Roumanie

Effervescence militaire au bord
de la mer Noire

d'Lëtzebuerger Land vom 05.08.2022

La queue des bateaux qui tentent d’atteindre le port de Sulina, situé sur la mer Noire au sud-est de la Roumanie, s’étend sur plusieurs kilomètres. L’embouteillage est devenu quotidien dans ce port situé 170 kilomètres d’Odessa où la guerre n’en finit plus. L’offensive militaire menée par la Fédération de Russie en Ukraine inquiète la Roumanie, pays situé à l’extrémité  orientale de l’Otan et de l’Union européenne (UE).  

Face aux visées expansionnistes de la Russie, la Roumanie connaît une effervescence militaire sans précédent. Bucarest a décidé d’acheter 32 avions de chasse F-16 et, selon le Président Klaus Iohannis, l’armée roumaine est également intéressée par le F-35, le dernier cri américain en matière de sécurité aérienne.  La base militaire de Mihail Kogalniceanu, située à 185 kilomètres à l’est de Bucarest, compte 2 000 soldats américains auxquels s’ajoutent 500 Français, plusieurs centaines de Néerlandais, d’Italiens et d’Allemands, et 250 Belges.  Ce déploiement a lieu dans le cadre d’une force de réaction rapide de l’Otan dont la France assure le commandement.

Le village de Mihail Kogalniceanu est une des six bases militaires que la Roumanie a mises a la disposition de l’Otan, outre un bouclier anti-missiles installé par l’US Army à Deveselu, village situé dans le sud de la Roumanie.  En mars 2021 le gouvernement a donné son accord pour un investissement de 2,8 milliards d’euros à Mihail Kogalniceanu en vue d’agrandir et de moderniser cette ancienne base héritée de l’époque communiste.  Ce petit village situé à une vingtaine de  kilomètres de la mer Noire a l’ambition de devenir une ville grâce aux 10 000 soldats américains qu’il va accueillir dans les années à venir. Mihail Kogalniceanu veut devenir l’équivalent de la base américaine de Ramstein située à l’est de l’Allemagne.

C’est grâce à son appartenance à l’Alliance atlantique, qu’elle a intégré en 2004, que la Roumanie a pu sécuriser son espace aérien et renforcer ses dispositifs militaires. Mais elle ne dispose que d’un vieux sous-marin qui ne lui permet pas d’assurer sa défense maritime.  C’est pourquoi Bucarest s’est tournée vers la France pour acquérir des sous-marins. « J’ai signé une lettre d’intention avec le ministre français de la Défense pour l’achat de sous-marins Scorpène et d’hélicoptères, a déclaré le ministre de la Défense Vasile Dîncu le 19 juillet. Nous sommes obligés d’agir ainsi, car la mer Noire est de plus en plus encombrée et pleine de ‘requins’. Jusqu’à maintenant nous avons réussi à désamorcer une vingtaine de mines dans nos eaux territoriales depuis la zone de conflits entre la Russie et l’Ukraine. »  

Les sous-marins Scorpène sont fabriqués par le français Naval Group qui avait déjà signé un accord avec le gouvernement roumain en 2019 pour la construction en Roumanie de quatre corvettes et la modernisation de deux frégates.  « Les sous-marins Scorpène peuvent détecter tous mouvements suspects sans être eux-mêmes détectés, explique le contre-amiral Constantin Ciorobea.  Ils peuvent communiquer les coordonnées d’un navire hostile aux batteries de missiles situées sur la côte et ils permettent d’agir de façon très efficace. »

Depuis le début de la guerre en Ukraine la Roumanie a doublé ses investissements dans l’industrie militaire. Ce pays compte aussi bénéficier d’un fonds pour l’innovation créé le 30 juin à l’occasion du dernier sommet de l’Otan à Madrid. Bucarest accueillera un accélérateur d’innovation dans la défense (Diana) en vue de faire des recherches dans les nouvelles technologies qui concernent actuellement les secteurs militaires : intelligence artificielle, big data, technologies quantiques, biotechnologies et matériaux innovants.  Bucarest bénéficie d’un atout important dans ces domaines grâce à une pléthore d’informaticiens qui changent la donne économique du pays.

La Roumanie accueille également depuis 2010 le centre de formation Humint (Human Intelligence) spécialisé dans le renseignement militaire et aménagé dans une ancienne base militaire d’Oradea, ville située au nord-ouest de la Roumanie.  Oubliée la vieille base militaire héritée de l’époque du Traité de Varsovie.  À Humint tout est flambant neuf.  Les bâtiments rénovés sont peints de couleurs vives et les allées dessinent un quadrillage parfait dans des espaces verts entourés de barbelés. C’est la Mecque du renseignement militaire de l’Otan qui forme les agents de l’Alliance atlantique.

La proximité de la guerre a également changé la donne militaire en Roumanie. Le Premier Ministre Nicolae Ciuca, nommé en novembre 2021, est un ancien général qui dirige ses ministres d’une main de fer.  Âgé de 55 ans, cet homme a obtenu ses galons sur les grands théâtres de guerre.  Surnommé « le Général du désert », il a dirigé le bataillon « Scorpions Rouges » qui a accompagné l’armée américaine lors des opérations « Enduring Freedom » en Afghanistan en 2002-2003. Le chouchou roumain de l’US Army s’est aussi fait remarquer en 2004 lors de la bataille de Nassiriya, en Irak, dont il a été la vedette. Ainsi Washington compte sur un allié fidèle à la tête du gouvernement dans un pays où la peur ancestrale de la Russie pousse les Roumains à se jeter corps et âme dans le camp américain..

Liliana Miranda
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