Chronique de l’Assoss : 1933-1940

Le combat pour les libertés

d'Lëtzebuerger Land du 16.04.2021

Le 26 mars 1933 eut lieu le Bal de l’Assoss, le septième de la série. Ce fut un grand succès, 2 000 entrées. Dans ses mémoires, Henri Koch se rappela l’atmosphère très particulière de ce bal, avec son toboggan attirant de « jolies filles court vêtues » et des incidents sur la Place d’Armes.

« À la sortie du bal, des monômes s’étaient formés qui avançaient en zigzaguant. Au kiosque, une bande de joyeux lurons s’époumonait en chantant la version luxembourgeoise du Horst Wessel-Lied, version qui ne fut pas du goût des hitlériens. Dans un autre coin de la place, un véritable chœur s’était formé qui, lui aussi, offrait une nouvelle interprétation d’une chanson toujours en vogue, le Feierwôn, dont voici le refrain : ‘Mir wölle bleiwen Här an dem Land / ouni déi preisesch Reiberband. / Mir wölle bleiwen Här an dem Land / ouni déi preisesch Hitlerband.’ Vers six heures du matin, un groupe de religieuses traversa la place pour se rendre à la Cathédrale, suivi de près par une dizaine de moines. Entre les deux colonnes marchait Émile Reuter, président de la Chambre des députés. Une immense clameur s’éleva et de partout fusèrent les cris ‘À bas la calotte !’ »1

Le Luxemburger Wort dénonça le lendemain une provocation « contre la religion, l’Église et les bonnes mœurs ». Le Escher Tageblatt salua le réveil de la jeunesse étudiante et se réjouit d’une bienfaisante démonstration d’anticléricalisme « durch die Strassen einer klerikal verseuchten Hauptstadt ».2

Le bal de l’Assoss eut lieu deux jours après le vote des pleins pouvoirs en Allemagne, un jour après l’éditorial du Luxemburger Wort qui souhaita à « Hitler et à son mouvement de tout cœur du succès dans son combat contre le bolchévisme » et qui célébra Hitler comme « le sauveur de l’Allemagne, de l’Europe et du monde entier ». Le journal catholique ne s’était pas converti à l’idéologie nazie. Il considérait seulement que le moment était venu de passer aux actes pour arrêter le mouvement de sécularisation et de libéralisation des mœurs et restaurer l’autorité de l’Église sur la société.

C’est dans ce contexte lourd de menaces que se déroula l’assemblée générale extraordinaire de l’Assoss du 22 avril qui rassembla 125 membres, renversa le comité et mit en place une nouvelle équipe avec d’abord Francis Reis, puis Henri Koch comme présidents et Tony Wehenkel comme secrétaire. Ils avaient en commun d’être sans emploi, la crise économique ayant fermé tous les débouchés. Francis Reis (« Luce Guy ») avait fait ses premières armes dans la revue littéraire Junge Welt et avait constitué un syndicat de chômeurs intellectuels. Ce fut lui qui mena l’assaut lors de l’assemblée générale de 1933 selon Koch : « Orateur doté d’une intelligence subtile, il domina magistralement les débats. »3

Koch (« DAC ») était issu d’une famille d’hôteliers de Mondorf-les-Bains. Son père, vétérinaire et député libéral, prit position pour la république et le rapprochement avec la France, quand le jeune Koch commença ses études secondaires à l’Athénée. Refusant un enseignement basé sur l’endoctrinement, l’apprentissage par cœur et l’étroitesse d’esprit, il fonda un groupe clandestin d’élèves punissant les professeurs qui s’étaient rendus coupables d’injustices en cassant les vitres de leurs domiciles privés. En 1926, Koch entreprit des études de droit qui le menèrent successivement à Alger, Caen, Toulouse, Paris et Bruxelles. Sur cette période de sa vie, Koch resta très discret : « Ces longs séjours à l’étranger, où je fréquentais avec ardeur les milieux politiques, me permirent d’acquérir une précieuse expérience qui me fut utile plus tard, lorsque je fus mêlé à certains événements. »4

L’équipe qui prit les rênes de l’Assoss en 1933 avait un programme simple : recruter, mobiliser, faire reparaître La Voix des Jeunes, créer des sections dans tous les lycées, combattre le cléricalisme tout comme les nazis et cela « de façon extrême ».

Le 22 mai, l’Assoss débarqua à Echternach, puis revint en juin avec trois cars. Sur la Place du Marché, Francis Reis, Henri Koch et Georges Govers prirent la parole au cours d’un meeting improvisé qui se poursuivit par un monôme à travers la ville ponctué par les habituels cris de guerre contre les « calotins ». Le gymnase d’Echternach avait la mission d’accueillir les élèves les plus indociles renvoyés des autres lycées dans l’espoir que l’air frais de la campagne et l’atmosphère médiévale parviendraient à calmer leurs ardeurs juvéniles. Ce fut le cas d’Emile Marx, d’Henri Koch et d’Evy Friedrich.5

Le 17 juin, l’écrivain allemand Alfred Kerr parla à la tribune de l’Assoss. « Die Assoss hatte gleich erkannt, dass es zwei Deutschland gab », racontera Evy Friedrich, « und dass das liebenswerte außer-
halb der Grenzen des Reiches lag. Der Geist war emigriert. So kam, u.a. im Juni 1933 Alfred Kerr nach Luxemburg zur Assoss. Alfred Kerr war unumstritten der erste deutsche Theaterkritiker seiner Zeit, aber so mutig er sonst war, so zittrig war er an jenem Abend, da er im Saal des Mädchenlyzeums über sich selbst sprechen sollte. Wohl der Nähe der deutschen Grenze wegen bestand er darauf, bewacht zu werden, und die Assoss gab ihm Schutz. »6

Le 6 août 1933, le comité fit distribuer un numéro spécial de son journal lors du congrès international de « Pax Romana ». En première page se trouvait un poème écrit par un étudiant allemand réfugié à Luxembourg, Paul Scholl, et un dessin de l’artiste luxembourgeois Théo Kerg qui avait dû également fuir l’Allemagne. Le poème souleva la colère des organisateurs du congrès : « Ihr redet vom Frieden / und Eure Pfaffen / Segneten während des Krieges die Waffen. […] Schluss mit den schwarzen Schmarotzern! / Schluss mit den faschistischen Bibelkotzern! / Brecht mit dem schmutzigen Zuhältertross! / Und brecht den kirchlichen Dummheitskoloss ! »7

Le scandale fut énorme. La presse catholique dénonça « das revolutionäre Komödiantentum unreifer Schulbengel » et accusa les puissances occultes de lâcher les chiens sur les membres du clergé. « Was in unseren Mittelschulen an Terror ausgeübt wird, ist unerträglich. […] Nächstens wird es nicht ohne einige Waggonbestellungen solider Ketten gehen, deren es Gott sei Dank allerdings dann noch mehr geben wird als rasende Hunde. »8 L’auteur du poème fut expulsé sans ménagement vers la France.

Dans l’élan de leur victoire, les nazis allemands avaient une certaine tendance à ignorer les frontières et à considérer que leur terrain d’action s’étendait au Grand-Duché. Henri Koch préconisa de les affronter à coups de poing : « Avec les méthodes de l’action directe, nous faisions sauter les réunions des nazis. Dans ‘nos’ bistrots, quand ils s’avisèrent de prêcher le nouvel évangile, nous les jetions sur le pavé sans ménagement. […] Deux fois il y eut des imprévus. Ainsi, quand les sympathisants luxembourgeois prirent la défense des hitlériens à la ‘Schoberfo’er’, l’immense local fut complètement saccagé après une véritable bataille rangée. […] À l’Alfa, un soir, nous avions passé à tabac l’état-major – au grand complet – du
NSDAP-Luxembourg, avec son chef, le Fehmemörder Schoeler. Le 1er mai, ‘l’équipe Koch’ fit sortir au grand galop un millier d’Allemands entassés dans la salle ‘Trianon’ au Limpertsberg. Ensuite, il y eut la campagne contre les porteurs de croix gammées. Il m’arrivait d’être obligé d’assommer deux Allemands particulièrement réticents à se débarrasser de leurs insignes. De plus, toute voiture arborant le fanion à l’emblème du svastika fut immédiatement attaquée. »9

Henri Koch justifia ces formes d’action dans la Voix de septembre 1933 : « Le Front Unique, formation de combat et d’attaque, constitue la seule possibilité de faire sauter le régime actuel. Seul il pourra interdire toute expérience fasciste. »10 La formule était radicale, le contenu l’était moins. Derrière le Front Unique se cachait la bonne vieille Union des Gauches des luttes scolaires de 1912 et le système à faire sauter était le système clérical : « L’unité de la conception philosophique primera les divergences socialo-économique ». Encore fallait-il que les intéressés soient prêts à écouter l’Assoss : « In den Cafés rund um den Paradeplatz wurden ohne das Wissen der Arbeiter Pläne für einen grossen Linksblock geschmiedet », constata le journal communiste.11

Les méthodes expéditives de Koch ne furent pas du goût de tous les membres. Frantz Clément se crut obligé de faire la leçon à ses jeunes amis : « Eure Pfeile sind zu grob geschnitzt. Ihr reckt die Faust gegen SA und SS und Heimwehren und ahnt nicht, wie ihr vom Geist dieser Formationen angesteckt seid. »12 L’assemblée générale réglementaire du 20 août accorda son quitus au comité. En contrepartie, Henri Koch céda la place de président à Georges Govers. Ainsi, les apparences étaient sauves et la grande famille de l’Assoss pouvait de nouveau se rassembler.

L’action d’Henri Koch à la tête de l’Assoss avait été courte et énergique, elle permit à son avis d’arrêter un réel effet d’entraînement et de contamination par le virus nazi. Compte tenu de l’attitude complaisante du gouvernement, il ne restait que l’action directe. « Ainsi fut gagnée la première bataille qui enraya, pendant sept ans, la création de tout mouvement fasciste luxembourgeois d’envergure. »13

Le 13 janvier 1934 parut dans l’Obermoselzeitung le premier de trois articles du professeur Kratzenberg, où celui-ci exprima sa foi dans la personne d’Hitler et dans la mission éternelle de l’Allemagne. Ces articles soulevèrent l’indignation d’Emile Marx et d’Albert Hoefler dans le Tageblatt, d’Henri Koch dans La Voix des Jeunes et de Batty Weber dans la Luxemburger Zeitung. L’affaire Kratzenberg ouvrit les yeux à tous ceux qui voulaient voir et permet de situer la responsabilité des intellectuels de droite qui se réunirent dans la « Gesellschaft für Deutsche Literatur und Kunst », fondée en avril 1934 par Angerer et Divo et présidée par Kratzenberg à partir d’octobre 1935.

Le 23 juin 1934, l’Assoss appela à aller siffler la projection d’un film glorifiant la guerre sous-marine allemande, ce qui entraîna l’interdiction du film.14 Cette fois-ci, c’était Evy Friedrich qui était à l’origine du scandale. Evy Friedrich était un passionné du cinéma et il avait fondé en 1927 avec Francis Reis et Nic Molling la revue Le Film luxembourgeois. Animateur du groupe de l’Assoss au gymnase d’Echternach, il commença des études universitaires en 1933 à Paris, ce qui lui permit d’assurer la liaison avec les centres de l’émigration allemande. Friedrich créa avec Raymon Mehlen une maison d’édition appelée « Malpaartes » en hommage à Michel Rodange qui publia des auteurs anti-nazis. Il mit en œuvre le Festival d’Echternach, où jouèrent les acteurs allemands émigrés réunis dans le groupe « Die Komödie ». En février et en avril 1935, l’Assoss organisa avec beaucoup de succès le séjour à Luxembourg du cabaret « Die Pfeffermühle » d’Erika Mann.15 Le Luxembourg entrait ainsi de plein pied dans une Europe de l’antifascisme.

Le danger, provenant des ambitions théocratiques de l’aile ultramontaine du clergé, restait toutefois entier. Les premières persécutions contre les catholiques allemands poussèrent même l’aile la plus radicale du clergé à agir. En septembre 1933, l’abbé Jean-Baptiste Esch publia une suite d’articles où ne réclamait rien de moins qu’un État corporatif et l’interdiction des partis non-chrétiens. Frantz Clément appela dans La Voix des Jeunes la gauche entière à s’unir, de la frange la plus extrême jusqu’aux éléments les plus modérés. « Wir wissen nun was uns blüht ! » En novembre 1933, Bech annonça la préparation d’une loi visant à accorder les pleins pouvoirs au gouvernement, à restreindre la liberté de la presse et à interdire le parti communiste.

Dans les premiers mois de 1934, le gouvernement Bech engagea une procédure disciplinaire pour destituer les instituteurs communistes Jean Kill et Dominique Urbany, et fit écarter Théo Kerg du stage donnant accès à l’enseignement secondaire. Francis Reis fut obligé de quitter le Luxembourg pour le Congo belge et Henri Koch se réfugia pendant quelques semaines à Thionville pour échapper à une arrestation. On lui reprochait d’avoir fait venir à Luxembourg les représentants de la presse française pour les informer sur les menées nazies. C’est à ce moment que Koch noua les premiers contacts avec le commissaire spécial des Renseignements généraux de Thionville, Philippe Pflugfelder.16

À partir de 1935, l’action de l’Assoss devint plus hésitante, plus prudente, essayant de concilier les contraires au nom de la tolérance et du libre examen. Elle demanda à Kratzenberg de bien vouloir faire partie de son comité d’honneur17 et lui proposa de rédiger l’éditorial de La Voix des Jeunes, qui fut un véritable plaidoyer pour les thèses nazies : « In Zeiten bitterer Not, wenn der Einzelne oder das Volk um seine Existenz ringt, sieht man, wie die Forderungen des Verstandes zurücktreten. Dann tritt der Gesamtwille, der Wille zum Leben, in Erscheinung, verkörpert in wenigen oder einem und die Sonderinteressen, auch die geistigen, schweigen, freiwillig oder gezwungen. » Pierre Biermann fustigea cette singulière conception de la tolérance, cette fois-ci dans la Tribüne 18 fondée en mai 1935 par Frantz Clément pour mener la campagne contre la loi d’ordre. La campagne contre la loi d’ordre fut relayée à partir d’octobre 1936 par la Neue Zeit dirigée par Emile Marx et Pierre Biermann.

Lors de l’assemblée générale du 11 octobre 1936, une motion pour le soutien de l’Espagne républicaine fut refusée. Emile Marx exprima sa colère dans Die Neue Zeit : « Es war schon so dass bei dieser prinzipiellen Auseinandersetzung gerade die Jungen gegen eine solche Sympathieerklärung für die spanische Republik sprachen und stimmten […]. Einer tat sogar in schrecklicher Selbstentblössung den Ausruf : ‘Was heute in Spanien geschieht ist von den Juden und Kommunisten angezettelt!’ Später habt ihr dann Gesänge ange-
stimmt, die einen faustdicken Antiklerikalismus bekundeten. »19

Le SS-Sicherheitsdienst de Trèves était comblé : « Die Assoss zeigte vor etwa drei Jahren eine ausgesprochen deutschfeindliche Einstellung. Diese ging soweit, dass damals auf dem Paradeplatz in Luxemburg Flugblätter verteilt wurden, die in Versform die Aufforderung enthielten, die ‘Saupreisen’ aus dem Lande zu jagen. Seinerzeit stand die Assoss unter der Leitung eines Henry Koch, Luxemburg, Schillerstrasse, 7. Seit etwa einem Jahre ist Koch indessen auf Veranlassung der Arbed, die ihre Hauptabnehmer in Stabeisen in Deutschland hat, abgestellt. Es ist jedoch anzunehmen, dass die Hetze gegen Deutschland bei einigen Mitgliedern im Stillen weitergeführt wird. »20

Le président de l’Assoss, Jean-Jacques Lentz s’engagea dans la campagne contre la loi-muselière, mais à titre personnel. L’Assoss publia également un manifeste contre la loi-muselière, mais en réduit singulièrement la portée par une mise-au point. Le comité avait dû faire marche-arrière après avoir été convoqué par Alphonse Nickels, membre du Comité d’honneur de l’Assos, directeur de l’Arbed, chef du parti libéral et représentant du Luxembourg à Berlin.21

Comment expliquer le désengagement d’une partie au moins de l’Assoss du combat contre le fascisme ? Il y avait sans doute les pressions et l’attrait des carrières, mais aussi les tendances profondes traversant le milieu universitaire en Europe. Parler du fascisme et d’Hitler commençait à devenir ennuyeux, impoli, pas amusant du tout. Il y avait un désir d’arrangement et une volonté manifeste de détourner le regard. Il y avait aussi une tendance à la différenciation et à la polarisation. Deux Assoss que tout opposait étaient en train de se séparer. Celle du plaisir de vivre et celle du combat politique. L’une très liée au milieu bourgeois, l’autre plus déclassée et socialement marginale.

Le référendum du 6 juin 1937 se termina par une courte victoire du « Non ». L’électorat libéral avait basculé dans le camp de l’antifascisme. L’Assoss avait finalement peu contribué à ce succès. Elle fêta quand-même à l’occasion d’un banquet pour le 14 juillet, présidé par Batty Weber, partisan du « Oui », de Frantz Clément, Nicolas Ries et René Blum, partisans du « Non », et rehaussé par la présence d’Albert Bayet, représentant de la France laïque et républicaine.

L’issue du référendum avait fait baisser les tensions de politique intérieure. Avec l’annexion de l’Autriche en mars 1938, la menace extérieure devenait évidente pour tous. L’Association luxembourgeoise des Universitaires Catholiques (Aluc) s’adressa à l’Assoss, à l’occasion du 71e anniversaire du Traité de Londres de 1867, pour appeler ensemble à une Fête de l’Indépendance qui prit un caractère officiel par la participation du gouvernement. Le discours du premier ministre fut transmis par Radio-Luxembourg et écouté au cours d’une vingtaine de manifestations parallèles dans les différentes villes du pays et dans les cercles universitaires à l’étranger.

Les deux associations étudiantes s’étaient mises d’accord pour laisser de côté leurs divergences. Le président de l’Aluc insista cependant sur le rôle de la dynastie comme garant de l’indépendance, tandis que le président de l’Assoss mit l’accent sur la garantie du débat contradictoire. Le Premier ministre avertit que la neutralité du pays comportait également des devoirs et imposait une certaine retenue. On chanta la Hémecht en évitant le Feierwon à cause du refrain anti-prussien. L’Aluc mit en garde dans un communiqué séparé contre un excès de confiance dans les puissances protectrices, grandes ou moins grandes : « Wehrlos wie wir sind, können wir nur durch Gottes Hilfe vor dem Aufgehen in einem grösseren Staate bewahrt werden. »22

Les membres de l’Assoss n’avaient pas d’aussi bonnes relations avec Dieu. Ils décidèrent faute de mieux de célébrer le 25e anniversaire de l’Assoss par un banquet copieux et un spectacle de cinq heures qui commença par les interventions du président Paul Elvinger, du sénior Batty Weber, et du benjamin de l’association, Toto Mergen. Comme plat de résistance, les membres eurent droit à la cantate de l’Assoss composée par Albert Brasseur (« Albir »), propriétaire d’un magasin de vêtements de la Grand-Rue.

La Cantate de l’Assoss qui fut récitée par l’ensemble Manaca (Manufacture nationale des cantates) comptait trente strophes. Elle retraçait sur un mode ironique les 25 ans de l’Assoss : « Et wor 1912 do go’f an der Stadt gemeld / Dat vu kergesonden Elteren ko’m e klenge Jong op d’Welt. / Den Här Kaplon kukt no / A rift du : Oh, Mamo, / Meng Wärrecht a kén Enn / E seift un der lénker Nenn. / Dobei ro’t Hor, rift du de Pâf / Dé latz’gen Hond dén huet ké Glâf. / Eraus, eraus, eraus / Aus dem Gotteshaus! » L’auteur passe ensuite en revue la période francophile, la période communiste, le règne des notaires, l’infection par le bacille Koch, la réconciliation finale avec l’Aluc.23

À la fin du repas, les convives purent assister à un feu d’artifice de chansonnettes, de sketches et de poèmes satiriques présentés par Frantz Clément, Poutty Stein, Pierre Faber, René Leclère, Tit Weinacht, Georges Kipgen, Emile Etienne, Paul Thévenin, Mil Lamboray, Léon Buck, Paul Schons, Robert Schaffner, Pierre Knaff, Albert Raus, Boub Heuertz. Bref, l’Assoss était devenue une chorale qui se désigna avec son habituel sens de la dérision comme « la chorale à la gueule de bois ».

La presse nota la présence de 220 convives, des « hommes de tout âge et de toutes les classes sociales », les patrons de la Chambre de commerce, de la Fédération des industriels, de Heintz van Landewyck, Villeroy & Boch, Radio-Luxembourg, de la Banque Lévy et de la Banque Internationale. Selon le journal Luxembourg la manifestation était réservée aux Messieurs et se passa dans la bonne humeur et l’entente la plus complète.24

En janvier 1939, le comité de l’Assoss, accompagné de celui du Clan des Jeunes, se rendit au Palais Grand-ducal pour féliciter le prince Jean à l’occasion de son 18e anniversaire. Elle fêta également le dernier 14 juillet de l’avant-guerre par le désormais traditionnel banquet. En 1940, les amis de l’Assoss furent obligés de renoncer à leur bal masqué qui fut remplacé par un cabaret au Casino bourgeois. Ils purent apprécier des morceaux de hot-jazz présentés par l’orchestre du Clan des Jeunes dirigé par Toto Mergen et deux sketches de Tit Weinacht. « Trotz der Stürme in der Welt will die studentische Jugend Optimismus und Glauben teilen. […] Kurz und gut: es war wundervoll. Der Saal tobte und tanzte. »25

L’optimisme et la bonne humeur ne furent pas durables. Le nouveau président de l’Assoss, Fernand Zürn, ne donna pas de suite, le 13 juillet 1940, à la proposition de l’Aluc d’adresser une lettre au président Roosevelt et l’Assoss ne se montra pas à la Place d’Armes quand, le 25 juillet, les étudiants catholiques ovationnèrent la musique militaire.26 Les rapports du SD sur les incidents survenus à l’occasion de la rééducation des étudiants à Stahleck et lors de la démolition du Monument du Souvenir ne mentionnèrent pas l’Assoss qui attendit jusqu’au 11 octobre pour se dissoudre et remettre sa machine à écrire à l’administration nazie. Elle prétendit plus tard qu’elle avait vidé préalablement ses comptes et remis l’argent à Frantz Clément.

Le 14 ou 16 octobre 1941, quelques jours après le recensement du 10 octobre 1941 qui tourna si mal pour le Gauleiter, la police pénétra dans la « Cathédrale », le café qui était devenu le lieu de réunion de l’Assoss et dont les voûtes avaient tant de fois retenti de l’écho joyeux des chansons. « Gegen 16.30 Uhr fuhren plötzlich mehrere Kraftwagen der Gestapo bei meiner Schenke (vor) », raconta la tenancière, Madame Wiwenes. « Die Gestapoleute stürzten wie wild in mein Lokal ein. Einer stellte sich auf einen Tisch und erklärte, dass niemand das Lokal verlassen dürfte. Die Anwesenden, circa 42 Personen, wurden in die Autos gepresst und zur Villa Pauly verbracht. Dort wurden wir alle einer Körpervisitation und einem kurzen Verhör unterzogen, dann all auf freiem Fuss belassen. »27 Ensuite ce fut le silence.

1 Henri Koch-Kent : Vu et entendu, 1983, p.105-109

2 Luxemburger Wort, 28 mars 1933, p. 3 : « Eine Provokation »; Escher Tageblatt, 29 mars 1933 : « Bravo Assoss »; Luxemburger Wort, 31 mars 1933, p. 3 : « Stimmen aus der Leserwelt »

3 Interview d‘Antoine Wehenkel par Al Schmitz dans : « Der parteilose Einzelgänger Henri-Koch im Blickfeld seiner Zeitgenossen », 1990, p. 28; voir aussi l’Indépendance luxembourgeoise,
26 avril 1933

4 Nous suivons le récit de Koch-Kent dans Vu et entendu, notamment pp. 80, 85, 94. Voir notre critique de Vu et entendu dans Forum, n° 97, 1987 qui nous coûta l’amitié de Henri Koch-Kent. Nous avions épinglé sa façon d’intervertir la chronologie et sa façon de transfigurer son cercle d’amis en groupe de choc paramilitaire

5 Un article sur la question juive paru dans la Voix des Jeunes de juin 1933 a été attribué à tort à Emile Marx. Il s’agissait « d’un oeuf de coucou » selon le Tageblatt du 12 août 1933 : « Geplauder um die Voix N°2 ». 

6 Annuaire de l’Assoss, 1962 : « Einige Theater- und Filmerinnerungen ».

7 Voix des Jeunes, N°2, août 1933

8 Henri Koch-Kent : Vu et entendu, p.120, Luxembourg Wort, 17 septembre 1933 

9 Récit de Henri Koch publié dans La Voix de décembre 1965, récit passablement dilué dans Vu et entendu en 1982. Les incidents sont en partie documentés par des rapports de police :

10 La Voix des Jeunes, N° 9.1933, Henri Koch : « Ce que nous voulons ». Dans Vu et entendu, Koch-Kent prend ses distances avec certaines formulations qu’il juge exagérées, p. 103

11 Arbeiterstimme, 7 février 1934

12 Luxemburger Zeitung, 19 septembre 1933 : « Primat des Geistes oder Primat der Faust ». Les « Heimwehren » étaient les milices cléricales en Autriche.

13 Voix des Jeunes, décembre 1965, Henri Koch : « Histoire de l’Assoss. Rectifications et ajoutes ».

14 Obermosel-Zeitung, 26 juin 1934 : « Pfeifkonzert in einem Kino » et 29 juin 1934 : « Film ‘Morgenrot‘ verboten » 

15 Tageblatt, 2 février 1935, 23 avril 1935, 28 juin 1935

16 Henri Koch-Kent : Vu et Entendu, pp. 150 et 311

17 Voix des Jeunes N° 19, 1935 : Comités de l’Assoss. Dans l’Annuaire de 1933, Kratzenberg figurait déjà comme membre honoraire, ce qui n’était pas le cas précédemment. 

18 Voix des Jeunes, mars 1935; Tribüne, 13 avril 1935 : « Über Toleranz »

19 Neue Zeit, 1 décembre 1936, Emil Marx : « Brief an einen Jungliberalen ». Voir aussi Neue Zeit, 1 janvier 1937, Armand Schleich : « Antwort eines jungen Liberalen an Emil Marx »

20 ANLux, SD-002, p. 128-132, rapport du 19 octobre 1936

21 Pour les détails de l’entrevue, voir Henri Wehenkel : « Histoire de l’Assoss », Voix , octobre 1965, récit basé sur le témoignage de Fernand Zürn. Voir aussi Voix des Jeunes, janvier 1937. Lentz parla au meeting de la Ligue de Défense de la Démocratie le 29 décembre 1937 et s’exprima dans le numéro spécial de la Neue Zeit de juillet 1937 

22 Luxemburger Wort, 7 mai 1938; Escher Tageblatt, 10 mai 1938; Mitock, 12 mai 1938; Obermosel Zeitung, 13 mai 1938

23 Dépliant en huit pages : « Assoss 25e anniversaire », 9 juillet 1938. Il existe une version d’après-guerre de la Cantate, citée dans l’Annuaire de l’Assoss de 1962. Les époux Brasseur continuèrent la tradition des fêtes de l’Assoss dans un cadre privé, notamment pour la Saint-Sylvestre 

24 Luxembourg, 11 juillet 1938 et 12 juillet 1938

25 Luxembourg, 4 mars 1940; Escher Tageblatt,
5 mars1940

26 Heisbourg Georges : « La dissolution de l’association des étudiants catholiques (AV) par l’occupant en 1940 », Hémecht, 1984

27 ANLux, AP Oberlinkels, Emil, rapport de police du 10.3.1945 : déposition Anna Wiwenes

Henri Wehenkel
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