Nina Lamparski, journaliste luxembourgeoise à l’AFP et administratrice de l’association Entre les lignes, en charge d’éducation aux médias dans les écoles

« Face à l’hostilité »

d'Lëtzebuerger Land vom 22.05.2026

D’Land : Vous conduisez des ateliers dans les écoles pour l’association française Entre les lignes. Pouvez-vous en décrire le contenu ?

Nina Lamparski : Nous avons aussi un public adulte. Nous travaillons avec des jeunes en réinsertion sociale. Nous allons dans les prisons. Pour ce qui concerne les écoles, c’est vraiment de la primaire jusqu’au bac. Quand ils sont un peu plus jeunes, on intervient sur deux sessions de deux heures avec une formation basique. On pose le problème : Quelle est la différence entre une information et une opinion ? Cela paraît simple, mais quand on parle aux jeunes, on se rend compte que souvent, notamment sur des blogs ou les réseaux sociaux, l’autorité de la source n’est pas toujours très claire. Par exemple, s’il est écrit « la Fifa a dit », pour eux elle l’a dit. Or, ce n’est évidemment pas toujours vrai selon la source. Nous informons aussi sur ce qu’est le métier de journaliste. Cela n’est pas si évident pour tout le monde.

C’est-à-dire ?

Pourquoi il écrit ? Où obtient-il ses informations ? Puis nous revenons pour un deuxième atelier dont le thème est souvent choisi par l’enseignant en fonction des besoins de sa classe. Je conduis souvent celui sur la désinformation en ligne - comment distinguer le vrai du faux – parce que c’est mon métier (voir par ailleurs). Mais nous abordons aussi d’autres sujets comme la liberté d’expression. Et depuis quelque temps, nous organisons un faux procès des médias. La classe est divisée en deux camps. Pour l’un, tous les journalistes mentent. Pour l’autre, les journalistes comptent parce qu’ils rapportent les faits. Et nous débattons.

Après quatre ans de ce travail associatif, quelles conclusions avez-vous pu établir sur le regard que portent les jeunes sur la presse professionnelle ?

Cela dépend du lycée dans lequel nous nous rendons. Dans le neuvième arrondissement parisien, ce n’est pas forcément la même chose que dans une banlieue. Cela dépend aussi des parents. S’ils écoutent la radio le matin dans la voiture, regardent la télé à la maison le soir ou lisent le journal, on fait alors face à des jeunes qui connaissent les médias. Beaucoup de jeunes, vraiment, ne savent pas ce que font les journalistes. Souvent le lien tient à un Hugo décrypte (Hugo Travers, un ancien de Sciences-Po qui vulgarise l’actu sur les plateformes, ndlr) qui crée un pont entre les journalistes professionnels et ceux qui travaillent sur les réseaux. Mais globalement, peu savent à quelle source se fier.

Comment l’expliquez-vous ?

Les réseaux favorisent l’instantané. On va partager très vite. Et plus on est émus, amusé ou choqué, plus on va partager vite. Notre but est de titiller l’esprit critique.

Quelles sont les remarques qui vous interpellent ou qui reviennent souvent ?

« Oui, mais les journalistes, en fait, ils mentent. » Ou alors : « De toute façon, vous êtes achetés. » C’est vraiment très courant. Certains qui connaissent Bolloré (groupe industriel et médiatique, ndlr) vont nous dire que le pouvoir des médias est concentré dans quelques mains. Ou « on voue paie pour répéter une opinion » … une perception alimentée par certains médias très partisans. Quand on fait face à de l’hostilité ou un mur du silence, on ne s’attend pas à ce qu’à la fin de l’atelier, ils trouvent les journalistes sympas. Mais j’espère qu’ils prendront conscience qu’aller checker une deuxième source est nécessaire.

Trouvez-vous cette défiance inquiétante ?

Pour certains collègues, c’est dur de continuer à faire ce métier. Nous sommes quand même devenus un des ennemis du peuple dans une certaine mesure. Mais c’est aussi motivant d’avoir ce rôle à jouer. De rappeler que le plus important ce sont les faits. Il faut dépasser la réaction émotionnelle immédiate pour en revenir aux faits.

Quel rôle Entre les lignes (fondée en 2010) joue que le Clemi, organe du ministère de l’Éducation coordonnant l’éducation aux médias dans les écoles, ne joue pas ?

Le Clemi tient une place très importante dans l’éducation aux médias à l’école. Dans les établissements que nous visitons, nous constatons qu’ils ajoutent des cours de réseaux sociaux en primaire. Nous nous différencions par le fait que nous sommes journalistes, aguerris au terrain. Nous sommes 250 (notamment du Monde, de l’AFP ou de Contexte, ndlr) à partager notre expérience. Le Clemi travaille beaucoup sur l’accompagnement pédagogique et les ressources pour les enseignants. Notre spécificité, c’est l’intervention directe de journalistes dans les classes

Est-ce que l’on peut considérer que l’éducation à la presse professionnelle se dilue dans l’éducation aux médias et à l’information ?

Je pense que les médias font partie intégrante de cette éducation à l’information, parce qu’il faut passer par les médias établis, par les sources officielles, primaires, pour s’informer sur les réseaux : Où s’informe-t-on sinon ? Je ne pense pas que ça se dilue. Après… que dans les écoles, on se focalise plus sur les dangers, sur les réseaux sociaux ou sur l’IA, oui… que l’IA soit aujourd’hui au cœur du débat me paraît normal. Alors, peut-être que la presse traditionnelle passe au second plan. Aujourd’hui, beaucoup de médias sont actifs sur TikTok, et mènent des campagnes contre la désinformation avec des influenceurs. L’UE aide à créer ces alliances. Il faut parler des sources et dire où l’on trouve la bonne information. Il faut se prendre pour un détective qui a envie d’en savoir plus. Mais il est certain que les médias traditionnels doivent changer.

Comment faire en sorte que les médias traditionnels redeviennent un fondement des sociétés démocratiques ?

Déjà, ce serait bien d’avoir des politiciens qui ne nous accusent pas de fake news. Cette violence langagière désinhibe la violence populaire. Lors de manifestations en France, des journalistes reconnus comme tels, ont été agressés verbalement et menacés. J’ose espérer que c’est cyclique. Des jeunes arrivent dans les rédactions et leur font adopter de nouvelles idées auxquelles les anciens étaient réfractaires et qui plaisent au public. Dans les pays scandinaves, notamment en Finlande, on garde une solide confiance en les médias. La manière par laquelle le politique parle des médias compte. C’est peut-être un peu kitsch de dire cela, mais il faut être fier d’être journaliste. C’est un métier privilégié. Nous sommes des témoins de l’histoire. Voilà ce que je dis aux étudiants.

Enfin, vous travaillez au quotidien depuis 2020 dans le fact checking. Pouvez-vous nous en dire plus sur cette tendance ?

L’AFP a commencé en 2017 après la première élection de Donald Trump. L’élection française se profilait avec Marine Le Pen, qui est dans une certaine mesure proche de la Russie de Vladimir Poutine. Des médias internationaux se sont alliés pour vérifier, en temps réel, la véracité des propos des candidats. Cela a suscité de l’intérêt. Nos clients nous demandaient davantage de fact checking. Puis est venu la pandémie et son déferlement de contre-vérités. Donc notre job consiste à désamorcer les désinformations qui pourraient intoxiquer le vivre-ensemble ou la vie démocratique, notamment en période électorale. Il faut savoir que dans des zones comme en Afrique, la désinformation sur les réseaux sociaux peut générer des conflits armés. 

CV

Nina Lamparski est née en 1977 à Luxembourg. Après son secondaire au LGL et à Vauban, elle est partie à l’ULB puis en Australie (Southern Cross University). Elle y a effectué ses premières armes dans le journalisme avant de rejoindre Londres pour Yahoo News puis la BBC. Mais c’est à l’AFP qu’elle effectue la plus grande partie de sa carrière : d’abord en Autriche (d’où ses parents sont originaires) puis au siège à Paris où elle est dorénavant responsable adjoint de la cellule Digital Investigation (près de 130 personnes sur les 2 600 employées par l’agence). Elle enseigne en outre le journalisme à Sciences-Po et à l’Université américaine de Paris. Elle est membre de l’association Entre les lignes depuis quatre ans et membre de son conseil d’administration depuis deux.

Pierre Sorlut
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