanitaire au Liban a occupé les premières minutes de la prise de parole du Premier ministre, Luc Frieden (CSV), à l'issue d'un Conseil de gouvernement, la semaine passée : « Là où il y a des tirs, il y a des gens qui meurent et qui se retrouvent blessés. Nous devons leur venir en aide ». Il a fortement critiqué les attaques israéliennes, affirmant que le Liban devait pouvoir garantir sa souveraineté. « Il n’est pas permis de diviser un pays », a-t-il ajouté, en dressant un parallèle avec l’Ukraine. Le gouvernement luxembourgeois plaide pour « une désescalade et une paix durable » a encore indiqué le Premier ministre avant de poursuivre sur les conséquences économiques de cette guerre.
Dès le début du mois d’avril, Luc Frieden avait assuré à son homologue libanais Nawaf Salam « la solidarité de son pays avec le Liban, soulignant la nécessité de respecter sa souveraineté et son intégrité territoriale » ainsi que de faire prévaloir le droit international, relate le ministère libanais de l’Information, évoquant un appel téléphonique entre les deux hommes.
À l’issue d’une réunion des ministres des Affaires étrangères de l’UE tenue à Luxembourg, la semaine passée, le ministre Xavier Bettel (DP) a lui aussi soulevé la question humanitaire, mettant en garde contre le risque d'un « second Gaza ». Il a appelé Israël à ne plus frapper le Sud-Liban et s’est dit prêt à soutenir des sanctions contre l’État hébreu en réponse aux actions menées dans la région. « Voulons-nous rester les bras croisés pendant que le sud du Liban est rasé ?» Il s’est aussi inquiété de la situation à Gaza, déplorant qu’Israël continue de faire obstacle à l’acheminement de l’aide humanitaire. Parlant des colonies en Cisjordanie, le ministre des Affaires étrangères a qualifié la situation d’« inacceptable ».
Cependant, les sanctions ne peuvent être prises par le Luxembourg de manière unilatérale et sont toujours bloquées au niveau européen. La situation pourrait évoluer avec le changement de régime en Hongrie, Viktor Orbán ayant longtemps entravé toute action de l’UE à l’encontre d’Israël.
Le Premier ministre libanais Nawaf Salam s’est également exprimé au Luxembourg. Il a placé le conflit actuel dans une perspective plus ancienne, parlant des « multiples conflits imposés par l’étranger et subis par notre pays, qui ont drainé nos ressources et affaibli nos capacités. » Il a aussi regretté les freins à la paix qu’impose le Hezbollah : « Un État qui ne monopolise pas la décision de guerre et de paix sera toujours en danger ». Xavier Bettel a abondé dans le même sens : « Si le Liban ne prend pas ses distances avec le Hezbollah, Israël aura beau jeu d’y rester actif », rapporte Luxembourg Times.