L’éducation à la presse comme obstacle à l’érosion démocratique

La digue

Foto: Sven Becker
d'Lëtzebuerger Land vom 22.05.2026

Témoignages au collège

Comment les adolescents s’informent-ils ? Interrogés, les lycéens hésitent longuement avant de verbaliser : « Aux informations », répond benoîtement un élève un élève de Sainte-Sophie. Il pense au journal télévisé qu’il regarde le soir avec ses parents. « On écoute aussi la radio quand on va quelque part », détaille un autre élève de cette école privée du Kirchberg. Lors d’ateliers sur la liberté d’expression et le dessin de presse organisés en décembre par l’Institut Pierre Werner et auxquels le Land a participé, l’on se rend compte que le lien à l’information tient encore pour beaucoup aux pratiques familiales.

« Hugo décrypte » compte parmi les sources d’informations citées. « Tu vois l’info passer, c’est très synthétisé, il y a juste une phrase et une photo, pas un paragraphe entier à lire », souffle un autre élève. Nous comprenons qu’il parle du compte Instagram de la chaîne youtube de vulgarisation de l’info créée par le journaliste Hugo Travers. La grande majorité des collégiens rencontrés qui lisent la presse papier le font sur L’Essentiel : « On les prend à l’arrêt de bus », relate une élève du Lënster Lycée. Puis « on en parle en classe ». À Junglinster, des Ukrainiens disent s’informer « sur Telegram ». Là encore, il s’agit du canal par lequel ils accèdent à l’organe de presse, des sources ukrainiennes. Tiktok, Instagram, Facebook, Snapchat sont régulièrement évoqués comme canaux d’information. « Les réseaux sociaux offrent soi-disant un accès direct à des informations véridiques, mais justement la plupart du temps... L’information sera biaisée », commente un collégien. Au Lycée Aline Mayrisch, Antoine raconte : « Quand je vois un truc sur les réseaux sociaux, je fais une recherche sur internet pour vérifier si c’est vrai ». « Il y a beaucoup de fake », poursuit-il.

Lire la presse écrite devient accidentel : « Quand je m’ennuie, je prends un journal qui traîne à la maison et je lis mais je ne sais pas trop d’où il vient », témoigne Serena. Interrogés sur les sources d’informations luxembourgeoises qu’ils connaissent les élèves citent L’Essentiel, RTL, Wort, Tageblatt, Le Quotidien ou encore 100,7. « Un jour j’ai apporté le Land et c’était la première fois qu’ils le voyaient », sourit Chris Pesch. Le professeur attaché à la direction du Lycée classique d’Echternach a tenté de placer l’éducation aux médias au cœur de l’enseignement de son lycée. Mais la matière en tant que telle n’a pas rencontré le succès escompté auprès des élèves. Il croyait pourtant que les jeunes éprouvaient « un vif intérêt pour la presse ». D’autant plus que « les fake news, c’est leur quotidien », analyse-t-il. Il nous renvoie vers un autre enseignant du lycée, Raoul Grün, dont la classe vient de remporter le premier prix du Concours jeune journaliste. Selon ce professeur, les élèves ne lisent pas beaucoup la presse professionnelle et passent une grande majorité de leur temps sur les réseaux sociaux. C’est là qu’ils entreraient en contact avec l’actualité. « Ils sont informés du sujet par un thread sur Tiktok, mais ils ignorent souvent le contexte et les détails », résume Raoul Grün. Les témoignages dans les écoles importent. Les études médiatiques éclairent les tendances générales mais n’abordent pas ces classes d’âge.

Le constat de la désaffection

Selon Accenture, les revenus de la presse écrite européenne ont presque diminué de moitié entre 2007 et 2019. La consultation des réseaux sociaux est devenue la principale activité médiatique des Européens avec un usage quotidien pour les deux tiers d’entre eux, selon une étude des audiences publiée en 2025 par la Commission européenne. Arrive en seconde position la consommation d’information (« news »), elle reste élevée avec un usage quotidien pour 53 pour cent des sondés. Pourtant, l’enveloppe « presse » sera le dernier poste budgétaire de la consommation médiatique (4,17 euros par mois), très loin derrière l’abonnement télé-internet (15,46), les jeux vidéo (11,43) et autres streamings. 70 pour cent des Européens ne dépensent pas un sou dans la presse. Et les deux nations qui la consomment le plus ne pèsent pas bien lourd sur le Vieux Continent, à savoir les Estoniens (dont 69 pour cent paient pour s’informer) et les Luxembourgeois (65 pour cent). Les troisièmes « plus gros » consommateurs de presse, les Maltais, arrivent loin derrière (49 pour cent). En Allemagne et en France seuls 31 et vingt pour cent des gens dépensent de l’argent dans la presse.

Au Grand-Duché, les usages des médias traditionnels et des réseaux sociaux ont été pour la première fois analysés dans le cadre de l’étude Medialux 2024 (Université du Luxembourg). Les pratiques de l’ensemble de la population (recensées en 2023 auprès de 1 500 personnes) sont comparées avec celles de la plus jeune tranche d’âge étudiée, les 18-24 ans, pour « mettre en évidence de potentielles tendances futures ». On lit ainsi que 86 pour cent des sondés entre 18 et 24 ans s’informent via RTL et huit pour cent via L’Essentiel. Viennent ensuite Eldoradio (quatre pour cent) et le Wort (deux pour cent). Seuls cinquante pour cent des « 18-24 » disent s’informer au moins une fois par semaine par la presse écrite (contre 90 pour cent pour les 65 ans et plus). Et 99 pour cent par internet. Ces jeunes sont aussi le seul contingent dont la majorité dit aussi s’informer via l’intelligence artificielle (cinquante pour cent contre 21 en moyenne). Ce qui n’empêche pas les « 18-24 » de passer, aussi, à 91 pour cent par des médias professionnels, contre 92 pour cent dans l’ensemble de la population. Mais la fréquence de la consommation des sites de médias professionnels par les jeunes est bien moindre que chez les ainés (3,5 jours contre cinq sur sept). Les jeunes s’informent aussi énormément via les réseaux sociaux (à 98 pour cent pour une moyenne de 93) et les influenceurs (à 85 pour cent, contre 58 pour cent en moyenne). « Ceci signifie que les influenceurs jouent un rôle de plus en plus important auprès des jeunes générations non seulement à des fins commerciales ou de lifestyle, mais également en lien avec les actualités notamment l’actualité politique », concluent les auteurs de Medialux, Stéphanie Lukasik et Raphaël Kies.

La Commission européenne relève pourtant que seulement cinq pour cent des sondés jugent les productions des influenceurs digne de confiance. Selon Medialux, la quasi-totalité se méfie du contenu diffusé sur les réseaux sociaux (où l’on retrouve tout le monde, y compris les médias traditionnels). Dans l’étude de l’Uni.lu, plus de 70 pour cent des sondés sont satisfaits du traitement de l’information par les journalistes (65 pour cent plutôt, sept pour cent tout à fait). Les sympathisants de l’ADR seraient, eux, « clairement plus critiques » vis-à-vis de cette information. L’indicateur de confiance en les institutions réalisé par Polindex par la chaire de Recherche en études parlementaires révèle une défiance envers la presse. La note de confiance (4,9 sur dix) la place en queue de peloton avec la télévision (4,7), les partis politiques (4,7) et les réseaux sociaux (3). « Cette méfiance vis-à-vis des journalistes s’est développée avec le contexte de désinformation auxquels les usagers sont désormais confrontés sur les réseaux sociaux », relèvent les chercheurs de Medialux.

Le difficile endiguement

L’éducation aux médias et à l’information (EMI, selon le sigle bruxellois) figure en bonne place dans les préoccupations de l’Éducation nationale. Le sujet a émergé politiquement au Luxembourg dans les années 1990 avec les nouvelles technologies de l’information et de la communication. « Le travail, la discussion et le dialogue critiques des élèves autour de l’utilisation des supports de communication et de traitement de l’information permettront également de développer une éducation aux médias adaptée à notre société », estimait la ministre de la Culture, de l’Éducation et des Médias, Erna Hennicot-Schoepges (CSV), en novembre 1995. (En 2001, l’ADR a déposé une motion pour créer un Conseil de l’éducation aux médias pour protéger les jeunes de la violence à la télévision). En 2003, le Conseil national des programmes du ministère de l’Éducation a lancé une consultation pour introduire l’EMI à l’école.

En France, le ministre de la Culture, René Haby, a, dès 1977, voulu intégrer la lecture critique des médias dans les programmes. Était envisagé une sorte d’Institut national de la presse à l’école. « Il ne s’agit pas de dire ‘on va lire le journal pendant les classes’, mais d’apprendre aux élèves à maîtriser les médias », avait-il clamé. Puis de poursuivre : « C’est là la voie la plus importante et la plus nécessaire de la formation des citoyens de l’an 2000. » Cette volonté prendra forme en 1983 avec la naissance du Clemi, centre chargé de former les enseignants en la matière. En Allemagne la Medienpädagogik a trouvé sa voie dans les années 1970 par le cinéma (vecteur de communication de masse depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale) et s’est diffusé de manière transversale.

Cette approche sera choisie pour les écoles luxembourgeoises. « Pour nous, il est évident que l’éducation aux médias est une compétence transversale, qu’il faudrait utiliser dans toutes les matières », avait affirmé Marc Barthélémy du ministère de l’Éducation (d’Land, 15.06.2006). L’EMI émerge depuis lors (entre autres) dans des cours de langues ou d’histoire. Depuis 2022, le cours Digital Sciences (de la septième à la cinquième) met l’accent sur une adoption critique des nouvelles technologies, avec un « focus sur le citoyen digital », résume Daniela Hau, responsable Innovation pédagogique et technologique au Script, dépendant du ministère de l’Éducation. Avec le plan d’études qui sera mis en œuvre à la rentrée, les écoles pourront introduire des contenus liés à l’EMI dans les cursus. « Il s’agit notamment d’apprendre à vérifier les sources, distinguer fait et opinion, développer un regard critique ou encore comprendre l’impact de l’IA », résume Daniela Hau. Le Medienkompass compile sur 70 pages cette approche manifestement voulue exhaustive. Le mot presse n’y figure néanmoins pas.

Pour Raoul Grün, la presse n’entre « pas encore assez dans nos écoles, surtout dans les classes inférieures » : Les programmes et supports de cours parlent « moins de radio, de télé ou de presse écrite que des risques du digital », commente l’enseignant au Lycée classique d’Echternach. Cela peut dépendre des établissements et « de leur philosophie », concède Carole Chaine. La directrice du Lycée Aline Mayrisch se félicite que ses enseignants en langues ou en histoire abordent l’actualité munis de coupures de presse. Et elle se prononce contre une institutionnalisation d’un cours d’éducation à la presse professionnelle. La directrice se dit « persuadée que ce ne sont pas les contenus des programmes qui sont déterminants, mais les compétences transmises aux élèves ». L’introduction à la presse et l’apprentissage des vertus démocratiques d’une information fiable devraient passer par tous les cours et modules. « Les enseignements comme l’éducation aux médias doivent être vraiment vécus pour être assimilés », pense celle qui s’est attachée les services d’une ancienne journaliste et qui pousse ses professeurs à saisir toutes les opportunités pour confronter ses élèves aux médias traditionnels. Des initiatives émanant du Conseil de presse sont développées depuis les années 1980. Après la Presse à l’école a été lancée la Semaine de la presse puis le Concours jeune journaliste.

Le Conseil de presse (qui contrôle le fonctionnement de la profession), l’Alia (autorité des médias qui « encourage le développement » de l’EMI depuis 2021) et le Zentrum fir politesch Bildung ont formé ce mois-ci les premiers enseignants à une approche métier des médias. « Comprendre le quatrième pouvoir avec vos élèves », tel est l’intitulé de la formation. Elle suscitera peu de vocations. « Les journalistes, titulaires de masters ou de bachelors, travaillent sous pression, avec peu de temps et sont plutôt mal payés », lit-on dans la présentation powerpoint. Mais en répondant à la question de savoir pourquoi « le quatrième pouvoir est important pour une démocratie », la formation permettra peut-être aussi de recréer du lien entre les jeunes et les journalistes. Un lien qu’un membre de la profession, Morgan Kervestin, a parfois senti « cassé » lors de ces ateliers menés dans les écoles en décembre.

Carole Chaine, directrice du Lycée Aline Mayrisch

Pierre Sorlut
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