Le nom interpelle et interroge le béotien. Qu’est-ce donc que le Piwitsch ? Un vanneau huppé en français, Kiebitz en allemand. En cherchant un peu sur le site de ce journal pour les 8-12 ans distribué dans les écoles du fondamental, on découvre qu’il s’agit d’un oiseau aux ailes colorées dont les plumes plantées sur la tête, rappelleraient des antennes. De quoi évoquer celles de la radio. De Piwitsch, qui tient son nom luxembourgeois (une exclu) de son cri, piquerait infatigablement le sol à l’aide de son bec pointu pour se sustenter. Un symbole de persévérance « pour creuser des informations », lit-on. Mais c’est surtout une « icône », un animal qui nous « chante » les nouvelles, raconte Tiffany Saska qui coordonne la publication depuis 2025.
En rejoignant l’aventure éditoriale après avoir géré la communication de la Philharmonie, la trentenaire luxembourgeoise ne quittait alors pas complètement l’univers musical qu’elle affectionne. Passée par le conservatoire, elle a aussi régulièrement « parlé musique » sur RTL où elle officiait en tant que journaliste indépendante. Dans un article paru en juillet 2021, Tiffany Saska est enfin présentée en « chanteuse des bois ». Avec l’initiative « Sangen an der Natur » de la chorale Inecc elle proposait, en cette période de pandémie, de reconnecter avec la nature par la randonnée et le chant.
Quelques mois plus tard, De Piwitsch gazouillait pour la première fois dans les écoles nationales. « Mit De Piwitsch könnt ihr erfahren, was in Luxemburg und in der Welt aktuell passiert », écrivait le ministre Claude Meisch (DP) dans un édito inaugural. Le projet est né en avril 2022 exclusivement sous forme imprimée avec l’idée que les enfants des cycles 3 et 4 (auxquels il est destiné) n’avaient pas forcément de téléphone portable… Ils pouvaient en tout cas ramener la publication à la maison et éventuellement échanger avec leurs parents sur ces sujets d’actualité. Claude Karger avait été nommé à la coordination du Piwitsch. Le Journal, publication liée au DP dont il dirigeait la rédaction, avait cessé l’impression l’année précédente pour paraître uniquement en ligne. De Piwitsch lui permettait de renouer avec l’odeur du papier. La publication s’est ensuite tournée vers le web (tout en conservant le print) avec un article de la semaine envoyé par newsletter et des contenus audios et vidéos mis à disposition dans une médiathèque.
La rédaction, composée de six personnes, mêle journalistes professionnels et instituteurs. Sa coordinatrice dit appliquer une rigueur d'information stricte tout en adaptant le ton. L'enjeu est de parler de tout — « du pétrole vénézuélien aux droits des femmes, en passant par le salaire minimum » — sans jamais sacrifier ni la clarté ni la sérénité du jeune lecteur. Aucun sujet n’est interdit, assure Tiffany Saska. « On traite de l'Iran, du conflit israélo-palestinien, des élections, mais aussi des animaux ou des métiers… » Les rédacteurs recherchent « juste » l'angle qui importe aux enfants et un lien avec le Grand-Duché : « Pour les quarante ans de l’Accord de Schengen, on a expliqué que la liberté de circuler permettait de se rendre facilement à Thionville, à Trèves ou Arlon. »
À sa naissance, le projet porté par le ministère de l’Éducation et le Script (Service de Coordination de la Recherche et de l'Innovation Pédagogiques et Technologiques) devait combler un vide éditorial dont la jeunesse pâtissait. Des publications à destination de cette population existent à l’étranger (Mon Quotidien, Un jour une actu, Geolino ou Zeit Leo). Elles peuvent traverser les frontières mais pas répondre à la loi de proximité propre au journalisme. Le lecteur doit retrouver des informations proches de lui, des informations pour lesquelles il se sent concerné. « Cela n’existe pas sur le marché privé au Luxembourg », explique Tiffany Saska.
Les articles du Piwitsch paraissent principalement en allemand (langue de la scolarité aux cycles visés). Une minorité sont en français et en luxembourgeois. Le vocabulaire ne répond pas vraiment aux préceptes de la « liicht Sproch », mais à un subtil équilibre. Les phrases restent courtes et ne contiennent qu’une seule idée. Elles peuvent néanmoins porter des mots érudits (expliqués dans un lexique) pour élever l'enfant vers une langue riche, « tout en restant dans son cosmos », détaille Tiffany Saska. Et pour éviter les grands écarts de capacité entre les lecteurs de huit ans et ceux de douze ans, De Piwitsch se concentrera à la rentrée prochaine sur le quatrième cycle. La publication passera aussi à un système d'abonnement gratuit pour les maisons relais et les institutions qui en font la demande.
Les enseignants auraient adopté De Piwitsch. « Le projet journalistique est devenu projet pédagogique », relate sa coordinatrice. En classe, les fiches de travail et les articles deviennent des supports de discussion, favorisant la compréhension des médias et de l’information. Les enfants deviennent même journalistes à travers « la Mini-Redaktioun ». Dans ce cadre, l’équipe du Piwitsch sort de ses bureaux de Clausen pour aller à la rencontre des élèves dans les écoles. Les enfants ne sont plus de simples récepteurs ; ils deviennent acteurs. Ils apprennent les codes du métier : comment mener une interview, pourquoi il faut demander l'autorisation pour une photo et comment structurer une pensée pour être lu. « Ils sont fiers de leur travail, cela leur donne de la confiance et c’est très très chouette », témoigne Tiffany Saska. Ils comprendraient que l'information ne « tombe pas du ciel mais qu’elle résulte d’un travail humain de recherche et vérification ».