« Ne vous êtes-vous pas senti en danger à un moment ? » La question de la sécurité du dessinateur Plantu est vite tombée lors de sa visite, le 16 mars dernier au Kolléisch. Les lycéens de l’Athénée s’étaient pressés dans l’auditorium pour entendre le témoignage de l’ancien dessinateur star du Monde. Il intervenait à l’issue d’un cycle d’ateliers organisés par l’Institut Pierre Werner sur le dessin de presse et la liberté d’expression, un thème qui rappelle inévitablement l’affaire des caricatures de Mahomet, en 2005, et l’attentat contre Charlie Hebdo, en 2015. « J’ai toujours des policiers qui m’accompagnent. Partout où je vais. » Plantu montre du doigt un grand chauve assis sur le bord de la fenêtre. La protection policière, « c’était de temps en temps après 2006, là c’est tous les jours », témoigne le dessinateur. Mais celui qui a dessiné en première page du quotidien du soir pendant quarante ans se veut résilient : « Quand on fait un dessin, il ne faut jamais avoir peur. Il faut faire le boulot. » Il suffirait discuter quand le dessin heurte. Telle est aussi sa vocation. Plantu, 75 ans, regrette les tensions relevées dans les chambres d’écho que sont les réseaux sociaux. Le Français dénonce « ces incompréhensions terribles » qui mènent à « des tsunamis d’antisémitisme, d’islamophobie et de racisme contre les chrétiens ». Celui qui continue de dessiner l’actualité régulièrement sur sa page Facebook revendique le statut de « dessinateur politique, pas religieux ».
Car, oui, l’on pourrait « s’exprimer sur tout » Il faudrait le faire « avec la manière », développe le dessinateur face aux ados luxembourgeois. L’un d’eux s’était ému du dessin « les brulés font du ski » diffusé par Charlie Hebdo au mois de janvier après le drame de Crans-Montana. Plantu s’est permis de lâcher ses confrères, « des déconneurs qui ont oublié qu’on a basculé dans un monde exposé aux réseaux sociaux. » Se pose l’acceptation des dessins dans des régions du monde où l’on n’a pas la même culture. Une question d’endroit, d’époque et de génération aussi. Plantu a fait un pas vers son public, ses interlocuteurs. L’introduction s’est révélée très académique. Avait été cité, sur scène, la vision « sociale et humaine » portée en son temps par Albert Camus puis par Plantu. Le dessinateur est lui descendu de l’estrade et a transformé ce qui devait être un « atelier » en un « questions-réponses ».
Plantu, de son vrai nom Jean Plantureux, a, en digressant, livré son histoire. L’Histoire qu’a vécu de l’intérieur ce passionné d’actualité : « Il ne faut jamais s’endormir face à l’actualité. » Il raconte, cinq ans après sa mise à la retraite, être encore abonné à Libération, au Monde et au Figaro. Il dit « beaucoup » regarder la télé et « beaucoup » écouter la radio : « J’aime bien passer deux heures comme ça sur France Culture ». Le septuagénaire tente le pont générationnel. Il dit aimer le dessin, mais il aurait adoré faire de la musique, « oh la la », comme cet Américain « qui a chanté avec (la chanteuse coréenne, ndlr) Rosé » dont il oublie le nom (à propos ?) pour le faire dire par l’audience : « Bruno Mars ! ». Quelques rires se font entendre, mais c’est plutôt cringe. Comme lorsqu’il « flex » en mentionnant régulièrement ses copains et connaissances du monde politique. Mais il la joue modeste, aussi, quand il se place dans l’histoire du dessin de presse, marquée par un succès croissant au XIXe avec l’installation des démocraties et un déclin progressif au XXe, concomitamment à l’alphabétisation des populations puis, surtout, à la concurrence de la photo et de la vidéo.
Le dessin a toutefois gardé ses vertus, des idées résumées en quelques traits. « Il se fait tout seul C’est juste une manière de parler, » dit-il en croquant sur son iPad. Plantu a commencé sa carrière au Monde avec, le 1er octobre 1972, un dessin de colombe volant avec un point d’interrogation en son bec. Des négociations secrètes étaient alors menées à Paris pour mettre fin à la guerre du Vietnam. La dernière œuvre de Plantu en une du journal du soir date du 31 mars 2021 et représente le président français Emmanuel Macron dans le tumulte d’un monde en proie au Covid où personne, des politiques au personnel médical en passant par les médias, ne sait où donner de la tête. Même pas la colombe qui, en haut à droite, porte ce point d’interrogation originel. La boucle est bouclée. Entretemps Plantu a œuvré à sa manière pour la paix, en créant notamment sous l’égide des Nations unies, l’association Cartoonists for peace rassemblant des dessinateurs de presse du monde entier. Celle-ci alimente, depuis, la une du Monde.
La paix, Plantu en parle inlassablement. Il l’évoque notamment en lien avec le progrès technologique. Il balance violemment par terre son téléphone portable devant des lycéens médusés. « Il ne faut pas devenir l’esclave de l’outil ! » Le dessinateur se réfère au téléphone, aux réseaux sociaux, à l’intelligence artificielle. Il évoque Stanislav Petrov, « un militaire soviétique que personne ne connaît mais qui, en 1983 a peut-être sauvé l’humanité d’une guerre nucléaire » en ne croyant pas le système informatique d’alerte qui annonçait l’envoi d’ogives nucléaires américaines en direction de l’URSS. Le contrôle de la véracité de cette information sur les radars aurait alors permis d’éviter des tirs de riposte. « Vérifions d’abord si l’outil ne se retourne pas contre vous », a prévenu Plantu avant de digresser sur la plateforme OnlyFans où « certaines jeunes filles se prostituent sans le savoir ». « C’est une période compliquée. Et c’est vous qui allez l’arranger », a conclu le dessinateur.